Écologie, psychogéographie et transformation du milieu humain (21 mars 1959)

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Écologie, psychogéographie et transformation du milieu humain

 

1

La psychogéographie est la part du jeu dans l’urbanisme actuel. À travers cette appréhension ludique du milieu urbain, nous développerons les perspectives de la construction ininterrompue du futur. La psychogéographie est, si l’on veut, une sorte de « science-fiction », mais science-fiction d’un morceau de la vie immédiate, et dont toutes les propositions sont destinées à une application pratique, directement pour nous. Nous souhaitons donc que des entreprises de science-fiction de cette nature mettent en question tous les aspects de la vie, les placent dans un champ expérimental (au contraire de la science-fiction littéraire — ou du bavardage pseudo-philosophique qu’elle a inspiré — qui, elle, est un saut simplement imaginaire, religieux, dans un avenir si inaccessible qu’il est détaché de notre propre monde réel autant que l’a pu l’être la notion de paradis. Je n’envisage pas ici les côtés positifs de la science-fiction, par exemple comme témoignage d’un monde en mouvement ultrarapide).

 

2

Comment peut-on distinguer la psychogéographie des notions voisines, inséparables, dans l’ensemble du jeu-sérieux situationniste ? C’est-à-dire les notions de psychogéographie, d’urbanisme unitaire et de dérive ?

Disons que l’urbanisme unitaire est une théorie — en formation — sur la construction d’un décor étendu. L’urbanisme unitaire a donc une existence précise, en tant qu’hypothèse théorique relativement vraie ou fausse (c’est-à-dire qui sera jugée par une praxis).

La dérive est une forme de comportement expérimental. Elle a aussi une existence précise comme telle, puisque des expériences de dérive ont été effectivement menées, et ont été le style de vie dominant de quelques individus pendant plusieurs semaines ou mois. En fait, c’est l’expérience de la dérive qui a introduit, formé, le terme de psychogéographie. On peut dire que le minimum de réalité du mot psychogéographique serait un qualificatif — arbitraire, d’un vocabulaire technique, d’un argot de groupe — pour désigner les aspects de la vie qui appartiennent spécifiquement à un comportement de la dérive, daté et explicable historiquement.

La réalité de la psychogéographie elle-même, sa correspondance avec la vérité pratique, est plus incertaine. C’est un des points de vue de la réalité (précisément des réalités nouvelles de la vie dans la civilisation urbaine). Mais nous avons passé l’époque des points de vue interprétatifs. La psychogéographie peut-elle se constituer en discipline scientifique ? Ou plus vraisemblablement en méthode objective d’observation-transformation du milieu urbain ? Jusqu’à ce que la psychogéographie soit dépassée par une attitude expérimentale plus complexe — mieux adaptée —, nous devons compter avec la formulation de cette hypothèse qui tient une place nécessaire dans la dialectique décor-comportement (qui tend à être un point d’interférence méthodique entre l’urbanisme unitaire et son emploi).

 

3

Considérée comme une méthode provisoire dont nous nous servons, la psychogéographie sera donc tout d’abord la reconnaissance d’un domaine spécifique pour la réflexion et l’action, la reconnaissance d’un ensemble de problèmes ; puis l’étude des conditions, des lois de cet ensemble ; enfin des recettes opératoires pour son changement.

Ces généralités s’appliquent aussi, par exemple, à l’écologie humaine dont l’« ensemble de problèmes » — le comportement d’une collectivité dans son espace social — est en contact direct avec les problèmes de la psychogéographie. Nous envisageons donc les différences, les points de leur distinction.

 

4

L’écologie, qui se préoccupe de l’habitat, veut faire sa place dans un contexte urbain à un espace social pour les loisirs (ou parfois, plus restrictivement, à un espace urbaniste-symbolique exprimant et mettant en ordre visible la structure fixée d’une société). Mais l’écologie n’entre jamais dans des considérations sur les loisirs, leur renouvellement et leur sens. L’écologie considère les loisirs comme hétérogènes par rapport à l’urbanisme. Nous pensons au contraire que l’urbanisme domine aussi les loisirs ; est l’objet même des loisirs. Nous lions l’urbanisme à une idée nouvelle des loisirs, comme, d’une façon plus générale, nous envisageons l’unité de tous les problèmes de transformation du monde ; nous ne reconnaissons de révolution que dans la totalité.

 

5

L’écologie divise le tissu urbain en petites unités qui sont partiellement des unités de la vie pratique (habitat, commerce) et partiellement des unités d’ambiance. Mais l’écologie procède toujours du point de vue de la population fixée dans son quartier — dont elle peut sortir pour le travail ou pour quelques loisirs — mais où elle reste basée, enracinée. Ce qui entraîne une vision particulière du quartier donné, des quartiers qui le délimitent et de la majeure partie de l’ensemble urbain qui est littéralement « terra incognita » (cf. plans de Chombart de Lauwe : 1) sur les déplacements d’une jeune fille du XVIe arrondissement ; 2) sur les relations d’une famille ouvrière du XIIIe arrondissement).

La psychogéographie se place du point de vue du passage. Son champ est l’ensemble de l’agglomération. Son observateur-observé est le passant (dans le cas-limite le sujet qui dérive systématiquement). Ainsi les découpages du tissu urbain coïncident parfois en psychogéographie et en écologie (cas des coupures majeures : usines, voies de chemin de fer, etc.) et parfois s’opposent (principalement sur la question des lignes de communication, des relations d’une zone à une autre). La psychogéographie, en marge des relations utilitaires, étudie les relations par attirance des ambiances.

 

6

Les centres d’attraction, pour l’écologie, se définissent simplement par les besoins utilitaires (magasins) ou par l’exercice des loisirs dominants (cinéma, stades, etc.). Les centres d’attraction spécifiques de la psychogéographie sont des réalités subconscientes qui apparaissent dans l’urbanisme lui-même. C’est de cette expérience qu’il faut partir pour construire consciemment les attractions de l’urbanisme unitaire.

 

7

Les procédés d’enquête populaire de l’écologie, dès qu’ils avancent dans la direction des ambiances, s’égarent dans les sables mouvants d’un langage inadéquat. C’est que la population interrogée, qui a une obscure conscience des influences de cet ordre, n’a pas de moyen de les exprimer. Les écologues ne lui sont d’aucune aide parce qu’ils ne proposent pas d’instrument intellectuel pour éclairer ce terrain où ils n’ont pas de prise scientifique. Et le peuple n’a évidemment pas les possibilités d’une description littéraire, qui serait d’ailleurs très déformante (malgré l’existence d’aperçus furtifs de cette question dans l’écriture moderne).

Un exemple frappant a été donné par la télévision française en janvier 1959. Dans une émission (À la découverte des Français [Émission de Jacques Krier et Jean-Claude Bergeret dont le sociologue Paul-Henri Chombart de Lauwe était le conseiller scientifique — NdÉ]) étudiant cette fois-là les conditions de vie dans le quartier Mouffetard, plusieurs habitants du quartier et un écologue réunis autour d’une table convinrent tous que le quartier était un îlot insalubre d’affreux taudis et en même temps qu’il était une sorte d’endroit privilégié pour vivre. Tous furent incapables de définir le charme de cet îlot insalubre, tous refusèrent la destruction qui est officiellement décidée par la Ville de Paris, et furent également incapables de proposer la moindre perspective pour résoudre ces contradictions.

Il faut dans ce domaine l’apparition d’une nouvelle espèce de praticiens-théoriciens qui les premiers sauront parler des influences de l’urbanisme et sauront les modifier.

 

8

En dissociant l’habitat — au sens restreint actuel — du milieu en général, la psychogéographie introduit la notion d’ambiances inhabitables (pour le jeu, le passage, pour les contrastes nécessaires dans un complexe urbain passionnant, c’est-à-dire dissocie les ambiances architecturales de la notion d’habitat-logement). L’écologie est rigoureusement prisonnière de l’habitat, et de l’univers du travail (donc de cet urbanisme décrit dans la conférence de l’Academie voor Bouwkunst [L’Académie d’architecture d’Amsterdam, où la section hollandaise de l’Internationale situationniste fit en avril 1959 une conférence sur l’urbanisme unitaire diffusée par magnétophone — NdÉ] comme « une organisation de bâtiments et d’espaces selon des principes esthétiques et utilitaires »). Croyant saisir aussi dans les loisirs la vie libre, l’écologie ne saisit en fait que la pseudo-liberté du loisir qui est le sous-produit nécessaire à l’univers du travail.

 

9

Cette domination du temps social du travail réduit à peu de chose les variations horaires de l’écologie (essentiellement, aux moments de déplacement massif des travailleurs et aux intervalles entre ces moments). Pour la psychogéographie au contraire chaque unité d’ambiance doit être envisagée en fonction de ses variations horaires totales de jour et de nuit, et même dans ses variations climatiques (saison, orages, etc.). La psychogéographie doit tenir compte des changements d’éclairage (naturel et artificiel), et aussi des changements de population à travers le temps — même si dans certaines divisions de la journée de vingt-quatre heures les couches de populations intéressées sont numériquement très faibles.

 

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L’écologie néglige, et la psychogéographie souligne les juxtapositions de populations diverses en une seule zone. Car ce peut être une part de la population, infiniment la plus faible, qui domine l’ambiance humaine de la zone. Pour prendre l’exemple du quartier de Saint-Germain-des-Prés autour de 1950, architecturalement, écologiquement et socialement parfaitement bourgeois et petit-bourgeois (également au maximum de l’implantation religieuse), la présence de cinquante à cent individus dans la rue — et quelques cafés — effaçait absolument en ce qui concerne l’ambiance et le mode de vie, le «véritable» quartier, la population des maisons sans contact avec la rue. Et le fait était si objectif qu’il constituait une attraction touristique internationale. Ce qui souligne le caractère partiel, unilatéral, d’un effort de compréhension d’une zone urbaine à travers l’étude exclusive de ses habitants. Il est plus intéressant de savoir ce qui peut attirer quelque part ceux qui habitent ailleurs.

 

11

L’écologie se propose l’étude de la réalité urbaine d’aujourd’hui, et en déduit quelques réformes nécessaires pour harmoniser le milieu social que nous connaissons. La psychogéographie, qui n’a de sens que comme détail d’une entreprise de renversement de toutes les valeurs de la vie actuelle, est sur le terrain de la transformation radicale du milieu. Son étude d’une « réalité urbaine psychogéographique » n’est qu’un point de départ pour des constructions plus dignes de nous.

Debord

Écrit au bas du manuscrit, resté inédit : « Notes envoyées à Constant, sans doute vers le printemps 59 ».


« À propos du programme à constituer pour le Bureau de recherches, si tu trouves beaucoup d’intérêt dans l’ouvrage de sociologie que je t’ai prêté, je peux établir une première liste de points par lesquels une vision, disons psychogéographique, se sépare (vers la complexité et l’enrichissement) de la vision écologique d’une ville, aussi intelligent que soit le réformisme urbaniste que cette dernière vision fonde. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 3 mars 1959.

 

« Pour les notes que tu me demandes, te faut-il quelque chose de “rédigé”, ou de simples notes sommaires que tu utiliseras à ton gré ? (je crois cette dernière solution préférable…) Je peux t’envoyer cela dans quelques jours. C’est très bien aussi de faire cette publication grâce à la “Liga”.

N’oublie pas de me garder une traduction française de ceci, et de ton intervention du 5 mars, pour publier et citer dans le troisième numéro de la revue. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 11 mars 1959.

 

« Excuse-moi de n’avoir pu répondre plus vite à ta demande des notes psychogéographiques. […]

Pour tes travaux à publier, je joins à cette lettre quelques notes sommaires dont tu peux te servir — partiellement — comme éléments de ton propre travail. Mais c’est fait au fil de la plume, ce sont des réflexions éparses, peut-être, pour certaines, contradictoires ? Ne tiens compte que de ce que tu admets dans tes propres démonstrations.

J’envoie en même temps — sous pli séparé — un article plus cohérent sur la psychogéographie, paru voici presque quatre ans. Il faudra me rendre cette revue. Là, tu peux prendre des citations. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 21 mars 1959.

 

La vie continue d’être libre et facile

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Collage expédié par Guy Debord à Constant en 1959 (timbres et figurines de zouaves sur un fragment du plan psychogéographique Naked City). L’original est conservé au Rijksbureau voor Kunsthistorische Documentatie, La Haye.

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Gangland et philosophie (juin 1960)

Gangland et philosophie

« Le Peïpin-Bao est le quotidien le plus ancien du monde. Il paraît depuis quinze siècles. Son premier numéro a été imprimé au IVe siècle à Peïping, le Pékin d’aujourd’hui. Les rédacteurs de ce journal sont souvent tombés en disgrâce auprès des souverains chinois, parce qu’ils attaquaient l’infaillibilité de l’État et de la religion. le journal a paru quand même chaque jour, bien que des rédacteurs l’aient payé de leur vie. Au cours de ces quinze siècles, 1500 rédacteurs du Peïpin-Bao ont été pendus. »

Ujvidéki Magyar Szo, 1957.

La tendance situationniste n’a pas pour but d’empêcher la construction des situations. Cette première restriction dans notre attitude a des conséquences nombreuses. Nous faisons un certain effort pour assister au développement de ces conséquences.

« Le mot “protection” est le mot-clef du racket de Garment Center. Le processus est le suivant : un jour vous recevez la visite d’un monsieur qui vous propose aimablement de vous “protéger”. Si vous êtes vraiment très naïf, vous demandez : — Protection contre quoi ? » (S. Groueff et D. Lapierre, Les Caïds de New-York.)

Si, par exemple, le caïd de l’existentialisme nous assure que, pour lui, l’adaptation d’un matérialisme vulgaire est très difficile parce que la culture fait partie intégrante de nous-mêmes, nous pouvons dire de la culture à peu près la même chose, mais sans être certains qu’on doive en être si fiers. Voilà une conséquence.

Comment concevoir l’édification de notre culture et de notre information philosophique et scientifique ? La psychologie moderne a éliminé une grande part des doctrines qui entouraient la question. Elle recherche les motifs : pourquoi nous acceptons une « idée » ou un impératif, pourquoi nous les refusons ? « On peut considérer qu’un des résultats les plus importants du processus de socialisation est le développement d’un système d’équilibre normatif, qui se superpose au système de l’équilibre biologique. Ce dernier règle le comportement des besoins et exigences (alimentation, défense contre le froid, contre les coups, etc.), tandis que le premier système décide quelles sont les actions qui peuvent être considérées “faisables” ou simplement “pensables”. » (P.R. Hofstäter.) Ainsi, quelqu’un prend conscience de l’activité situationniste. Il la « comprend » et suit « rationnellement » nos arguments. Malgré son ralliement intellectuel momentané, il retombe. Demain, il ne nous comprendra plus. Nous proposons une légère modification de la description psychologique citée plus haut, pour suivre le jeu des forces qui l’ont empêché de considérer diverses choses « faisables » ou simplement « pensables », alors que nous les savons possibles. Examinons le grossissement expérimental de cette réaction : « Le procès contre Dio et ses complices commença. Il se produisit alors une chose extraordinaire et scandaleuse. Le premier témoin, Gandolfo Miranti, refusa de parler. Il nia toutes les dépositions qu’il avait faites devant le F.B.I. Le juge perdit patience. Furieux, il eut recours au dernier argument : — Je vous ordonne de répondre. Sinon, vous aurez cinq ans de prison, cria-t-il. Miranti, sans hésiter, accepta les cinq longues années de prison. Au banc des accusés, Johnny Dio, élégant et bien rasé, souriait ironiquement. » (op. cit.) Il est difficile de ne pas reconnaître un comportement analogue chez celui qui n’ose parler des problèmes comme ils sont, comme on les lui a fait voir. On doit se demander : est-il victime d’une intimidation ? Oui, il l’est certainement. Quel est donc le mécanisme commun à ces deux sortes de peur ?

Miranti habitait depuis sa jeunesse dans le gangland, et ceci nous explique beaucoup de choses. « Gangland », en argot des gangsters de Chicago, signifie le domaine du crime, le champ d’action du racket. Je propose d’étudier à la base le fonctionnement du « bisness », malgré le risque d’être impliqués dans l’affaire : « Celui qui entreprendrait de les délier, de leur faire gravir la pente », demandait déjà Platon (La République, VII, 1), « ne crois-tu pas que, s’ils pouvaient de quelque manière le tenir en leurs mains et le mettre à mort, ils le mettraient à mort, en effet ? » La philosophie ne doit pas oublier qu’elle a parlé toujours dans les décors du Grand-Guignol.

Il faut développer ici un petit précis de vocabulaire détourné. Je propose que, parfois, au lieu de lire « quartier » on lise : gangland. Au lieu d’organisation sociale : protection. Au lieu de société : racket. Au lieu de culture : conditionnement. Au lieu de loisirs : crime protégé. Au lieu d’éducation : préméditation.

Les informations de base systématiquement faussées, et par exemple les conceptions idéalistes de l’espace dont le plus criant exemple est la cartographie communément admise, sont les premières garanties du grand mensonge imposé par les intérêts du racket à tout le gangland de l’espace social.

D’après P.R. Hofstäter, « on ne peut encore désigner actuellement une méthode “scientifique” pour modeler le processus de socialisation ». Nous pensons, au contraire, que nous sommes capables de construire un modèle de mécanisme de production et de réception des informations. Il nous suffirait de contrôler par une enquête complète, pendant un court laps de temps, toute la vie sociale d’un secteur urbain délimité, pour obtenir une représentation exacte, en coupe, du bombardement d’informations qui tombe, dans un temps donné, sur les agglomérations actuelles. L’I.S. est naturellement consciente de toutes les modifications que son contrôle même apporterait immédiatement dans le secteur occupé, perturbant profondément le monopole de contrôle permanent du gangland.

« L’art intégral, dont on a tant parlé, ne pouvait se réaliser qu’au niveau de l’urbanisme. » (Debord.) Oui, c’est ici qu’il y a une limite. À cette échelle, on peut déjà enlever les éléments décisifs du conditionnement. Mais si, en même temps, nous attendions un résultat de l’échelle, et non de l’élimination elle-même, alors nous aurions commis la plus grande erreur possible.

Le néo-capitalisme a également découvert quelque chose pour son propre usage dans la grande échelle. Jour et nuit, il ne parle que d’aménagement du territoire. Mais pour lui, l’évidence, c’est le conditionnement de la production des marchandises, qu’il sent lui échapper sans le recours à la nouvelle échelle. L’académisme urbanistique a défini de la sorte la « région défectueuse » du point de vue du néo-capitalisme d’après-guerre et pour son service. Sa technique d’assainissement est basée sur des critères anti-situationnistes, vides.

Il faut faire cette critique de Mumford : si le quartier n’est pas considéré comme un élément pathologique (gangland), on ne peut parvenir à de nouvelles techniques (thérapies).

Le constructeur de situations doit arriver à lire les situations dans leurs éléments constructifs et reconstituables. À travers cette lecture, on commence à comprendre le langage parlé par les situations. On sait parler ce langage, on sait s’exprimer par ce langage ; et finalement on sait dire par lui ce qui ne s’était jamais dit encore, avec des situations construites et quasi-naturelles.

Attila Kotányi

Internationale situationniste n° 4, juin 1960.

 

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Positions situationnistes sur la circulation (décembre 1959)

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Positions situationnistes sur la circulation


1

Le défaut de tous les urbanistes est de considérer l’automobile individuelle (et ses sous-produits, du type scooter) essentiellement comme un moyen de transport. C’est essentiellement la principale matérialisation d’une conception du bonheur que le capitalisme développé tend à répandre dans l’ensemble de la société. L’automobile comme souverain bien d’une vie aliénée, et inséparablement comme produit essentiel du marché capitaliste, est au centre de la même propagande globale : on dit couramment, cette année, que la prospérité économique américaine va bientôt dépendre de la réussite du slogan : « Deux voitures par famille ».

 

2

Le temps de transport, comme l’a bien vu Le Corbusier, est un sur-travail qui réduit d’autant la journée de vie dite libre.

 

3

Il nous faut passer de la circulation comme supplément du travail, à la circulation comme plaisir.

 

4

Vouloir refaire l’architecture en fonction de l’existence actuelle, massive et parasitaire, des voitures individuelles, c’est déplacer les problèmes avec un grave irréalisme. Il faut refaire l’architecture en fonction de tout le mouvement de la société, en critiquant toutes les valeurs passagères, liées à des formes de rapports sociaux condamnées (au premier rang desquelles : la famille).

 

5

Même si l’on peut admettre provisoirement, dans une période transitoire, la division absolue entre des zones de travail et des zones d’habitation, il faut au moins prévoir une troisième sphère : celle de la vie même (la sphère de la liberté, des loisirs et la vérité de la vie). On sait que l’urbanisme unitaire est sans frontières ; prétend constituer une unité totale du milieu humain où les séparations, du type travail – loisirs collectifs – vie privée, seront finalement dissoutes. Mais auparavant, l’action minimum de l’urbanisme unitaire est le terrain de jeu étendu à toutes les constructions souhaitables. Ce terrain sera au niveau de complexité d’une ville ancienne.

 

6

Il ne s’agit pas de combattre l’automobile comme un mal. C’est sa concentration extrême dans les villes qui aboutit à la négation de son rôle. L’urbanisme ne doit certes pas ignorer l’automobile, mais encore moins l’accepter comme thème central. Il doit parier sur son dépérissement. En tout cas, on peut prévoir son interdiction à l’intérieur de certains ensembles nouveaux, comme de quelques villes anciennes.

 

7

Ceux qui croient l’automobile éternelle ne pensent pas, même d’un point de vue étroitement technique, aux autres formes de transport futures. Par exemple, certains des modèles d’hélicoptères individuels qui sont actuellement expérimentés par l’armée des États-Unis seront probablement répandus dans le public avant vingt ans.

 

8

La rupture de la dialectique du milieu humain en faveur des automobiles (on projette l’ouverture d’autostrades dans Paris, entraînant la destruction de milliers de logements, alors que, par ailleurs, la crise du logement s’aggrave sans cesse) masque son irrationalité sous des explications pseudo-pratiques. Mais sa véritable nécessité pratique correspond à un état social précis. Ceux qui croient permanentes les données du problème veulent croire en fait à la permanence de la société actuelle.

 

9

Les urbanistes révolutionnaires ne se préoccuperont pas seulement de la circulation des choses, et des hommes figés dans un monde de choses. Ils essaieront de briser ces chaînes topologiques, en expérimentant des terrains pour la circulation des hommes à travers la vie authentique.

Debord

Internationale situationniste n° 3, décembre 1959.

 

(…) J’enverrai des écrits pour Potlatch la semaine prochaine. (…)

Lettre de Guy Debord à Constant, 21 août 1959.

 

(…) Voici le texte sur l’automobile. Quand penses-tu sortir Potlatch ? Il ne faudrait guère attendre après le 15 septembre (cela fait déjà deux mois depuis le premier numéro). (…)

Lettre de Guy Debord à Constant, 7 septembre 1959.

 

(…) Pour le texte « Positions situationnistes sur la circulation », je suis d’accord pour le publier, signé, dans notre ouvrage collectif, ou même dans la revue. Je crois seulement que dans Potlatch, il vaudrait mieux le passer sans signature, pour lui donner le poids général du mouvement. Ceci sauf au cas où la polémique se développerait fortement en Hollande, même entre nous et Alberts-Oudejans. Donc, je te laisse libre de le signer de mon nom, si tu juges cela utile. Mais je préférerai — pour la polémique en cours contre les autres architectes hollandais — une traduction de ce texte en néerlandais, paraissant en tract ronéotypé, et alors signé. Tandis que le même texte en français dans Potlatch resterait anonyme. (…)

Lettre de Guy Debord à Constant, 16 septembre 1959.

 

Je suis d’accord pour publier dans la revue l’article sur la circulation dont j’ai une copie : garde la tienne. J’y avais pensé déjà avant de recevoir ta lettre. Je compte le passer (avec « Le grand jeu à venir » dans une rubrique qui reprendra — avec une diffusion plus large — les meilleurs textes parus dans Potlatch. Ainsi nous avons, pour ces textes, l’autorité supérieure d’avoir déjà été publiés ailleurs (dans un autre centre situationniste) — et en même temps nous faisons une publicité pour le Potlatch à tirage restreint, qui à mon avis doit absolument rester une arme entre nos mains, même sous une forme très modeste — pour devenir peut-être plus tard une publication de 8 ou 10 pages adressées à 80 ou 100 adresses sélectionnées attentivement, avec le progrès de notre action chez les architectes et urbanistes.

Donc je voudrais aussi la publication des « Positions situationnistes sur la circulation » dans le prochain Potlatch — avec ma signature ou anonymement, à ton gré. (…)

Lettre de Guy Debord à Constant, 5 octobre 1959.

 

(…) Pour « Critique de l’urbanisme », je pense te donner :

1) un assemblage de plusieurs paragraphes déjà parus dans divers articles, et traitant de l’U.U.

2) le texte sur la circulation

3) une étude sur les plaques-tournantes, puisque tu la demandes. Pour quelle date ?

— et, en plus, si tu veux la préface « Constant et la voie de l’U.U. » ? (…)

Lettre de Guy Debord à Constant, 4 novembre 1959.

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Introduction à une critique de la géographie urbaine (septembre 1955)

Introduction à une critique de la géographie urbaine

De tant d’histoires auxquelles nous participons, avec ou sans intérêt, la recherche fragmentaire d’un nouveau mode de vie reste le seul côté passionnant. Le plus grand détachement va de soi envers quelques disciplines, esthétiques ou autres, dont l’insuffisance à cet égard est promptement vérifiable. Il faudrait définir quelques terrains d’observation provisoires. Et parmi eux l’observation de certains processus du hasard et du prévisible, dans les rues.

Le mot psychogéographie, proposé par un Kabyle illettré pour désigner l’ensemble des phénomènes dont nous étions quelques-uns à nous préoccuper vers l’été de 1953, ne se justifie pas trop mal. Ceci ne sort pas de la perspective matérialiste du conditionnement de la vie et de la pensée par la nature objective. La géographie, par exemple, rend compte de l’action déterminante de forces naturelles générales, comme la composition des sols ou les régimes climatiques, sur les formations économiques d’une société et, par là, sur la conception qu’elle peut se faire du monde. La psychogéographie se proposerait l’étude des lois exactes et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus. L’adjectif psychogéographique, conservant un assez plaisant vague, peut donc s’appliquer aux données établies par ce genre d’investigations, aux résultats de leur influence sur les sentiments humains, et même plus généralement à toute situation ou toute conduite qui paraissent relever du même esprit de découverte.

Le désert est monothéiste, a-t-on pu dire il y a déjà longtemps. Trouvera-t-on illogique, ou dépourvue d’intérêt, cette constatation que le quartier qui s’étend, à Paris, entre la place de la Contrescarpe et la rue de l’Arbalète incline plutôt à l’athéisme, à l’oubli, et à la désorientation des réflexes habituels ?

Il est bon d’avoir de l’utilitaire une notion historiquement relative. Le souci de disposer d’espaces libres permettant la circulation rapide de troupes et l’emploi de l’artillerie contre les insurrections était à l’origine du plan d’embellissement urbain adopté par le Second Empire. Mais de tout point de vue autre que policier, le Paris d’Haussmann est une ville bâtie par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien. Aujourd’hui, le principal problème que doit résoudre l’urbanisme est celui de la bonne circulation d’une quantité rapidement croissante de véhicules automobiles. Il n’est pas interdit de penser qu’un urbanisme à venir s’appliquera à des constructions, également utilitaires, tenant le plus large compte des possibilités psychogéographiques.

Aussi bien l’actuelle abondance des voitures particulières n’est rien d’autre que le résultat de la propagande permanente par laquelle la production capitaliste persuade les foules — et ce cas est une de ses réussites les plus confondantes — que la possession d’une voiture est précisément un des privilèges que notre société réserve à ses privilégiés. (Le progrès anarchique se niant lui-même on peut d’ailleurs goûter le spectacle d’un préfet de police invitant par voie de film-annonce les parisiens propriétaires d’automobiles à utiliser les transports en commun.)

Puisque l’on rencontre, même à de si minces propos, l’idée de privilège, et que l’on sait avec quelle aveugle fureur tant de gens — si peu privilégiés pourtant — sont disposés à défendre leurs médiocres avantages, force est de constater que tous ces détails participent d’une idée du bonheur, idée reçue dans la bourgeoisie, maintenue par un système de publicité qui englobe aussi bien l’esthétique de Malraux que les impératifs du Coca-Cola, et dont il s’agit de provoquer la crise en toute occasion, par tous les moyens.

Les premiers de ces moyens sont sans doute la diffusion, dans un but de provocation systématique, d’une foule de propositions tendant à faire de la vie un jeu intégral passionnant, et la dépréciation continuelle de tous les divertissements en usage, dans la mesure naturellement où ils ne peuvent être détournés pour servir à des constructions d’ambiances plus intéressantes. Il est vrai que la plus grande difficulté d’une telle entreprise est de faire passer dans ces propositions apparemment délirantes une quantité suffisante de séduction sérieuse. Pour obtenir ce résultat une pratique habile des moyens de communication prisés actuellement peut se concevoir. Mais aussi bien une sorte d’abstention tapageuse, ou des manifestations visant à la déception radicale des amateurs de ces mêmes moyens de communication, entretiennent indéniablement, à peu de frais, une atmosphère de gêne extrêmement favorable à l’introduction de quelques nouvelles notions de plaisir.

Cette idée que la réalisation d’une situation affective choisie dépend seulement de la connaissance rigoureuse et de l’application délibérée d’un certain nombre de mécanismes concrets, inspirait ce « Jeu psychogéographique de la semaine » publié, avec tout de même quelque humour, dans le numéro 1 de Potlatch :

« En fonction de ce que vous cherchez, choisissez une contrée, une ville de peuplement plus ou moins dense, une rue plus ou moins animée. Construisez une maison. Meublez-la. Tirez le meilleur parti de sa décoration et de ses alentours. Choisissez la saison et l’heure. Réunissez les personnes les plus aptes, les disques et les alcools qui conviennent. L’éclairage et la conversation devront être évidemment de circonstance, comme le climat extérieur ou vos souvenirs.

S’il n’y a pas eu d’erreur dans vos calculs, la réponse doit vous satisfaire. »

Il faut s’employer à jeter sur le marché, ne serait-ce même pour le moment que le marché intellectuel, une masse de désirs dont la richesse ne dépassera pas les actuels moyens d’action de l’homme sur le monde matériel, mais la vieille organisation sociale. Il n’est donc pas dépourvu d’intérêt politique d’opposer publiquement de tels désirs aux désirs primaires qu’il ne faut pas s’étonner de voir remoudre sans fin dans l’industrie cinématographique ou les romans psychologiques, comme ceux de cette vieille charogne de Mauriac. (« Dans une société fondée sur la misère, les produits les plus misérables ont la prérogative fatale de servir à l’usage du plus grand nombre », expliquait Marx au pauvre Proudhon.)

La transformation révolutionnaire du monde, de tous les aspects du monde, donnera raison à toutes les idées d’abondance.

Le brusque changement d’ambiance dans une rue, à quelques mètres près ; la division patente d’une ville en zones de climats psychiques tranchés ; la ligne de plus forte pente — sans rapport avec la dénivellation — que doivent suivre les promenades qui n’ont pas de but ; le caractère prenant ou repoussant de certains lieux ; tout cela semble être négligé. En tout cas, n’est jamais envisagé comme dépendant de causes que l’on peut mettre au jour par une analyse approfondie, et dont on peut tirer parti. Les gens savent bien qu’il y a des quartiers tristes, et d’autres agréables. Mais ils se persuadent généralement que les rues élégantes causent un sentiment de satisfaction et que les rues pauvres sont déprimantes, presque sans plus de nuances. En fait, la variété des combinaisons possibles d’ambiances, analogue à la dissolution des corps purs chimiques dans le nombre infini des mélanges, entraîne des sentiments aussi différenciés et aussi complexes que ceux que peut susciter tout autre forme de spectacle. Et la moindre prospection démystifiée fait apparaître qu’aucune distinction, qualitative ou quantitative, des influences des divers décors construits dans une ville ne peut se formuler à partir d’une époque ou d’un style d’architecture, encore moins à partir de conditions d’habitat.

Les recherches que l’on est ainsi appelé à mener sur la disposition des éléments du cadre urbaniste, en liaison étroite avec les sensations qu’ils provoquent, ne vont pas sans passer par des hypothèses hardies qu’il convient de corriger constamment à la lumière de l’expérience, par la critique et l’autocritique.

Certaines toiles de Chirico, qui sont manifestement provoquées par des sensations d’origine architecturale, peuvent exercer une action en retour sur leur base objective, jusqu’à la transformer : elles tendent à devenir elles-mêmes des maquettes. D’inquiétants quartiers d’arcades pourraient un jour continuer, et accomplir, l’attirance de cette œuvre.

Je ne vois guère que ces deux ports à la tombée du jour peints par Claude Lorrain, qui sont au Louvre, et qui présentent la frontière même de deux ambiances urbaines les plus diverses qui soient, pour rivaliser en beauté avec les plans du métro affichés dans Paris. On entend bien qu’en parlant ici de beauté je n’ai pas eu en vue la beauté plastique — la beauté nouvelle ne peut être qu’une beauté de situation — mais seulement la présentation particulièrement émouvante, dans l’un et l’autre cas, d’une somme de possibilités.

Entre divers moyens d’intervention plus difficiles, une cartographie rénovée paraît propre à l’exploitation immédiate.

La fabrication de cartes psychogéographiques, voire même divers truquages comme l’équation, tant soit peu fondée ou complètement arbitraire, posée entre deux représentations topographiques, peuvent contribuer à éclairer certains déplacements d’un caractère, non certes de gratuité, mais de parfaite insoumission aux sollicitations habituelles. — Les sollicitations de cette série étant cataloguées sous le terme de tourisme, drogue populaire aussi répugnante que le sport ou le crédit à l’achat.

Un ami, récemment, me disait qu’il venait de parcourir la région du Hartz, en Allemagne, à l’aide d’un plan de la ville de Londres dont il avait suivi aveuglément les indications. Cette espèce de jeu n’est évidemment qu’un médiocre début en regard d’une construction complète de l’architecture et de l’urbanisme, construction dont le pouvoir sera quelque jour donné à tous. En attendant, on peut distinguer plusieurs stades de réalisations partielles, moins malaisées, à commencer par le simple déplacement des éléments de décoration que nous sommes accoutumés de trouver sur des positions préparées à l’avance.

Ainsi Mariën, dans le précédent numéro de cette revue, proposait de rassembler en désordre, quand les ressources mondiales auront cessé d’être gaspillées dans les entreprises irrationnelles que l’on nous impose aujourd’hui, toutes les statues équestres de toutes les villes dans une seule plaine désertique. Ce qui offrirait aux passants — l’avenir leur appartient — le spectacle d’une charge synthétique de cavalerie, que l’on pourrait même dédier au souvenir des plus grands massacreurs de l’histoire, de Tamerlan à Ridgway. On voit resurgir ici une des principales exigences de cette génération : la valeur éducative.

De fait, il n’y a rien à attendre que de la prise de conscience, par des masses agissantes, des conditions de vie qui leur sont faites dans tous les domaines, et des moyens pratiques de les changer.

« L’imaginaire est ce qui tend à devenir réel », a pu écrire un auteur dont, en raison de son inconduite notoire sur le plan de l’esprit, j’ai depuis oublié le nom [André Breton, Le Revolver à cheveux blancs, 1932 — NdÉ]. Une telle affirmation, par ce qu’elle a d’involontairement restrictif, peut servir de pierre de touche, et faire justice de quelques parodies de révolution littéraire : ce qui tend à rester irréel, c’est le bavardage.

La vie, dont nous sommes responsables, rencontre, en même temps que de grands motifs de découragement, une infinité de diversions et de compensations plus ou moins vulgaires. Il n’est pas d’année où des gens que nous aimions ne passent, faute d’avoir clairement compris les possibilités en présence, à quelque capitulation voyante. Mais ils ne renforcent pas le camp ennemi qui comptait déjà des millions d’imbéciles, et où l’on est objectivement condamné à être imbécile.

La première déficience morale reste l’indulgence, sous toutes ses formes.

Guy-Ernest Debord

Les Lèvres nues n° 6, septembre 1955.

 

(…) Pour le numéro 6 des Lèvres nues vous recevrez, avant la fin de juillet, un texte de moi, dont je vous communique dès à présent le titre : INTRODUCTION À UNE CRITIQUE DE LA GÉOGRAPHIE URBAINE. (…)

Lettre de Guy Debord à la revue Les Lèvres nues, 10 juillet 1955.

 

(…) Ci-joint mon article. Qui sera malheureusement le seul pour cette fois, tous mes amis étant absents de Paris en ce moment. (…)

Lettre de Guy Debord à la revue Les Lèvres nues, 25 juillet 1955.

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Note de l’éditeur pour « Tuer n’est pas assassiner » d’Edward Sexby – 1657 (juillet 1980)

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NOTE DE L’ÉDITEUR

Le pamphlet de Sexby est l’un des écrits les plus fameux qu’ait produit la révolution anglaise, entre 1640 et 1660. Il est, après les œuvres de Machiavel, La Boétie et quelques autres, un classique dans la critique de la domination. Son originalité réside d’abord dans le fait qu’il est explicitement dirigé, au contraire des précédents, contre un tyran nommément désigné, qu’il incite vivement à mettre à mort au plus tôt par n’importe quel moyen ; et, d’autre part, dans le fait que ce tyran particulier est le prototype de la principale série du chef d’État moderne illégitime, du récupérateur qui a établi son pouvoir en réprimant une révolution sociale dont il avait d’abord saisi la direction : en ce sens, le bref règne de Cromwell préfigure à la fois ceux de Robespierre ou Lénine et ceux de leurs successeurs perpétuellement mal assurés, Bonaparte aussi bien que Staline et ses fils.

Killing no murder, imprimé en 1657 dans les Pays-Bas, mêle les plus sûres analyses de Machiavel (imputées d’ailleurs habilement, et non sans motif, à l’ennemi à abattre, comme seuls guides de sa conduite) à ce langage biblique qui caractérisa la révolution bourgeoise d’Angleterre, comme plus tard le style des « Romains ressuscités » devait être la signature de la grande Révolution française. Le ton de ce pamphlet est à l’origine de tout un courant de la littérature anglaise ultérieure, le seul dont on ne rencontre pas d’équivalent à l’étranger, celui qui va de Swift à Junius, et sans doute aussi, ramené à un exercice de l’humour esthétique, au Thomas de Quincey de L’Assassinat considéré comme un des beaux-arts. Sexby fut traduit en français, dès 1658, par Carpentier de Marigny, un Frondeur de la bande du cardinal de Retz ; lequel se trouvait alors lui aussi en exil, après son évasion de la prison de Nantes, et jugeait expédient d’appliquer à Mazarin le raisonnement qui condamnait Cromwell. On a réimprimé en France Tuer n’est pas assassiner à partir de 1793, et encore en 1804, où la police de Bonaparte le fit vite saisir. http://pix.toile-libre.org/upload/original/1311126421.pngLe texte a depuis été recueilli deux fois, sans être saisi, dans les ouvrages de Charles Détré (Les Apologistes du Crime, Paris, 1901) et d’Olivier Lutaud (Des Révolutions d’Angleterre à la Révolution française, La Haye, 1973).

On peut certes dire qu’un livre qui traite du rapport naturel du citoyen et du tyran a beaucoup perdu de son actualité avec les récents progrès de la société mondiale, du fait de la disparition presque totale du citoyen. Mais il est aussi permis de penser qu’il compense cette perte, et au-delà, du fait de la prolifération cancéreuse de la tyrannie : cette tyrannie d’aujourd’hui, si insolemment surdéveloppée qu’elle peut même assez souvent se faire reconnaître le titre de Protecteur de la liberté ; si minutieusement impersonnelle, et qui s’incarne si aisément dans la personne d’une seule vedette du pouvoir ; cette tyrannie qui choisit à la fois comment ses sujets devront se soigner et pourquoi ils seront malades ; qui fixe le triste modèle de leur habitat et le degré exact de la température qui devra y régner ; l’apparence et le goût qui devront plaire dans un fruit, et la dose convenable de chimie qu’il lui faudra contenir ; et qui enfin s’est donné la puissance de défier une vérité aussi éclatante que le soleil lui-même, et le témoignage de vos pauvres yeux, en vous faisant admettre qu’il est bel et bien midi à dix heures du matin.

Le colonel Sexby fut officier dans l’armée que le Parlement d’Angleterre leva pour la guerre civile contre le roi. Lorsque le peuple, l’armée révolutionnaire et le commandement s’affrontèrent sur ce qu’allait être le résultat social de leur victoire, Sexby fut du parti des « Niveleurs », qui mettait en cause la propriété existante, en exigeant pour tout Anglais le droit de s’auto-gouverner. Au « Débat de l’Armée », tenu à Putney en octobre-novembre 1647, en tant que délégué d’un régiment, il fut de ceux qui s’opposèrent le plus violemment à Cromwell : « Il y a beaucoup de gens sans propriétés qui, honnêtement, ont autant de droit à disposer de cette franchise du choix que tous ceux qui ont de grandes propriétés. Franchement, Monsieur, à vous qui voulez remettre à plus tard cette question et en venir à une autre, je me permets de dire — et j’en appelle à tous — qu’aucune autre question ne peut être réglée avant celle-là : car c’est sur cette base que nous prîmes les armes, et c’est cette base que nous maintiendrons. Venons-en à ces déchirures, à ces divisions qu’ainsi je provoquerais : oui, en tant qu’individu isolé, si tel était le cas, je pourrais me coucher à terre pour qu’on m’y foule aux pieds ; mais la vérité c’est que je suis envoyé par un régiment… » Après la défaite finale des Niveleurs, survenue deux ans plus tard, il passa en France, comme agent de la République anglaise, pour agir dans les troubles de la Fronde, et tenter de les radicaliser. Inspirateur de la fraction républicaine extrémiste de « L’Ormée », à Bordeaux, en 1652-1653, il outrepassa certainement ses instructions en faisant adopter aux Ormistes la plate-forme des Niveleurs. La Fronde vaincue, et Cromwell étant devenu Lord Protecteur d’une République de la grande bourgeoisie marchande, Sexby reprit, de l’exil, sa lutte contre lui. En 1657, lié au complot de Sindercombe, il publia, sous le pseudonyme de William Allen, Killing no murder. Rentré clandestinement en Angleterre pour joindre la pratique à la théorie, il fut arrêté par l’efficace police de Cromwell, qui saisit avec lui une partie du tirage de son pamphlet. Emprisonné à la Tour de Londres, il y mourut la même année, dans des conditions restées très obscures. Les autorités prétendirent alors, comme elles le font aujourd’hui en Russie, qu’il était mort fou. D’autres conclurent à cette sorte de suicide qui se rencontre ces temps-ci dans les prisons de l’Allemagne Fédérale [Allusion à Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Karl Raspe, qui sont retrouvés « suicidés » dans leurs cellules le 18 octobre 1977]. Cromwell ne mourut que l’année suivante, deux ans avant sa République, et de sa belle mort : on a dit qu’après la lecture de ce pamphlet, on ne l’avait plus jamais vu sourire. (« Il a besoin d’autres gardes pour le défendre contre les siens propres… parce qu’il a opprimé et abandonné le pauvre, parce qu’il a pris avec violence une maison qu’il n’avait pas bâtie. »)

Le colonel Sexby a combattu, et toujours parmi les plus extrémistes, dans les révolutions de deux royaumes. Il fut de ceux qui, à chaque tournant de l’histoire, se trouvèrent pour oser dénoncer le changement des choses qui avaient gardé un même nom. Recourant, selon les périodes changeantes, à différents moyens, il resta jusqu’à la fin fidèle à la « bonne vieille cause » pour laquelle il avait pris les armes. Tel fut Edward Sexby, et tel, enregistré en due forme pour des exécuteurs futurs, son testament.

 

Note de présentation, rédigée par Guy Debord, de Tuer n’est pas assassiner d’Edward Sexby (Killing no murder, 1657), « Traicté politique, composé par William Allen, Anglois, et traduit nouvellement en françois, où il est prouvé par l’exemple de Moyse, et par d’autres, tirés hors de l’escriture, que tuer un tyran, titulo vel exercitio, n’est pas un meurtre », publié par les Éditions Champ libre en juillet 1980 dans la traduction de Carpentier de Marigny (1658).

 

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Pour en finir avec le travail (septembre 1974)

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Le détournement dans la chanson et la révolution

Le passé de la chanson politique, et de la chanson détournée, est aussi ancien que l’histoire de la chanson elle-même. Outre toutes les chansons directement politiques, dont nous possédons tant d’exemples, vouées à la propagande ou à la critique, et ce à partir des Croisades, on peut aisément relever le caractère politique original d’un grand nombre de chansons que l’on a voulu ramener depuis à une insignifiance folklorique destinée à crétiniser les enfants. Ainsi, Auprès de ma blonde, chanson de marche des troupes de Turenne, exprime en fait le défaitisme profond des militaires de tous les temps : « Il est dans la Hollande, — Les Hollandais l’ont pris — Que donneriez-vous, belle, — Pour revoir votre ami ? — Je donnerais Versailles, — Paris et Saint-Denis. » Et Compère Guilleri, qui va à la chasse à la perdrix (c’est-à-dire le chouan qui va tirer sur les bleus, sur les soldats de la République), traduit les sentiments de toutes les guerres de partisans abandonnées par leur « direction extérieure » (« Me laisseras-tu, me laisseras-tu mourir ? »).

Le détournement, pour sa part, est plus inséparable encore de la chanson.

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Dans les siècles où l’essentiel de la musique appartient au cérémonial religieux, c’est sur des airs d’église, alors connus de tous, que s’exprime, avec de nouvelles paroles, la vie profane du peuple : l’amour et les luttes politiques. Puis, aussitôt les mêmes airs sont repris, passant de l’un à l’autre de ces centres d’intérêt, et exprimant d’autres politiques en conflit. Ceci est particulièrement riche pendant la Fronde (1648-1652) et plus tard, bien sûr, pendant la Révolution de 1789.

Cette pratique multiséculaire — transformer et chanter soi-même — avait reculé avec la passivité spectaculaire moderne, contemporaine de l’emploi aliénant des mass media qui centralisent, avec tout le reste de la communication sociale, l’émission des chansons ; et contemporaine aussi de la généralisation des « droits d’auteurs », qui transforment toutes les mélodies et toutes les paroles de votre bouche en propriété privée.

Ce processus a été surtout marqué des années 40 aux années 60, et en France probablement plus que partout ailleurs, la pratique du détournement populaire étant restée assez vivante dans les pays anglo-saxons, ou même en Italie : on sait que la chanson des partisans de 1943-45, Bella Ciao, est le détournement d’une vieille chanson de travailleurs agricoles.

Le retour actuel de la révolution, qui est également le retour du dialogue, amène naturellement un retour de la chanson critique et politique. Ceux qui recommencent à agir recommencent à chanter. Ce disque montre, plus particulièrement, comment, depuis un siècle, la révolution prolétarienne a toujours su exprimer, aussi dans la chanson, ses peines et ses colères. Quelques exemples frappants font voir combien les plus radicales de ces expressions ont très souvent été falsifiées et récupérées, suivant en ceci le sort commun de la révolution pendant une longue période. Mais le vent a tourné. Ceux qui aujourd’hui brûlent des voitures et dépavent les rues ne peuvent plus chanter les mêmes chansons qu’écoutent des électeurs. Un rock de « loulous » créé récemment sur les terrains vagues de La Courneuve, ne dit-il pas significativement : « Y a deux façons, y a deux façons — D’être cocu aux élections. — En grand, comme Krivine et Chaban. — Ou alors, plus petitement — Comme le total des électeurs. — Prends ton pavé, mon cœur… » ? Nous avons donc choisi, pour ce premier disque, quelques-unes des chansons les plus instructives du passé révolutionnaire français et international ; et les premières de celles qui ont trouvé une audience dans la période changée que nous vivons. Quelques années après 68, il devient même possible que désormais de tels disques paraissent. Le spectacle dominant sera de plus en plus fissuré par ce genre de brèches véridiques, jusqu’à son effondrement. Beaucoup de chansons prolétariennes anciennes, notamment étrangères, sont encore trop peu connues, et la subversion actuelle ne cesse pas d’en offrir de nouvelles.

Les mœurs s’améliorent. Les chansons y participent. Et la révolution de notre siècle pourra bientôt lancer joyeusement à ses multiples partisans cette formule : « Vous chantez, j’en suis fort aise. Eh bien ! dansez maintenant. »

Jacques Le Glou – septembre 1974

 

1 – L’bon dieu dans la merde (1892 – anonyme)

Cette chanson, très en vogue dans les milieux anarchistes de la fin du siècle dernier, a été chantée par Ravachol montant à la guillotine le 11 juillet 1892, dans la prison de Montbrison. L’exécution interrompit Ravachol à la fin de l’avant-dernier couplet, qui est aussi le plus significatif. On y retrouve, à travers la référence au Père Duchesne et à Marat, l’évocation des revendications sociales des Enragés et des bras-nus de la première Révolution française. Les travailleurs qui se dressent contre la société de classes y désignent encore leurs ennemis, voués à la lanterne, sous les seules figures traditionnelles du propriétaire et du prêtre.

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Né en nonante-deux,
Nom de dieu !
Mon nom est Pèr’ Duchesne.
Né en nonante-deux,
Nom de dieu !
Mon nom est Pèr’ Duchesne.
Marat fut un soyeux,
Nom de dieu !
À qui lui porte haine
Sang-dieu !
Je veux parler sans gêne,
Nom de dieu !
Je veux parler sans gêne.

Coquins, filous, peureux,
Nom de dieu !
Vous m’appelez canaille.
Coquins, filous, peureux,
Nom de dieu !
Vous m’appelez canaille.
Dès que j’ouvre les yeux,
Nom de dieu !
Jusqu’au soir je travaille
Sang-dieu!
Et je couche sur la paille,
Nom de dieu !
Et je couche sur la paille.

On nous promet les cieux,
Nom de dieu !
Pour toute récompense.
On nous promet les cieux,
Nom de dieu !
Pour toute récompense.
Tandis que ces messieurs,
Nom de dieu !
S’arrondissent la panse,
Sang-dieu !
Nous crevons d’abstinence,
Nom de dieu !
Nous crevons d’abstinence.

Pour mériter les cieux,
Nom de dieu !
Voyez-vous ces bougresses.
Pour mériter les cieux,
Nom de dieu !
Voyez-vous ces bougresses.
Au vicaire le moins vieux,
Nom de dieu !
S’en aller à confesse,
Sang-dieu !
Se fair’ p’loter les fesses,
Nom de dieu !
Se fair’ p’loter les fesses.

Quand ils t’appellent gueux,
Nom de dieu !
Sus à leur équipage.
Quand ils t’appellent gueux,
Nom de dieu !
Sus à leur équipage.
Un pied sur le moyeu,
Nom de dieu !
Pour venger cet outrage,
Sang-dieu !
Crache-leur au visage,
Nom de dieu !
Crache-leur au visage.

Si tu veux être heureux,
Nom de dieu !
Pends ton propriétaire,
Si tu veux être heureux,
Nom de dieu !
Pends ton propriétaire,
Coup’ les curés en deux,
Nom de dieu !
Fous les églis’ par terre,
Sang-dieu !
Et l’bon dieu dans la merde,
Nom de dieu !
Et l’bon dieu dans la merde.

Peuple trop oublieux,
Nom de dieu !
Si jamais tu te lèves,
Peuple trop oublieux,
Nom de dieu !
Si jamais tu te lèves,
Ne sois pas généreux,
Nom de dieu !
Patrons, bourgeois et prêtres,
Sang-dieu !
Méritent la lanterne,
Nom de dieu !
Méritent la lanterne.

 

Télécharger la chanson, par Jacques Marchais

 

2 – La java des Bons-Enfants (1912 – Raymond Callemin)

On connaît le massacre causé dans le personnel du commissariat de police de la rue des Bons-Enfants par la bombe anarchiste, du modèle classique dit « marmite à renversement », qui y explosa le 8 novembre 1892. Quoiqu’elle fût sans doute destinée à soutenir la grève des mineurs de Carmaux, une partie des ouvriers parisiens d’alors nièrent l’efficacité tactique de cette forme de critique sociale. On entend un écho de ces divergences (« les socialos n’ont rien fait… ») dans cette Java des Bons-Enfants, qui du reste n’est pas contemporaine de l’événement. Exprimant une franche approbation de l’action directe, la chanson n’est en fait écrite que vingt ans plus tard parmi les anarchistes de la fameuse Bande à Bonnot ; quand celle-ci mène, à l’aide d’automobiles volées, la première de toutes les tentatives de « guérilla urbaine ». Son auteur, guillotiné en 1913, est Raymond-la-Science, de son vrai nom Raymond Callemin.

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Dans la rue des Bons-Enfants,
On vend tout au plus offrant,
Y avait un commissariat,
Et maintenant il n’est plus là.

Une explosion fantastique
N’en a pas laissé un’ brique.
On crut qu’ c’était Fantômas,
Mais c’était la lutte des classes.

Un poulet zélé vint vite
Y porter une marmite,
Qu’était à renversement
Et la retourne imprudemment.

Le brigadier, l’ commissaire,
Mêlés au poulet vulgaire,
Partent en fragments épars,
Qu’on ramasse sur un buvard.

Contrairement à c’ qu’on croyait,
Y en avait qui en avaient.
L’étonnement est profond :
On peut les voir jusqu’au plafond.

Voilà bien ce qu’il fallait
Pour fair’ la guerre aux palais.
Sach’ que ta meilleure amie,
Prolétair’, c’est la chimie.

Les socialos n’ont rien fait
Pour abréger les forfaits
D’ l’infamie capitaliste,
Mais heureusement vient l’anarchiste.

Il n’a pas de préjugés.
Les curés seront mangés.
Plus d’ patries, plus d’ colonies.
Et tout pouvoir, il le nie.

Encore quelques beaux efforts
Et disons qu’on se fait fort
De régler radicalement
L’ problème social en suspens.

Dans la rue des Bons-Enfants,
Viande à vendre au plus offrant :
L’avenir radieux prend place,
Et le vieux monde est à la casse.

 

Télécharger la chanson, par Jacques Marchais

 

3 – La Makhnovstchina (1919 – anonyme ukrainien)

On sait comment la révolution soviétique de 1917 en Russie a été vaincue par le parti bolchevik qui, saisissant le pouvoir étatique, constitua sa propre bureaucratie en nouvelle classe dominante dans la société. Cette dictature totalitaire fut naturellement combattue par les travailleurs révolutionnaires, notamment les marins du soviet de Cronstadt et le mouvement anarchiste d’Ukraine, qui simultanément furent au premier rang dans la guerre civile contre les armées blanches de la réaction tsariste. L’armée anarchiste de Makhno, la Makhnovstchina, fut utilisée dans les phases critiques de la lutte contre les généraux blancs Dénikine et Wrangel par Trotsky, chef de l’Arméee rouge, lequel, une fois le péril écarté, exigea sa soumission à l’État renforcé et, ne pouvant y parvenir, l’anéantit par les armes. Modernité à relever, c’est sur un air bolchevik (Chant des partisans) aussitôt détourné par les communistes-libertaires et les autogestionnaires d’Ukraine que cette chanson de la Makhnovstchina a été composée. Son attribution à Nestor Makhno lui-même n’est pas crédible et, pour diverses raisons, ne nous semble pas même mériter l’examen. Sans pouvoir trancher cette question, notons que les noms de Voline et, beaucoup plus vraisemblablement, d’Archinov, ont été souvent avancés.

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Makhnovstchina, Makhnovstchina,
Tes drapeaux sont noirs dans le vent.
Ils sont noirs de notre peine,
Ils sont rouges de notre sang.
Ils sont noirs de notre peine,
Ils sont rouges de notre sang.

Par les monts et par les plaines,
Dans la neige et dans le vent,
À travers toute l’Ukraine,
Se levaient nos partisans.
À travers toute l’Ukraine,
Se levaient nos partisans.

Au printemps, les traités de Lénine
Ont livré l’Ukraine aux Allemands.
À l’automne, la Makhnovstchina
Les avait jetés aux vents.
À l’automne, la Makhnovstchina
Les avait jetés aux vents.

Makhnovstchina, Makhnovstchina,
Tes drapeaux sont noirs dans le vent.
Ils sont noirs de notre peine,
Ils sont rouges de notre sang.
Ils sont noirs de notre peine,
Ils sont rouges de notre sang.

L’armée blanche de Dénikine
Est entrée en Ukraine en chantant,
Mais bientôt la Makhnovstchina
L’a dispersée dans le vent.
Mais bientôt la Makhnovstchina
L’a dispersée dans le vent.

Makhnovstchina, Makhnovstchina,
Armée noire de nos partisans,
Qui combattait en Ukraine
Contre les rouges et les blancs.
Qui combattait en Ukraine
Contre les rouges et les blancs.

Makhnovstchina, Makhnovstchina,
Armée noire de nos partisans,
Qui voulait chasser d’Ukraine
À jamais tous les tyrans.
Qui voulait chasser d’Ukraine
À jamais tous les tyrans.

Makhnovstchina, Makhnovstchina,
Tes drapeaux sont noirs dans le vent.
Ils sont noirs de notre peine,
Ils sont rouges de notre sang.
Ils sont noirs de notre peine,
Ils sont rouges de notre sang.

 

Télécharger la chanson, par Jacques Marchais

 

4 – Chant des journées de mai (1937 – anonyme espagnol)

L’Histoire admet aujourd’hui que la première époque de la révolution prolétarienne, après ses échecs dans la Commune de Paris, en Russie, en Allemagne et en Italie notamment, doit être considérée comme achevée avec son échec en Espagne en mai 1937 ; tandis que sa seconde époque, annoncée dans les années 50 par les soulèvements ouvriers de Berlin-Est et de Hongrie, commence ouvertement dans les années 60, avec le retour de cette révolution qui actuellement menace, d’une manière plus ou moins marquée, toutes les classes dominantes d’Europe, d’Amérique, de Russie et de Chine. Lors des « journées de mai » 1937 à Barcelone, l’État républicain espagnol écrase la dernière affirmation autonome de la révolution prolétarienne, et se retrouve enfin en état de conduire seul la guerre civile contre Franco et ses alliés fascistes de l’étranger ; guerre que, naturellement, la République perdra. La défaite des travailleurs de Barcelone entraîne la liquidation du POUM, marxiste, et la soumission de la puissante CNT-FAI, anarchiste. Ce Chant des journées de mai, dont l’auteur direct reste anonyme, émane cependant de la gauche anarchiste, qui a appelé jusqu’au bout les ouvriers à rester sur les barricades contre les forces de répression de la bourgeoisie républicaine et du pseudo-communisme stalinien : plus précisément du groupe minoritaire qui s’était nommé « Les Amis de Durruti ». Cette chanson, et c’est ce qui fait son importance, si elle marque la fin d’une époque, témoigne aussi d’une prise de conscience qui ressurgira plus tard d’une manière terrible pour tous les exploiteurs, propriétaires du capital privé ou étatique. Elle désigne, comme ennemie principale de « l’autonomie ouvrière », cette « aliénation étatique » qu’ont ralliée en Espagne les ministres anarchistes du gouvernement de Valence ; elle souligne la complicité des staliniens avec la république bourgeoise, et attribue même à ceux-là seuls toute la responsabilité de la provocation et de la répression de mai 1937. L’élément le plus notable paraît pourtant constitué par cet appel : « Que le front d’Aragon vienne. » Le front contre Franco en Aragon était tenu par des unités anarchistes. On a souvent accusé les anarchistes d’avoir envisagé d’abandonner ce front pour ramener leurs troupes combattre à Barcelone contre la Garde d’assaut du gouvernement républicain, et les forces du « parti communiste ». Les anarchistes ont toujours démenti cette calomnie. La chanson dit que cela aurait dû être fait. Il est par ailleurs piquant de noter que la même chanson est devenue par la suite bien connue, dans une autre version simplement « républicaine ». Ses paroles ayant été complètement transformées, elle évoque, sous le titre El Paso del Ebro (Le Passage de l’Èbre), la dernière offensive de l’armée de la République en 1938 sur le cours inférieur de ce fleuve.

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La Garde d’assaut marche — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Au Central téléphonique — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

Défi aux prolétaires — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Provocation stalinienne — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

On ne peut laisser faire — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Le sang coule dans la ville — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

POUM et FAI et CNT — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Avaient seuls pris Barcelone — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

La République s’arme — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Mais d’abord contre nous autres — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

À Valence et à Moscou — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Le même ordre nous condamne — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

Ils ont juré d’abattre — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
L’autonomie ouvrière — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

Pour la lutte finale — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Que le front d’Aragon vienne — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

Camarades-ministres — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
Dernière heure pour comprendre — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

Honte à ceux qui choisissent — Boum badaboum badaboum bam bam (bis)
L’aliénation étatique — Ay Carmela, ay Carmela (bis)

 

Télécharger la chanson, par Vanessa Hachloum

 

5 – La vie s’écoule, la vie s’enfuit (1961 – anonyme belge)

Sur un air qui évoque curieusement le folksong de l’Ouest américain, cette chanson mélancolique tire son origine de la grande grève sauvage de la Wallonie, au début de 1961. On y sent toute la tristesse d’un prolétariat une fois de plus humilié et vaincu. L’évocation, assez conventionnelle, de « la violence » qui mûrira dans l’avenir, ne peut dissimuler la déception, la sensation poignante de devoir vieillir sans avoir rien pu atteindre de ce que l’on s’était promis de la vie. C’est parmi les travailleurs de chez Ratgeb, à Linkebeek dans la banlieue bruxelloise, entreprise bien connue pour la radicalité et la fermeté constantes de ses luttes quotidiennes, qu’a été composée la chanson. On est amené à remarquer, une fois de plus, à propos de cette production où une indéniable maîtrise du langage sert un rythme délicat, combien de talents dorment, inemployés, dans la classe ouvrière ; talents qui, chez des petits-bourgeois passés par l’université, se prostitueraient tout de suite dans le journalisme alimentaire ou parmi la valetaille des petits cadres de l’édition.

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La vie s’écoule, la vie s’enfuit,
Les jours défilent au pas de l’ennui.
Parti des rouges, parti des gris,
Nos révolutions sont trahies.
Parti des rouges, parti des gris,
Nos révolutions sont trahies.

Le travail tue, le travail paie,
Le temps s’achète au supermarché,
Le temps payé ne revient plus,
La jeunesse meurt de temps perdu.
Le temps payé ne revient plus,
La jeunesse meurt de temps perdu.

Les yeux faits pour l’amour d’aimer
Sont le reflet d’un monde d’objets.
Sans rêve et sans réalité,
Aux images nous sommes condamnés.
Sans rêve et sans réalité,
Aux images nous sommes condamnés.

Les fusillés, les affamés,
Viennent vers nous du fond du passé.
Rien n’a changé, mais tout commence,
Et va mûrir dans la violence.
Rien n’a changé, mais tout commence,
Et va mûrir dans la violence.

Brûlez, repaires de curés,
Nids de marchands, de policiers !
Au vent qui sème la tempête
Se récoltent les jours de fête.
Au vent qui sème la tempête
Se récoltent les jours de fête.

Les fusils sur nous dirigés
Contre les chefs vont se retourner.
Plus de dirigeants, plus d’État,
Pour profiter de nos combats.
Plus de dirigeants, plus d’État,
Pour profiter de nos combats.

 

Télécharger la chanson, par Jacques Marchais

 

6 – Il est cinq heures (1968 – Jacques Le Glou)

L’original de la chanson, interprétée par Jacques Dutronc, était un succès des premiers mois de 68 ; le mois de mai devait amener sa version détournée, plus concrète quoique encore prophétique. Chantée dans les rues, sur les barricades, elle a été de nombreuses fois ronéotypée dans les assemblées fiévreuses de ce temps-là, en particulier dans la « Salle Jules Bonnot » de la Sorbonne occupée. Ce détournement, tout en retrouvant la fête de la Commune, avec sa colonne qui tombe, est visiblement une réponse aux urbanistes et autres policiers de l’époque gaulliste. Ce ne sont plus les Halles que l’on démolit, mais le Panthéon ; ce ne sont plus les quais que l’on ravage, mais la place de l’Étoile. Cette critique préfigure les futures actions révolutionnaires pendant les émeutes, et après si elles ont réussi : détruire à tout jamais la laideur répressive et morale du pouvoir. Si certains s’étonnent des violences qui menacent les bureaucraties syndicales ou le « parti dit communiste », il leur suffira de lire aujourd’hui les articles de l’Humanité du mois de mai 1968 pour en vérifier l’inoubliable ignominie. Il faudra évidemment d’autres Mai à la classe ouvrière afin qu’elle revendique elle-même son autonomie, ses propres organisations, sa propre autodéfense. Elle sait déjà qu’elle ne peut combattre l’aliénation par des moyens aliénés, et que la bureaucratie syndicale est son premier ennemi ; en Italie comme en Angleterre, en Allemagne comme au Portugal. « Après Paris, le monde entier… » Ce fut vite vérifié.

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Les 403 sont renversées,
La grève sauvage est générale,
Les Ford finissent de brûler,
Les Enragés ouvrent le bal.

Il est cinq heures, Paris s’éveille. (bis)

Les blousons noirs sont à l’affût,
Lance-pierres contre lacrymogènes,
Les flics tombent morts au coin des rues,
Nos petites filles deviennent des reines.

Il est cinq heures, Paris s’éveille. (bis)

La tour Eiffel a chaud aux pieds,
L’Arc de triomphe est renversé,
La place Vendôme n’est que fumée,
Le Panthéon s’est dissipé.

Il est cinq heures, Paris s’éveille. (bis)

Les maquisards sont dans les gares,
À Notre-Dame on tranche le lard,
Paris retrouve ses fêtards,
Ses flambeurs et ses communards.

Il est cinq heures, Paris s’éveille. (bis)

Toutes les Centrales sont investies,
Les bureaucrates exterminés,
Les flics sont sans merci pendus
À la tripaille des curés.

Il est cinq heures, Paris s’éveille. (bis)

Le vieux monde va disparaître,
Après Paris, le monde entier.
Les ouvriers, sans dieu, sans maître,
Autogestionnent la cité.

Il est cinq heures, Le nouveau monde s’éveille.
Il est cinq heures, Et nous n’aurons jamais sommeil.

 

Télécharger la chanson, par Vanessa Hachloum

 

7 – Chanson du Conseil pour le maintien des occupations (1968 – Alice Becker-Ho)

En mai 1968, c’est une nouvelle époque qui s’ouvre pour la révolution, non seulement en France, mais dans le monde entier. Le courant le plus extrémiste, et le plus représentatif sans doute du nouveau mouvement prolétarien qui prend forme dès ce moment-là, est constitué par les Enragés de Nanterre, l’Internationale situationniste et d’autres travailleurs « conseillistes », qui ensemble, dominent l’espèce de « soviet » de la Sorbonne et appellent à l’occupation de toutes les entreprises et à l’expropriation du capital privé et bureaucratique. Cette avant-garde, réunie dans le Conseil pour le maintien des occupations, se battra sur tous les terrains jusqu’au recul provisoire du mouvement. La Chanson du CMDO, contrairement à la très grande majorité des chansons révolutionnaires, écrites plus ou moins longtemps après les événements qui les inspirent, date des jours qui suivent la bataille sur les barricades de la rue Gay-Lussac, et a été efectivement chantée par les groupes d’intervention du CMDO dans les combats de rue immédiatement ultérieurs, reproduite sur-le-champ et popularisée par ce baptême du feu. Dans cette chanson on voit apparaître le nouvel ennemi historique du prolétariat, les bureaucrates, qui désormais seront évoqués dans presque toutes les chansons suivantes. Il est intéressant de noter que des historiens ont pu relever, au moins en ce qui concerne un des couplets, une nette parenté de cette chanson avec celle des spartakistes écrasés à Berlin, en janvier 1919, par les troupes du social-démocrate Noske (La Chanson de Büxenstein). Ce n’est pas sans émotion que peuvent l’entendre ceux qui se sont battus rue Gay-Lussac.

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Rue Gay-Lussac, les rebelles
N’ont qu’les voitures à brûler.
Que vouliez-vous donc, la belle,
Qu’est-ce donc que vous vouliez ?

Refrain :
Des canons, par centaines.
Des fusils, par milliers.
Des canons, des fusils,
Par centaines et par milliers.

Dites-moi comment s’appelle
Ce jeu-là que vous jouiez ?
La règle en paraît nouvelle :
Quel jeu, quel jeu singulier !

Refrain

La révolution, la belle,
Est le jeu que vous disiez.
Elle se joue dans les ruelles,
Elle se joue grâce aux pavés.

Refrain

Le vieux monde et ses séquelles,
Nous voulons les balayer.
Il s’agit d’être cruels,
Mort aux flics et aux curés.

Refrain

Ils nous lancent comme grêle
Grenades et gaz chlorés ;
Nous ne trouvons que des pelles,
Des couteaux pour nous armer.

Refrain

Mes pauvres enfants, dit-elle,
Mes jolis barricadiers,
Mon cœur, mon cœur en chancelle :
Je n’ai rien à vous donner.

Refrain

Si j’ai foi dans ma querelle
Je n’crains pas les policiers.
Mais il faut qu’elle devienne celle
Des camarades ouvriers.

Refrain

Le gaullisme est un bordel,
Personn’ n’en peut plus douter.
Les bureaucrat’s aux poubelles !
Sans eux on aurait gagné.

Refrain

Rue Gay-Lussac, les rebelles
N’ont qu’les voitures à brûler.
Que vouliez-vous donc, la belle,
Qu’est-ce donc que vous vouliez ?

Refrain

 

Télécharger la chanson, par Vanessa Hachloum – par Les Barricadiers

 

8 – La mitraillette (1969 – Jacques Le Glou)

À partir d’une bicyclette chantée par Yves Montand, cette chanson exprime le retour de l’extrémisme révolutionnaire dans la jeunesse d’aujourd’hui. On y retrouve sa sensibilité, les seuls héros du passé qu’elle veut reconnaître, et l’essentiel de ses projets d’avenir. On remarquera tout particulièrement l’importance accordée au thème de l’armement.

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Déjà la mère à la maison
Nous criait « vivez vos passions ! »
Par la fenêtre.
Et j’appelais tous les copains,
Les petites filles des voisins,
Pour aller tenir dans nos mains
La mitraillette.
C’était celle d’un très vieux cousin
Qu’avait rougi du stalinien
Dans l’Espagne en fête.
Plus de hasard, plus de destin,
On se disait : c’est pour demain
Qu’on la f’rait claquer dans nos mains,
La mitraillette.

Faut dire que les syndicats-bordels
Nous pourchassaient dans les ruelles
Rien qu’à nos têtes.
On était déjà les rebelles
Qui remplissions toutes les poubelles
Des idées anciennes et nouvelles,
Sans mitraillette.
Curés, salauds, patrons, pêle-mêle,
Vous n’aurez pas longtemps vie belle,
Viendra la fête.
Y aura le jeu du plus cruel,
On empaillera un flic modèle
Pour que plus tard on se rappelle
De leur drôle de tête.

Faut dire qu’on y mettra du cœur,
Les pétroleuses étaient nos sœurs,
Vienne la tempête.
Makhno, Villa et Durruti
Ont déjà su manier l’outil
Qui fait revivre la poésie,
La mitraillette.
On en refilera même à Bonnot
Pour qu’il revienne dans son auto
Trancher des têtes.
Et l’on verra cette société
Spectaculaire assassinée
Par les Soviets du monde entier,
À coups de mitraillette.

 

Télécharger la chanson, par Jacques Marchais

 

9 – Les bureaucrates se ramassent à la pelle (1973 – Jacques Le Glou)

Les Feuilles mortes de Prévert et Kosma, la plus connue peut-être des chansons de la fin des années 40, la chanson de Saint-Germain-des-Prés, voit ici son contenu détourné d’une manière très significative. Dans le lyrisme d’un temps changé, la « grève sauvage » de l’avant-révolution a remplacé, comme référence centrale, les amours mortes de l’après-guerre. L’internationalisme nouveau y rapproche la lutte des anti-péronistes d’Argentine et l’exemplaire grève antisyndicale des dockers d’Anvers. Surtout, on y trouve formulé le but révolutionnaire explicite des « loulous », des jeunes prolétaires des banlieues modernes : « Ne plus jamais travailler. » Comme dans toute l’expression nouvelle qui se développe depuis mai 1968, la valeur libératrice de la pratique de l’érotisme est évoquée.

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Oh, je voudrais tant que tout ça devienne
Des jours heureux, et la misère finie.
Mais maintenant nous sommes des rebelles
Et l’on peut voir, dans le monde, aujourd’hui :
Les bureaucrates se ramassent à la pelle,
Leurs syndicats et leurs partis aussi.
Et la grève sauvage les emporte,
Avec le pouvoir qui les suit.
Tu vois, il faut s’organiser
Pour ne plus jamais travailler.

C’est une pratique qui nous rassemble,
J’ les assassine
En Argentine,
Nous survivons tous deux ensemble,
Tu les fous en l’air
Sur le port d’Anvers.
Mais le crime rapproche ceux qui baisent,
Tout doucement, en faisant du bruit,
Et le temps ne saurait effacer
Le pas des amants tous unis.

 

Télécharger la chanson, par Vanessa Hachloum

 

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On aura pu comprendre — à la lumière du texte de 1974 — que les chansons présentées dans ce disque appliquent le principe du détournement jusque dans les notices historiques qui les accompagnent. Si la relation des événements auxquels elles se réfèrent est fidèle, leurs attributions (pour les chansons n° 2, 3, 4 et 5), quoique plausibles, sont de purs pastiches, ni plus ni moins improbables que les Vies imaginaires de Marcel Schwob.

Les auteurs réels se sont naturellement, le plus sérieusement du monde, une fois de plus beaucoup amusés.

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(…) Je voudrais bien te voir un soir de cette semaine (avant dimanche). Je vais quitter Paris pour assez longtemps.

Téléphone-moi.

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 2 mai 1974.

 

(…) Je t’envoie ci-joint :

1) Des notes pour ton introduction. Fais-en ce que tu voudras. Mais si tu crois que tu peux passer l’évocation du rock des loulous qui parle de Krivine et Chaban, j’en serais ravi ;

2) Les notices des chansons 2, 4, 5, 6, 10.

Par rapport à ce qu’on disait l’autre soir sur le nom de l’historien : il ne faut pas en donner un faux. On ne peut signer des vrais. Il suffit que tu signes « l’introduction » — dans une autre typographie — par exemple imprimée sur toute la largeur de la pochette ; ensuite, après la signature, fais imprimer les 11 notices sur deux colonnes, comme on fait d’habitude (peut-être dans un corps légèrement plus petit). Comme pour les notices sur les livres, ces informations — restant non signées — passent pour être rédigées par l’éditeur, par toi ou ton « brain-trust ». En fait, c’est toi qui en a la « responsabilité morale ». Mais c’est très facile, car jamais il n’y a à écrire des phrases comme « le talent de Jacques Le Glou consiste à … ». Simplement, décris froidement le contenu de la chanson (par rapport à son origine chez Dutronc ou autres). Pas la peine d’écrire des éloges, les chansons y suffiront bien par elles-mêmes.

J’espère que tu vas nous embaucher — débaucher Pia [Colombo]. Écris-moi à la montagne la suite des informations (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 6 mai 1974.

 

(…) J’espère aussi que tout marche bien pour le plus beau disque du siècle. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 27 mai 1974.

 

(…) Je ne regrette pas [Catherine] Ribero, dont j’ignorais jusqu’au nom. Mais j’espère que pour [Jacqueline] Danno, le ramage vaudra le plumage. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 5 juin 1974.

 

(…) Pour le disque, si tu séchais sur un — ou plusieurs — textes de présentation (la modestie te paralysant), tu n’aurais qu’à m’envoyer, en note, tout ce que tu veux voir figurer dans le texte, et je te le renverrai, rédigé exprès, pour le surlendemain.

C’est très important que tout soit maintenant réalisé sans aucun retard.

Pour la Makhnovtchina (je crois qu’il n’y a pas d’s supplémentaire ?), la bonne version est, évidemment, celle que tu dis — et que je te renvoie, corrigée pour l’impression sur la pochette (peut-être faut-il aussi mettre une majuscule au début de chaque ligne, vieille typographie de la poésie, que l’on fait peut-être encore pour les chansons ?).

Je regrette un peu le refrain (s’il pouvait être chanté en chœur, il faudrait le garder après chaque couplet). Sinon, je suppose que tu le garderas après le premier couplet, et après le dernier : comme on fait généralement dans les disques d’historiens de la chanson. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 10 juin 1974.

 

(…) J’ai un électrophone, envoie le disque sur mai [Disque 45 tours, où Les Barricadiers chantent Carmela (i.e. La Commune n’est pas morte, écrite en juin 1968), Des canons (i.e. Chanson du Conseil pour le maintien des occupations) et une chanson faussement attribuée au CMDO, Je vote ] (et, bien sûr, dès que possible, le tien). Pour le pseudonyme [Sous contrat, la chanteuse Jacqueline Danno ne pouvait apparaître là sous son nom véritable], Alice et moi nous trouvons Vanessa Hachloum très beau et cruel : c’est parmi les petites fleurs de hachloums qu’on distribue des prénoms si distingués. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 25 juin 1974.

 

(…) Pour toutes les présentations, je suis partisan d’un ton assez froid (historicien-détaché, mais avec des insolences violentes limitées à certains points, et y faisant d’autant plus tache). Mais surtout, être le plus bref possible — et éviter les répétitions d’un « article » à l’autre.

Pour tes détournements, c’est-à-dire pour les chansons consacrées aux luttes les plus actuelles, il faut être plus violent et passionné, mais pas trop. (Que cette violence et cette clarté de la critique soient surtout dans les chansons ; donc que les notices ne rivalisent pas avec les chansons elles-mêmes sur ce point.)

Dans les exemples que tu m’as envoyés, je trouve que le ton est très bien. C’est « bien écrit », mais trop long à mon avis. Ce qui donne quelque chose de trop « explicatif », et ainsi rappelle un pamphlet militant (même si c’est « anti-militant »). On comprend trop facilement que tu veux instruire les auditeurs sur toutes les raisons d’un radicalisme révolutionnaire qui s’exprime déjà très bien tout seul dans les chansons (puisque leurs textes seront imprimés aussi in extenso). Il vaudrait mieux faire quelques coupures dans les présentations — en choisissant justement ces points trop explicatifs.

Mais tout ceci n’est que détail. L’essentiel est :

1) Faire très vite ;

2) Distribution la plus large possible. (…)

P.-S. : On est très impatients d’entendre les chansons. Si tu avais un enregistrement de travail, apporte-le.

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 14 juillet 1974.

 

(…) Je te propose donc, si c’est utile qu’on se voie tout de suite pour le travail du disque, de venir ce vendredi (19), ou le samedi 20. On aura deux ou trois jours tranquilles pour voir tout cela. Et tu reviendras en août si le pays t’a plu ; ce qu’on peut espérer. Télégraphie-moi si tu viens maintenant.

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 16 juillet 1974.

 

(…) AI À TE FAIRE ENTENDRE LES PLUS BELLES CHANSONS JAMAIS MISES SUR DISQUE (…)

Télégramme de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 25 juillet 1974.

 

(…) On a un nouvel électrophone, sur lequel les chansons sont encore plus belles. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 31 juillet 1974.

 

(…) Je crois que, si les notices du disque n’ont pas de renseignements supplémentaires sur la chanson de Ravachol, ce n’est pas grave. Et qu’il faut maintenant faire au plus vite cette édition, sans se compliquer la vie sur des détails. Mais toutes les connaissances stockées seront utiles pour les présentations des prochains disques. (…)

Connais-tu, dans le disque des authentiques « anciennes chansons de marins » (« de la marine à voile » ? Je ne sais plus le titre) l’air à ramer, très lent et triste, qui a ces paroles :

« Pour retrouver un jour ma douce, oh ! mes boués !
Ouh ! là. Ouh ! là là là !
Sur mille mers j’ai navigué, oh ! mes boués ! », etc. ?

Le refrain vient des galères, ce « Ouh ! là là là ! » rythmant le mouvement des rames. Sur cet air, j’ai écrit une Complainte des travailleurs bretons du XIIIe arrondissement, qui se plaignent de leurs misères actuelles. Si [Jacques] Marchais la chante, ce sera un tube. Dis-moi si tu as l’air dans la tête, sinon je te l’apprendrai ici. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 9 août 1974.

 

Complainte des travailleurs bretons du XIIIe arrondissement
Sur l’air de Pique la baleine (chanson du gaillard d’avant)

Paris est toujours embrumé, oh ! mes boués !
C’est la faute de l’État.

L’industrie reste incontrôlée, oh ! mes boués !
De sorte qu’on ne respire pas.

On nous pompe l’air toute la journée, oh ! mes boués !
C’est la faute de l’État.

Tant d’ médicaments remboursés, oh ! mes boués !
Ne nous guériront pas.

Notre misère est programmée, oh ! mes boués !
C’est la faute de l’État.

Faut vendr’ son temps comme salariés, oh ! mes boués !
Chez nous on peut même pas.

Dans ces hachloums nous sommes parqués, oh ! mes boués !
C’est la faute de l’État.

Et la Bretagne est dévastée, oh ! mes boués !
Tu la r’connaîtrais pas.

Et nos amours sont oubliées, oh ! mes boués !
C’est la faute de l’État.

On nous dit c’ qu’il faut consommer, oh ! mes boués !
On nous considère pas.

Sur rien de vrai on n’ peut voter, oh ! mes boués !
C’est la faute de l’État.

Personne n’écoute notr’ volonté, oh ! mes boués !
Ni c’ que nous n’ voulons pas.

Nous sommes bafoués et syndiqués, oh ! mes boués !
C’est la faute de l’État.

Faudrait les Conseils ouvriers, oh ! mes boués !
Tout l’ rest’ ne nous sert pas.

 

(…) Je crois comprendre que ni Musidisc ni RCA n’ont encore donné une réponse ferme. Je prévois donc tous les cas.

1) Si une seule de ces maisons donne une acceptation ferme, il faut lui donner la préférence sans tenir compte d’autres considérations, le fait de sortir au plus vite étant à lui seul plus important que tous les autres facteurs.

2) Si les deux font une ferme proposition sur les bases que tu me communiques, il me paraît hors de doute qu’il faut préférer Musidisc, malgré les prix et taux défavorables. Car, dans l’insuccès ou succès médiocre, tu perdras de toute façon peu d’argent (ou bien tu en gagneras assez peu). Il faut viser la grande diffusion, les lycées et les loulous, etc. Cette grande diffusion est beaucoup plus probable avec notre pochette et le titre qui était fixé. Il peut être vrai que certains disquaires ne l’exposeront pas, mais d’autres l’exposeront. Le démarrage en sera infiniment facilité ; et si beaucoup de gens demandent le disque là où il n’est pas exposé, on le leur vendra quand même, et ultérieurement il sera exposé partout (même un scandale du genre « interdiction à l’affichage » le servirait probablement).

En outre, je crois savoir que Musidisc est plus « prolétarien », généralement moins cher (dans la majorité de sa production) — et sans doute plus connu, à cause de cela, du meilleur public qu’il faut toucher — car les gauchistes, tu les as de toute façon.

Et il est possible de diffuser 100’000 disques, si des restrictions ne viennent pas augmenter les chances de passer inaperçu. Autrement dit : RCA déconne, par sotte prétention à la respectabilité ; et cela ne va pas dans tes intérêts, même financièrement.

3) En aucun cas il ne faut faire une affiche supplémentaire. Et surtout pas dans le style Père Peinard — qui ferait pastiche archaïque, alors que le disque est extrêmement moderne. Ce qui est prévu comme présentation et notices est très bien. Il faut le passer intégralement, et rien de plus.

4) Au cas donc où tu serais obligé d’en passer par RCA (s’ils maintiennent ferme leurs bonnes conditions commerciales, mais leur sotte obstruction sur le titre ; et si Musidisc se dérobe), tu peux accepter de changer le titre, mais seulement le titre. Tout autre titre sera moins bon, évidemment. Il ne faut pas tomber dans une banalité, que pourrait imprimer la SERP [Maison de disques liée à Jean-Marie Le Pen, ayant édité, entre autres, Les Chouans, chants de guerre 1790-1832, La Commune de Paris, et des Chansons anarchistes] ou n’importe qui.

Je te propose, comme titre moins bon mais moins choquant, et dans la même ligne :

(gros caractères d’affiche)  POUR EN FINIR AVEC LE TRAVAIL
Chansons du prolétariat révolutionnaire anti-bureaucratique
volume 1

Mais j’espère que tu pourras sauver le premier titre.

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 10 août 1974.

 

Puisque rien n’avance vite en août (comme on pouvait s’y attendre), je pense que c’est en effet le bon moment pour que tu reviennes ; en ayant pris des rendez-vous pour le débutseptembre avec les managers concernés. Télégraphie-moi le jour où tu seras ici. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 19 août 1974.

 

(…) Je suis bien content — nous le sommes tous ici — de l’accord avec RCA. Les deux titres d’éditeur sont bons (je préfère un peu « EMGS » [Éditions musicales du Grand Soir]).

Pour le topo journalistique et publicitaire, il suffit de délayer le texte de la présentation, avec deux ou trois anecdotes pittoresques sur Mai 68, Bonnot, Makhno et la bataille de Barcelone. (…)

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 10 septembre 1974.

 

(…) Le disque de Glou va sortir la semaine prochaine (édité par RCA) et je crois qu’il va faire grand bruit. Son titre est Pour en finir avec le travail. Il se présente comme le premier volume d’une série : « Chansons du prolétariat révolutionnaire ». Et tu vas voir que les présentations sont aussi frappantes que les chansons. (…)

Lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 8 octobre 1974.

 

L’Italie — et, je veux croire aussi — la France, sont en train de sombrer dans un bordel si généralisé que nous n’avons même pas encore entendu parler de ton disque !

Carte postale de Guy Debord, Alice Becker-Ho et Gianfranco Sanguinetti à Jacques Le Glou, 3 décembre 1974.

 

Belle lettre à l’éditeur des disques !

(…) Veux-tu venir dîner ce samedi ? Téléphone.

Lettre de Guy Debord à Jacques Le Glou, 9 décembre 1974.

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The Decline and the Fall of the « spectacular » commodity-economy (décembre 1965)

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Supplément au numéro 10 de la revue Internationale situationniste, décembre 1965.

 

The Decline and the Fall of the “spectacular” commodity-economy

From the 13th to the 16th of August, 1965, the blacks of Los Angeles revolted. An incident involving traffic police and pedestrians developed into two days of spontaneous riots. The forces of order, despite repeated reinforcement, were unable to gain control of the streets. By the third day, the negroes had armed themselves by pillaging such arms shops as were accessible, and were so enabled to open fire on police helicopters. Thousands of soldiers — the whole military weight of an infantry division, supported by tanks — had to be thrown into the struggle before the Watts area could be surrounded, after which it took several days and much streetfighting for it to be brought under control. The rioters didn’t hesitate to plunder and to burn the shops of the area. The official figures testify to 32 dead, including 27 negroes, plus 800 wounded and 3,000 arrested.

Reactions on all sides were invested with clarity : the revolutionary act always discloses the reality of existing problems, lending an unaccustomed and unconscious truth to the various postures of its opponents. Police Chief William Parker, for example, refused all mediation proposed by the main Negro organizations, asserting correctly that the rioters had no leader. Evidently, as the blacks were without a leader, this was the moment of truth for both parties. What did Roy Wilkins, general secretary of the NAACP, want at that moment ? He declared that the riots should be put down “with all the force necessary”. And the Cardinal of Los Angeles, McIntyre, who protested loudly, had not protested against the violence of the repression, which one would have supposed the subtle thing to do, at the moment of the aggiornamento of the Roman church ; instead, he protested in the most urgent tones about “a premeditated revolt against the rights of one’s neighbour ; respect for the law and the maintenance of order”, calling upon catholics to oppose the plundering and the apparently unjustified violence. All the theorists and “spokesmen” of the international Left (or, rather, of its nothingness) deplored the irresponsibility and disorder, the pillaging and above all the fact that arms and alcohol were the first targets for plunder ; finally, that 2,000 fires had been started by the Watts petrol throwers to light up their battle and their ball. But who was there to defend the rioters of Los Angeles in the terms they deserve ? Well, we shall. Let us leave the economists to grieve over the 27 million dollars lost, and the town planners over one of their most beautiful supermarkets gone up in smoke, and McIntyre over his slayed Deputy Sheriff ; let the sociologists weep over the absurdity and the intoxication of this rebellion. The job of a revolutionary journal is not only to justify the Los Angeles insurgents, but to help uncover their just reasons : to explain theoretically the truth for which such practical action expresses the search.

In Algiers in July, 1965, following Boumedienne’s coup d’état, the situationists published an Address to the Algerians and to revolutionaries all over the world, which interpreted conditions in Algeria and in the rest of the world as a whole ; among their examples, they evoked the American negroes, who if they could “affirm themselves significantly” would unmask the contradictions of the most advanced of capitalist systems. Five weeks later, this significance found an expression on the street. Theoretical criticism of modern society, in its advanced forms, and criticism in actions of the same society, co-exist at this moment : still separated but both advancing towards the same reality, both talking of the same thing. These two critiques are mutually explanatory, each being incomprehensible without the other. Our theory of “survival” and the “spectacle” is illuminated and verified by these actions so unintelligible to the American false consciousness. One day these actions will in turn be illuminated by this theory.

Up to this time the Negro “Civil Rights” demonstrations had been kept by their leaders within the limits of a legal system which overlooked the most appalling violence on the part of the police and the racialists : in Alabama the previous March for instance, at the time of the Montgomery March, and as if this scandal was not sufficient, a discreet agreement between the Federal government, Governor Wallace and Pastor King had led the Selma Marchers on the 10th of March to stand back at the first request, in dignity and prayer. Thus the confrontation expected by the crowd had been reduced to the charade of a merely potential confrontation. In that moment, Non-Violence reached the pitiful limit of its courage : first you expose yourself to the enemies’ blows, then force your moral grandeur to the point of sparing him the trouble of using more force. But the basic fact is that the civil rights movement, by remaining within the law, only posed legal problems. It is logical to make an appeal to the law legally. What is not logical is to appeal legally against a patent illegality as is this contradiction would disappear if pointed out. For it is clear that the superficial and outrageously, visible illegality — from which the blacks still suffer in many American states — has its roots in a socio-economic contradiction which existing laws simply cannot touch, and which no future juridicial law will be able to get rid of in face of more basic cultural laws of the society : and it is against these that the negroes are at last daring to raise their voices against and asking the right to live. In reality, the American negro wants the total subversion of that Society — or nothing.

The problem of this necessity for subversion arises of its own accord the moment the blacks start using subversive means : the changeover to such methods happens on the level of their daily life, appearing at one and the same time as the most accidental and the most objectively justified development. This issue is no longer the status of the American negro, but the status of America, even if this happens to find its first expression among the negroes. This was not a racial conflict : the rioters left certain whites that were in their path alone, attacking only the white policemen : similarly, black solidarity did not extend to black shopkeepers, not even to black cardrivers. Even Luther King, in Paris last October, had to admit that the limits of his competence had been overshot : “They were not race riots”, he said, “but one class”.

The Los Angeles rebellion was a rebellion against commodities and of worker consumers hierarchically subordinated to commodity values. The negroes of Los Angeles — like the young delinquents of all advanced countries, but more radically because at the level of a class globally deprived of a future, a sector of the proletariat unable to believe in significant chance of integration and promotion — take modern capitalist propaganda literally, with its display of affluence. They want to possess immediately all the objects shown and made abstractly accessible : they want to make use of them. That is why they reject the values of exchange, the commodity-reality which is its mould, its purpose and its final goal, which has preselected everything. Through theft and gift they retrieve a use which at once gives the lie to the oppressive rationality of commodities, disclosing their relations and invention to be arbitrary and unnecessary. The plunder of the Watts sector was the most simple possible realization of the hybrid principle : “To each according to his (false) needs” — needs determined and produced by the economic system, which the act of pillaging rejects.

But the fact that the vaunting of abundance is taken at its face value and discovered in the immediate instead of being eternally pursued in the course of alienated labor and in the face of increasing but unmet social needs — this fact means that real needs are expressed in carnival, playful affirmation and the potlatch of destruction. The man who destroys commodities shows his human superiority over commodities. He frees himself from the arbitrary forms which cloak his real needs. The flames of Watts consumed the system of consumption ! The theft of large fridges by people with no electricity, or with their electricity cut off, gives the best possible metaphor for the lie of affluence transformed into a truth in play. Once it is no longer bought, the commodity lies open to criticism and modification, and this under whichever of its forms it may appear. Only so long as it is paid for with money, as a status symbol of survival, can it be worshipped fetishistically. Pillage is the natural response to the affluent society : the affluence, however, is by no means natural or human — it is simply abundance of goods. Pilllage, moreover, which instantly destroys commodities as such, discloses the ultima ratio of commodities, namely, the army, the police and the other specialized detachments which have the monopoly of armed force within the State. What is a policeman ? He is the active servant of commodities, the man in complete submission to commodities, whose job is to ensure that a given product of human labour remains a commodity with the magical property of having to be paid for instead of becoming a mere fridge or rifle — a mute, passive insensible thing, itself in submission to the first comer to make use of it. Over and above the indignity of depending on a policeman, the blacks reject the indignity of depending on commodities. The Watts youth, having no future in market terms, grasped another quality of the present, and the truth of that present was so irresistible that it drew on the whole population, women, children, and even sociologists who happened to find themselves on the scene. A young negro sociologist of the district, Bobbi Hollon, had this to say to the Herald Tribune in October : “Before, people were ashamed to say they came from Watts. They’d mumble it. Now, they say it with pride. Boys who always went around with their shirts open to the waist, and who’d have cut you into strips in half a second, used to apply here every morning. They organized the distribution of food. Of course it’s no good pretending the food wasn’t plundered… All that Christian blah has been used too long against the negroes. These people could plunder for ten years and they wouldn’t get back half the money that has been stolen from them all these years… Myself, I’m just a little black girl.” Bobbi Hollon, who has sworn never to wash from her sandals the blood that splashed them during the rioting, adds : “All the world looks to Watts now.”

How do men make history, starting from the conditions preestablished to persuade them not to take a hand in it ? The Los Angeles negroes are better paid than any others in the US, but it is also here that they are furthest behind that high point of affluence which is California. Hollywood, the pole of the worldwide spectacle, is in their immediate vicinity. They are promised that, with patience, they will join in America’s prosperity, but they realize that this prosperity is not a static sphere but rather a ladder without end. The higher they climb, the further they get from the top, because they don’t have a fair start, because they are less qualified and thus more numerous among the unemployed, and finally because the hierarchy which crushes them is not one based simply on buying power as a pure economic fact : an essential inferiority is imposed on them in every area of daily life by the customs and prejudices of a society in which all human power is based on buying power. So long as the human riches of the American negro are despised and treated as criminal, monetary riches will never make him acceptable to the alienated society of America : individual wealth may make a rich negro but the negroes as a whole must represent poverty in a society of hierarchized wealth. Every witness noted this cry which proclaims the fundamental meaning of the rising : “This is the Black Revolution, and we want the world to know it !” Freedom now ! is the password of all historical revolutions, but here for the first time it is not poverty but material abundance which must be controlled according to new laws. The control of abundance is not just changing the way it is shared out, but redefining its every orientation, superficial and profound alike. This is the first skirmish of an enormous struggle, infinite in its implications.

The blacks are not isolated in their struggle, because a new proletarian consciousness — the consciousness of not being the master of one’s activity, of one’s life, in the slightest degree — is taking form in America among strata whose refusal of modern capitalism resembles that of the negroes. Indeed, the first phase of the negro struggle has been the signal to a movement of opposition which is spreading. In December 1964 the students of Berkeley, frustrated in their participation in the civil rights movement, ended up by calling a strike to oppose the system of California’s “multiversity”, and by extension the social system of the US, in which they are alloted such a passive role. Immediately, drinking and drug orgies were uncovered among the students — the same supposed activities for which the negroes have long been castigated. This generation of students has since invented a new form of struggle against the dominant spectacle, the teach-in, a form taken up by the Edinburgh students on October 20th apropos of the Rhodesian crisis. This clearly imperfect and primitive type of opposition represents the stage of discussion which refuses to be limited in time (academically), and in this its logical outcome is a progression to practical activity. Also in October, thousands of demonstrators appeared in the streets of Berkeley and New York, their cries echoing those of the Watts rioters : “Get out of our district and out of Vietnam !” The whites, becoming more radical, have stepped outside the law : “courses” are given on how to defraud the recruiting boards, draft cards are burned and the act televised. In the affluent society, disgust for affluence and for its price is finding expression. The spectacle is being spat on by an advanced sector whose autonomous activity denies its values. The classical proletariat, to the extent to which it had been provisionally integrated into the capitalist system, had itself failed to integrate the negroes (several Los Angeles unions refused negroes until 1959) ; now, the negroes are the rallying point for all those who refuse the logic of integration into that system — integration into capitalism being of course the nec plus ultra of all integration promised. And comfort will never be comfortable enough for those who seek what is not on the market — or rather, that which the market eliminates. The level reached by the technology of the most privileged becomes an insult — and one more easily expressed than that most basic insult, which is reification. The Los Angeles rebellion is the first in history able to justify itself by the argument that there was no air conditioning during a heatwave.

The American negro has his own particular spectacle, his press, magazines, coloured film stars, and if the blacks realize this, if they spew out this spectacle for its phoneyness, as an expression of their unworthiness, it is because they see it to be a minority spectacle — nothing but the appendage of a general spectacle. They recognize that this parade of their consumption-to-be-desired is a colony of the white one, and thus they see through the lie of this total economico-cultural spectacle more quickly. By wanting to participate really and immediately in affluence — and this is an official value of every American — they demand the equalitarian realization of the American spectacle of everyday life : they demand that the half-heavenly, half-terrestrial values of this spectacle be put to the test. But it is of the essence of the spectacle that it cannot be made real either immediately or equally ; and this, not even for the whites. (In fact, the function of the negro in terms of the spectacle is to serve as the perfect prod : in the race for riches, such underprivilege is an incitment to ambition). In taking the capitalist spectacle at its face value, the negroes are already rejecting the spectacle itself. The spectacle is a drug for slaves. It is not supposed to be taken literally, but followed at just a few paces’ distance ; if it were not for this albeit tiny distance, it would become total mystification. The fact is that in the US today the whites are enslaved to commodities while the negroes negate them. The blacks ask for more than the whites — that is the core of an insoluble problem, or rather one only soluble through the dissolution of the white social system. This is why those whites who want to escape their own servitude must needs rally to the negro cause, not in a solidarity based on colour, obviously, but in a global rejection of commodities and, in the last analysis, of the State. The economic and social backwardness of the negroes allows them to see what the white consumer is, and their justified contempt for the white is nothing but contempt for any passive consumer. Whites who cast off their role have no chance unless they link their struggle more and more to the negro’s struggle, uncovering his real and coherent reasons and supporting them till the end. If such an accord were to be ruptured at a radical point in the battle, the result would be the formation of a black nationalism and a confrontation between the two splinters exactly after the fashion of the prevailing system. A phase of mutual extermination is the other possible outcome of the present situation, once resignation is overcome.

The attempts to build a black nationalism, separatist and pro-African as they are, are dreams giving no answer to the reality of oppression. The American negro has no fatherland. He is in his own country and he is alienated : so is the rest of the population, but the blacks differ insofar as they are aware of it. In this sense, they are not the most backward sector of their society, but the most advanced. They are the negation at work, “the bad aspect producing the movement which makes history by setting the struggle in motion” (Marx : The Poverty of Philosophy). Africa has nothing to do with it.

The American negroes are the product of modern industry, just as are electronics, advertising or the cyclotron. And they carry within them its contradictions. These are the men whom the spectacle-paradise must integrate and repulse simultaneously, so that the antagonism between the spectacle and the real activity of men surrenders completely to their enunciations. The spectacle is universal in the same way as the commodities. But as the world of commodities is based in class conflict, commodities are themselves hierarchic. The necessity of commodities — and hence of the spectacle whose job it is to inform about commodities — to be at once universal and hierarchic leads to a universal hierarchization. But as this hierarchization must remain unavowed, it is expressed in the form of unacknowledgeable hierarchic value judgements, in a world of reasonless rationalization. It is this process which creates racialisms everywhere : the English Labour government has just restrained coloured immigration, while the industrially advanced countries of Europe are once again becoming racialist as they import their sub-proletariat from the Mediterranean area, so exerting a colonial exploitation within their borders. And if Russia continues to be antisemitic, it is because she is still a society of hierarchy and commodities, in which labor must be bought and sold as a commodity. Together, commodities and hierarchies are constantly renewing their alliance, which extends its influence by modifying its form : it is seen just as easily in the relations between trade-unionist and worker as between two car-owners with artificially distinguished models. This is the original sin of commodity rationality, the sickness of bourgeois reason, whose legacy is bureaucracy. But the repulsive absurdity of certain hierarchies and the fact that the whole world strenght of commodities is directed blindly and automatically towards their protection, leads us to see — the moment we engage on a negating practice — that every hierarchy is absurd.

The rational world produced by the industrial revolution has rationally liberated individuals from their local and national limitations, and related them on a world scale ; but denies reason by separating them once more, according to a hidden logic which finds its expression in mad ideas and grotesque value-systems. Man, estranged from his world, is everywhere surrounded by strangers. The barbarian is no longer at the ends of the earth, he is on the spot, made into a barbarian by this very same forced participation in hierarchized consumption. The humanism cloaking all this is opposed to man, and the negation of his activity and his desires ; it is the humanism of commodities, expressing the benevolence of the parasite, merchandise, towards the men off whom it feeds. For those who reduce men to objects, objects seem to acquire human qualities, and manifestations of real human activity appear as unconscious animal behaviour. Thus the chief humanist of Los Angeles, William Parker, can say : “They started behaving like a bunch of monkeys in a zoo.”

When the state of emergency was declared by the California authorities, the insurance companies recalled that they do not cover risks at that level : they guarantee nothing beyond survival. Overall, the American negroes can rest assured that, if they keep quiet, at least, their survival is guaranteed ; and capitalism has become sufficiently centralized and entrenched in the State to distribute “welfare” to the poorest. But simply because they are behind in the process of intensification of socially organized survival, the blacks present problems of life and what they demand is not to survive but to live. The blacks have nothing to insure of their own ; they have to destroy all the forms of security and private insurance known up to now. They appear as what they really are : the irreconciliable enemies — not of the vast majority of Americans — but of the alienated way of life of all modern society ; the most advanced country industrially only shows us the road that will be everywhere followed unless the system is overthrown.

Certain black nationalist extremists, in showing why they could never accept less than a separate State, have advanced the argument that American society, even if it someday conceeds total civic and economic equality, will never get around to accepting mixed marriages. It is therefore this American society which must disappear, not only in America but everywhere in the world. The end of all racial prejudice (like the end of so many others prejudices such as sexual ones related to inhibitions) can only lie beyond “marriage” itself : that is, beyond the bourgeois family (which is questioned by the American negroes). This is the rule as much in Russia as in the United States, as a model of hierarchic relations and of the stability of an inherited power (be it money or socio-bureaucratic status). It is now often said that American youth, after thirty years of silence, is rising again as a force of opposition, and that the black revolt is their Spanish Civil War. This time, its “Lincoln Batallions” must understand the full significance of the struggle in which they engage, supporting it up to the end in its universal implications. The “excesses” of Los Angeles are no more a political error in the Black Revolt than the armed resistance of the P.O.U.M. in Barcelona, May 1937, was a betrayal of the anti-Franquist war. A rebellion against the spectacle is situated on the level of the totality, because — even were it only to appear in a single district, Watts — it is a protest by men against the inhuman life ; because it begins at the level of the real single individual, and because community, from which the individual in revolt is separated, is the true social nature of man, human nature : the positive transcendance of the spectacle.

Situationist International – December 1965.

Supplement to number 10 of the review “Internationale Situationniste”.

Correspondence : B.P. 307-03 PARIS.

 

«Internationale Situationniste» is a review expressing the thought of a group of theorists who, over the last few years, have undertaken a radical critique of modern society : of what it really is and of all its aspects.

According to the situationists, a universally dominant system tending towards totalitarian self-regulation is being resisted, but only apparently, by false forms of opposition which remain trapped on the territory laid down by the system — a system which these illusions can thus only serve to reinforce. Bueaucratic pseudo-socialism is but the most grandiose of these guises of the old world of hierarchy and alienated labour. The developing concentration of capitalism and the diversification of its machine on a world scale have given rise both to the forced consumption of commodities produced in abundance, and to the control of the economy (and all of life) by bureaucrats who own the State ; as, similarly, to direct and indirect colonialism. But this system is far from having found the definitive answer to the incessant revolutionary crises of the historical epoch which began two centuries ago, for a new critical phase has opened : in Berkeley and in Warsaw, in the Asturias and in the Kivu, the system is refuted and combated.

The situationists consider that the indivisible perspective of this opposition is the effective abolition of all class societies, of the commodity production system, of wage-labour ; the transcendance of art and of all cultural acquirements, by their re-entry into play through free creation in everyday life — and, thus, their true fulfillment ; the direct fusion of revolutionary theory and practice in an experimental activity excluding the possibility of all petrification into “ideologies” expressing the authority of experts and always in the service of authoritarian expertise.

The factors put in question by this historical problem are the rapid extension and modernization of the fundamental contradictions within the existing system ; between the system and human desires. The social force which has an interest in — and is alone capable of — resolving these, are all those workers who are powerless over the employment of their own lives, helpless to control the fantastic accumulation of material possibilities which they produce. Such a possible resolution has already been sketched out in the model of the democratic worker’s council, which takes all decisions itself. The movement required from this new proletariat for it to form itself into a class, unmediated by any leadership, is the sum of the intelligence of a world without intelligence. The situationists declare that outside the whole of this movement they have no interest. They lay down no particular principles on which to base a movement which is real, which in fact is being born before our eyes. Faced with the struggles which are beginning in various countries and over various issues, the situationists see their task as that of putting forward the whole of the problem, its coherence, its theoretical and therefore practical unity. In short, within the various phases of the overall struggle, they constantly represent the interest of the whole movement.

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Télégramme à Jean-Jacques Lebel (30 novembre 1966)

 

30 novembre 66 au matin

Comme je n’ai pas peint ta porte, je ne peux rien dire de la couleur. Cependant j’approuve tout à fait l’exigence de mes camarades situationnistes. Je constate déjà avec plaisir que cette malveillance de la presse n’a aucunement été encouragée par toi. Aussi dérisoire que nous trouvions de courir après la presse à des fins bassement publicitaires, aussi légitime nous paraît parfois de démentir. C’est certainement ton intérêt d’éviter d’être mélangé publiquement à des gens dont tu ne partages ni les idées ni la pratique. C’est encore plus le nôtre. Dans ces conditions on voit mal pourquoi nous aurions besoin de te faire peur. Et si pourtant nous y étions contraints cela ne ressemblerait en rien aux flics. Plutôt à des situationnistes en colère.

Guy Debord

 

Suite à un article paru dans Le Monde du 26 novembre 1966, où le « disciple dissident d’André Breton et prêtre du happening » était associé à « l’International situationnisme » (sic), l’injonction de démentir lui fut signifiée, tracée sur sa porte préalablement repeinte en rose : « J.-J. Lebel n’a rien à voir avec l’Internationale situationniste. Le Monde est con. Ça suffit comme ça. Signé : J.-J. Lebel. » Ce qu’il fit, tout en se plaignant du procédé.

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Les structures élémentaires de la réification (mars 1966)

 

« J’espère que tu auras aidé Jean de tes critiques, pour ses “Structures élémentaires de la réification”. Il peut en faire un bon article, en le travaillant encore beaucoup. C’est à clarifier dans la forme et dans le fond. »

Lettre de Guy Debord à Mustapha Khayati, 14 octobre 1965.

 

Les structures élémentaires de la réification

Comme si le vieux Marx dirigeait tout de sa tombe, la forme marchande a contribué, par la logique de son développement réel, à l’éclaircissement et à l’approfondissement de la critique de l’économie politique. Certes, les héritiers de cette critique ont tout fait théoriquement et pratiquement, comme bourgeois et comme bureaucrates, pour la masquer ou entretenir la confusion à son sujet en la noyant sous un fatras de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques. Mais le monde a continué sans eux. Ces analyses qu’ils s’évertuaient de dissimuler, il les a transcrites avec une clarté aveuglante dans la trivialité quotidienne : il a donné à la théorie du fétichisme de la marchandise une vérité objective et une banalité vécue qui l’a mise à la portée de tous.

Malgré les avatars qu’elle a subis depuis Marx, la marchandise s’est conservée en tant que forme : une forme habillant des produits de l’activité créatrice (de la praxis) que le travail salarié a dépouillée de toute humanité ; une forme qui, en fidèle héritière du vieux dieu judéo-chrétien, a acquis une existence autonome et créé l’homme et le monde à son image ; une forme qui engendra l’anthropologie d’un individu isolé qui restait privé de la richesse de ses rapports sociaux. La marchandise, c’est la praxis du pouvoir : non seulement le principe de dissolution de la vieille civilisation paysanne-religieuse (dont elle poursuit encore les débris), mais un mode de représentation du monde et une forme d’action sur lui ; elle a réduit l’ensemble de la réalité sociale au quantifiable et instauré la domination totalitaire du quantitatif, son extension à tous les secteurs encore non-dominés de la vie (cf. I.S. n° 7 et 8, « Banalités de base »).

Ce qui paraissait le plus concret était en fait le plus abstrait ; une rationalisation formelle, une illusion. Mais une telle illusion, à l’instar et à l’inverse des idées révolutionnaires, une fois qu’elle a acquis son autonomie, agit, comme une incitation à la résignation, sur le monde réel.

La société dominante va toujours de l’avant et franchit de nouveaux échelons dans l’escalade de la répression et de l’aliénation. « L’État cybernéticien » a ainsi suscité, en combinant fétichisme de la marchandise et fétichisme de l’œuvre d’art, un fétiche à sa mesure : le spectacle marchand, projection de la vie toute entière dans une essence hypostasiée et cristallisée, simulacre et modèle normatif de cette vie. La concentration des aliénations s’est poursuivie ainsi au fil de la concentration du capital. Le capitalisme concurrentiel s’était contenté d’accabler l’homme social d’une foule d’aliénations partielles ; en réduisant les anciennes sphères séparées à une seule et même réification, ce capitalisme bureaucratique, en voie de cybernétisation rapide, le congèle et le met en vitrine.

Un tel processus n’était imprévisible que pour la pensée bourgeoise, et l’avorton structuraliste et prospectif qui en est l’aboutissement. Une analyse structurale, en effet, aurait pu déduire de la forme marchande l’ensemble de la société qu’elle produit et qui la reproduit, l’idéologie structuraliste y étant comprise. Celle-ci en était bien incapable, puisqu’elle ne faisait que traduire inconsciemment les structures du processus de réification en cours, et les érigeait en un absolu a-historique.

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L’indépendance de la marchandise

L’autonomie de la marchandise est à la racine de la dictature de l’apparence ; de la tautologie fondamentale du spectacle, où l’importance est toute présupposée et définie par la mise en scène de l’importance. Le pseudo-événement préfabriqué qui y domine et oriente le réel, c’est un événement qui n’est plus visible pour ce qu’il contient, mais qui n’a pas d’autre contenu que d’être visible. Que peuvent exprimer de plus grandiose les pantalons Capital, par exemple, forts de la soumission de leurs milliers de ressortissants recensés ; soumission dont, on ne manque pas de l’afficher, ils « ont eux-mêmes choisi » les détails ? Précisément ce que ces fétiches proclament : ils sont « l’expression même de leur mode ». Ce sudisme esclavagiste des marchandises se présente évidemment comme indiscutable devant le bétail humain qu’il a marqué. Rarement une image publicitaire d’une telle débilité d’invention concertée aura si bien su exprimer inconsciemment la scission entre les hommes et leur objectivation ; la rébellion insolente de leurs propres actes qui se retournent contre eux comme une puissance étrangère. Tous les désirs de l’époque sont suspendus à notre victoire dans cette guerre de Sécession.

La vieille œuvre négatrice de la bourgeoisie, entreprise dès la Renaissance a été accomplie tant bien que mal et avec des retards. La société unitaire depuis longtemps dissoute est remplacée par le vide, un vide érigé en seul possible. À cette micro-société qui s’organisait autour d’unités réelles mais restreintes quantitativement et qualitativement (village, famille, corporations, etc.), il a substitué une cohorte d’abstractions réifiées : l’individu, l’État, le consommateur, le marché, qui tirent leur réalité apparente de l’apparence de réalité qu’elles ont prises dans notre propre vie.

Les principes de la logique formelle (qui ont pénétré dans la Cité avec les premiers marchands) trouvent leur réalisation adéquate dans le spectacle marchand. Le principe d’identité est à la marchandise ce que la catégorie de la totalité est au mouvement révolutionnaire. Dans la structure de la forme marchande, antérieurement à sa crise de croissance, l’identité générale des marchandises ne s’obtenait que par le détour de leur identification fictive à un équivalent général abstrait. Cette identité illusoire assumée quotidiennement a fini par induire l’identité de tous les besoins, donc de tous les consommateurs, et atteint ainsi un certain degré de réalité. La réalisation intégrale de l’ancienne équivalence abstraite serait le point ultime de ce processus. Le secteur de la production culturelle, ou la publicité, du fait de l’inflation, a de plus en plus de difficultés à différencier les produits, annonce et préfigure cette grande tautologie à venir.

La marchandise, comme la bureaucratie, est une formalisation et une rationalisation de la praxis : sa réduction à quelque chose de dominable et de manipulable. Sous cette domination, la réalité sociale finit par se réduire à deux significations contradictoires : une signification bureaucratique-marchande (qui à un autre niveau correspond à la valeur d’échange) et une signification réelle. La bureaucratisation du capitalisme ne traduit pas une transformation qualitative interne, mais au contraire l’extension de la forme marchande. La marchandise a toujours été bureaucratique.

La forme spectaculaire-marchande parodie le projet révolutionnaire de maîtrise de l’environnement (naturel et social) par une humanité enfin maîtresse d’elle-même et de son histoire. Elle préside à la domination d’un homme isolé et abstrait par un environnement que le pouvoir organise. S’il est vrai que les hommes sont le produit de leurs conditions, il suffit de créer des conditions inhumaines pour les réduire à l’état de choses. Dans l’aménagement d’ambiances marchandes, selon le principe des vases communicants, « l’homme » est réduit à l’état de chose, les choses prenant en retour qualité humaine. Le magazine Elle peut titrer dans une publicité : « Ces meubles vivent » — oui, de notre vie elle-même. L’homme, c’est le monde de l’homme.

Nietzsche remarque dans le Gai Savoir qu’« une énorme prédominance de riz dans l’alimentation pousse à l’emploi d’opium et de narcotiques, de même qu’une prédominance de pommes de terre à l’alcool. Ce qui s’accorde avec le fait que les promoteurs des modes de pensée narcotiques, comme les philosophes hindous, prônent un régime purement végétarien. Ils voudraient faire de ce régime une loi aux masses, cherchant ainsi à éveiller les besoins qu’ils sont capables de satisfaire, eux et non d’autres. » Mais dans une société qui ne peut secréter que le besoin d’une autre vie, l’opium du spectacle marchand n’est qu’une réalisation parodique de ce seul désir réel. Par la forme marchande et les représentations qui en sont issues, la société du spectacle tend à émietter ce désir unique en lui fournissant une foule de satisfactions parcellaires et illusoires. En échange de l’abandon du seul possible, c’est-à-dire une autre société, elle nous accorde généreusement toutes les possibilités d’être autre dans cette société.

Le spectacle marchand colonise les possibles en délimitant policièrement l’horizon théorique et pratique de l’époque. De même qu’au Moyen-Âge le cadre religieux paraissait l’horizon indépassable à l’intérieur duquel devaient s’inscire les luttes de classes, la forme spectaculaire-marchande tend à se créer un tel cadre, au sein duquel se dérouleraient toutes les luttes perdues d’avance pour l’émancipation totale.

Mais de même que la forme-marchandise, tout en monopolisant l’ensemble du réel, n’avait d’existence réelle que dans le cerveau du bourgeois du dix-neuvième siècle, ce cauchemar de société n’est qu’une idéologie vécue, une organisation de l’apparence qui ne s’élève qu’à une apparence d’organisation. Le spectacle, en effet, n’a été que la réalisation fantastique de la marchandise parce que la marchandise n’a jamais possédé de vraie réalité ; son caractère mystérieux réside simplement en ce qu’il renvoie aux hommes les caractères de leur propre vie en les présentant comme des caractères objectifs. Le pouvoir projette donc l’image de la survie, telle qu’il la permet, en y intégrant des éléments possédant parfois un contenu libérateur, toujours ouverts sur le possible. Par cette opération, ils passent au service de la répression, en rendant l’aliénation plus supportable après l’avoir parée des fleurs de la critique.

De ce fait les rêveries des classes dominantes sont de plus en plus lisibles à qui sait décrypter le texte social de l’époque : rien de moins que la constitution d’une société abstraite (abstraite de la société) où des spectateurs abstraits consommeraient abstraitement des objets abstraits. Ainsi serait obtenue la coïncidence, tant désirée, entre l’idéologie et le réel : les représentations devenant image du monde pour, à la limite, se substituer au monde et édifier un monde de l’image, créé par le pouvoir et vendu sur le marché. La représentation consciente de sa vie, comme produit de sa propre activité, disparaîtrait alors de l’esprit du spectateur-consommateur, qui n’assisterait plus qu’au spectacle de sa propre consommation.

La conception cybernéticienne du dépassement de la philosophie va de pair avec son rêve de reconstituer, sur la base de la société du spectacle, le paradis perdu des sociétés unitaires, en l’enrichissant de deux millénaires de progrès dans l’aliénation sociale. Ces rêves révèlent, en passant, le caractère savamment caché et mystifié de ces sociétés : elles n’ont jamais tiré leur unité que de la répression. Dans un réel entièrement réduit au quantitatif, dominé intégralement par le principe d’identité, sans que la moindre parcelle de contestation vienne menacer son équilibre, le vieux verbiage philosophico-économique deviendrait en effet inutile.

Ces fantasmes trouvent d’ailleurs parfois un embryon de réalisation pratique, toujours exemplairement révélateur. L’hôpital de Richmond, en Virginie, a mis au point une « Île de vie » pour grands brûlés. Il s’agit d’une gigantesque bulle de plastique maintenue libre de tout germe. À l’intérieur, les brûlés, après décontamination complète, sont installés dans une atmosphère préstérilisée. « Aucune claustrophobie : l’Île de vie est transparente » (Paris-Match). En attendant qu’un conflit nucléaire fournisse à cette œuvre philanthropique les clients qu’elle mérite, cette société édifie l’image des conditions qu’elle impose : la survie dans l’isolation contrôlée.

Bien que le spectacle marchand tende à instaurer cette positivité plate et désincarnée, il réchauffe le négatif en son sein, et comme toute réalité historique produit lui-même les germes de sa propre destruction. Vieille banalité socio-économique, le développement de l’industrie des biens de consommation de masse produit et surproduit la surproduction. Certains sociologues parviennent même à comprendre qu’avec la surproduction marchande disparaît toute différence objective entre les choses. La seule différenciation qui puisse être introduite n’est que subjective. Mais découvrir les tendances latentes à l’autodestruction qu’un tel processus recèle dépasse les capacités d’un sociologue. Avec la disparition de la valeur d’usage, l’identité générale entre les choses passe du fantasme vécu à la réalisation fantasmagorique. La valeur d’usage est pourtant le noyau de réalité indispensable à l’éclosion et à la survie de la valeur d’échange. La marchandise supprime d’elle-même ses propres conditions. Quand le système peut se passer de la réalité, c’est que la réalité peut se passer de lui. La société moderne est grosse à un tel point d’une révolution qu’elle parodie à l’avance sa propre destruction. Les gadgets travaillent à la fin du monde de la marchandise. Les derniers gadgets sont des « nothing gadgets » : la machine qui ne sert à rien, la machine qui se détruit d’elle-même, le faux dollar à brûler dans l’âtre d’une cheminée.

Mais la marchandise produit aussi ses propres fossoyeurs, qui ne sauraient se limiter au spectacle de sa destruction, puisque leur objectif est la destruction du spectacle. On ne peut réfuter des conditions d’existence, on ne peut que s’en libérer.

À tous les échelons de la contestation pratique, les gestes se profilent, prêts à se transformer en actes révolutionnaires. Mais, en l’absence d’un mouvement révolutionnaire, cette contestation pratique reste au niveau individuel. La nostalgie de l’appropriation privative a été à la base de la théorie de la reprise individuelle et l’a réduite à une simple réaction contre la socialisation abstraite introduite par la forme marchande. Le vol dans les grands magasins, que les psycho-sociologues des propriétaires ont si justement qualifié de « démarche inconnue », est d’une essence qualitativement différente. Dans le spectacle de l’abondance, les objets dits de consommation cessent d’être des objets de jouissance pour devenir objets de contemplation, de plus en plus radicalement étrangers à ceux dont ils sont censés satisfaire les besoins. Le vol semble être alors le seul mode d’appropriation pour la jouissance, au contraire de la « démarche connue » qui apparaît comme un mode d’emploi contemplatif, une façon d’être possédé par les objets sans en jouir.

Certains sociologues ont annoncé comme une découverte dans leurs investigations policières le rapport existant entre les bandes de blousons noirs et les sociétés archaïques. Ce n’est pourtant, bien simplement et bien évidemment, que le rapport réel entre une société en deçà de la marchandise et des groupes se situant au-delà. Les destructions volontaires de marchandises, les bris de vitrine, rappellent les destructions somptuaires des sociétés anté-capitalistes (avec cette réserve que de tels gestes voient leur portée révolutionnaire limitée dans une société où il y a surproduction marchande). En volant des marchandises pour les donner, certains blousons noirs évitent cette ambiguïté. Ils reproduisent à un niveau supérieur la pratique du don qui a dominé les sociétés archaïques et que l’échange, en tant que formalisation des rapports sociaux sur la base d’un faible niveau de développement des forces productives, est venu ruiner. Ils trouvent ainsi une conduite encore mieux adaptée à une société qui se définit elle-même comme société de l’abondance, et amorcent pratiquement son dépassement.

Au cours des insurrections passées, les gestes les plus spontanés, ceux que les nervis du pouvoir ont qualifiés d’aveugles, étaient, en définitive, les plus révolutionnairement clairvoyants. Pour ne citer qu’un exemple tiré de l’actualité la plus récente, les insurgés de Los Angeles s’en sont pris directement à la valeur d’échange spectaculaire qui servait de décor à leur esclavage ; ils sont montés à l’assaut du ciel du spectacle. Dans le même temps qu’ils détruisaient les vitrines et incendiaient les supermarchés, ils esquissaient sur le terrain une restitution de la valeur d’usage : « Un Noir portant sur une brouette un réfrigérateur volé, l’ouvre et en sort des steaks et quelques bouteilles de whisky » (L’Express).

S’il est vrai que, jusqu’ici, les révolutions ont généralement perdu leur temps à se vêtir des dépouilles des fêtes anciennes, l’ennemi qu’elles semblaient avoir oublié a toujours su leur rappeler les gestes qu’elles auraient dû accomplir depuis longtemps. Ce que l’on a pris pour des gestes de désespoir n’exprimait que le désespoir de ne pas les avoir accomplis plus tôt. Ces gestes, les prochaines révolutions devront les retrouver immédiatement et les accomplir sans tarder ; en tant que destruction du spectacle marchand ils sont porteurs de l’espoir d’une construction libre de la vie. Il s’agira alors de revendiquer comme propriété de l’homme tous les trésors spoliés au profit du ciel du spectacle ; de les détourner dans le sens de la vraie vie. On nous appelera les destructeurs du monde de la marchandise, nous ne serons que les constructeurs de nous-mêmes.

Jean Garnault

Internationale situationniste n° 10, mars 1966.

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La Valeur éducative (décembre 1954)

 

« Nous venons d’achever un premier essai de propagande radiophonique, intitulé La Valeur éducative. Cette émission, d’un style inusité, est à la disposition de toute chaîne qui pourrait en prendre le risque. »

« L’offre et la demande », Potlatch n° 15, 22 décembre 1954.

 

Nous commençons aujourd’hui la publication en feuilleton de l’émission radiophonique dont nous avons signalé en décembre l’existence. Le texte de La Valeur éducative est présenté ici sans mention des tons et des bruitages qui ne peuvent passer sur les ondes, précisément à cause des paroles qui suivent.

La Valeur éducative

voix 1 : Parlons de la pluie et du beau temps, mais ne croyons pas que ce sont là des futilités ; car notre existence dépend du temps qu’il fait.

voix 2 (jeune fille) : Tamar prit les gâteaux qu’elle avait faits et les apporta à Amnon, son frère, dans la chambre. Elle les lui offrit pour qu’il les mangeât ; mais il se saisit d’elle, et lui dit : « Viens dormir avec moi, ma sœur. » Elle lui répondit : « Non, mon frère, ne me fais pas violence ; ce n’est pas ainsi qu’on agit en Israël. Ne commets pas cette infamie ! Où irais-je, moi, porter ma honte ? Et toi, tu serais couvert d’opprobre en Israël. Parle plutôt au roi, je te prie ; il ne t’empêchera pas de m’avoir pour femme. » Mais il ne voulut point l’écouter, et il fut plus fort qu’elle ; il lui fit violence et il abusa d’elle.

voix 3 : Sur quoi donc repose la famille actuelle, la famille bourgeoise ? Sur le capital, sur l’enrichissement privé. Elle n’existe en son plein développement que pour la bourgeoisie. Mais elle a pour corollaire la disparition totale de la famille parmi les prolétaires, et la prostitution publique.
La famille des bourgeois disparaîtra, cela va sans dire, avec le corollaire qui la complète ; et tous deux disparaîtront avec le capital.

voix 1 : Bernard, Bernard, cette verte jeunesse ne durera pas toujours. Cette heure fatale viendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une inexorable sentence. La vie nous manquera comme un faux ami au milieu de toutes nos entreprises. Les riches de cette terre qui jouissent d’une vie agréable, s’imaginent avoir de grands biens, seront tout étonnés de se trouver les mains vides.

voix 4 : Mais ce qui, surtout, contribuera à fortifier le climat de confiance auquel la population d’Algérie aspire, c’est la nouvelle que les opérations de police se sont déroulées avec succès, et qu’elles se soldent par 130 arrestations opérées, notamment à Khenchela : 36 terroristes ou meneurs appréhendés, soit la plus grosse partie du commando de la nuit tragique. À Cassaigne : 12 arrestations. Il est particulièrement réconfortant, au demeurant, de souligner, en ce qui concerne ce dernier centre que, sur les douze individus arrêtés, quatre ont été livrés par les fellahs de la région eux-mêmes, qui ont tenu à prendre part aux investigations, pour livrer les coupables à la justice.

voix 2 (jeune fille) : Les placides bovins seraient à la merci des carnivores, s’ils n’avaient leur paire de cornes pour se défendre. Dans l’aquarium voisin, nous voyons d’étranges poissons dont les yeux s’agrandissent démesurément.

voix 4 : D’ailleurs, des renforts — parachutistes, gendarmes, C.R.S., aviation — continuent d’être répartis aux points névralgiques, prêts à participer aux opérations d’assainissement dont M. Jacques Chevallier, secrétaire d’État à la Guerre, a dit hier qu’elles pourraient demander beaucoup de temps et d’hommes.

voix 2 (jeune fille) : Hélas ! Chacun, en Grande-Bretagne, sait que la princesse — pour des raisons d’État — ne peut s’habiller chez les couturiers français. Voici cinq ans, elle acheta plusieurs robes chez Dior. Cela provoqua un véritable scandale.

voix 1 : De quelque illusion, de quelques conventions que la royauté s’enveloppe, elle est un crime éternel contre lequel tout homme a le droit de s’élever et de s’armer ; elle est un de ces attentats que l’aveuglement même de tout un peuple ne saurait justifier.

voix 4 : Aucun profit matériel n’attirait les hommes dans les régions polaires, mais seulement le désir désintéressé de connaître toute la terre. À force d’énergie, ils ont atteint les deux pôles.

voix 3 : Il ne restait plus qu’à étudier l’intérieur des continents dont on connaissait les contours.

voix 1 : Les fruits, les fleurs poussent à profusion, et au milieu de cette nature splendide les indigènes se laissent vivre nonchalamment.

voix 4 : Les fellaghas ? Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? — Des cadres tunisiens ? On l’a dit… Et tripolitains ? Mais qu’ils bénéficient maintenant du recrutement local, ce n’est pas douteux. La plupart portent un semblant d’uniforme kaki.

voix 1 : Ils aiment les jeux, les chants, la danse, et reçoivent les étrangers avec une hospitalité généreuse. Mais ils sont aussi de hardis, de remarquables navigateurs.

voix 3 : Nous avons la situation bien en main, affirme le gouverneur général. On ne peut point régner innocemment.

voix 4 : Le relief, le climat, les fleuves que nous avons étudiés jusqu’ici forment le cadre dans lequel vivent les êtres animés, les plantes, les bêtes, les hommes. Chaque espèce vivante s’adapte aux conditions naturelles. Mais souvent l’homme, l’être le plus actif et le plus destructeur, a modifié ces conditions et créé des paysages nouveaux.

voix 1 : Les drapeaux rouges, frappés de l’étoile d’Ho Chi Minh, ont longuement flotté sur la ville. Les nouveaux maîtres n’oublièrent pas d’en décorer la cathédrale.

voix 4 : Ainsi, la civilisation et les modes de vie modernes pénètrent jusqu’aux extrêmes limites des terres habitables.

voix 3 : Autour du pôle Sud s’étend un continent montagneux.

voix 2 (jeune fille) : Même quand je marcherais dans la vallée de l’ombre de la mort je ne craindrais aucun mal, car tu es avec moi.

voix 1 : Les explorateurs ont pour ennemis le froid, le vent, l’obscurité, l’isolement.
C’est une véritable aventure qu’un départ vers ces régions. Même aujourd’hui, aidés par la T.S.F. et l’avion, les explorateurs se perdent.
Ils savent se guider d’après les étoiles, la houle, le vent. Ils ont des cartes marines faites de baguettes de bambou, indiquant les îles et les courants.

voix 2 (jeune fille) : Je me souviens de l’amour que tu me portais au temps de ta jeunesse, au temps de tes fiançailles, quand tu me suivais au désert, sur une terre inculte… Et je t’ai fait entrer dans un pays semblable à un verger pour en manger les fruits et jouir de ses biens.

voix 1 : Ceux qui font des révolutions dans le monde, ceux qui veulent faire le bien, ne doivent dormir que dans le tombeau.

voix 3 : Les hommes construisent leurs maisons en vue de l’usage qu’ils veulent en faire. La même maison ne convient pas à toutes les occupations, à tous les genres de vie.
Tout ce qui n’est pas nouveau dans un temps d’innovation est pernicieux.

voix 1 : L’histoire des idées que prouve-t-elle, sinon que la production intellectuelle se métamorphose avec la production matérielle ?
Les idées dominantes d’un temps n’ont jamais été que les idées de la classe dominante. On parle d’idées qui révolutionnent la société tout entière. On ne fait ainsi que formuler un fait, à savoir que les éléments d’une société nouvelle se sont formés dans la société ancienne ; que la dissolution des idées anciennes va de pair avec la dissolution des anciennes conditions d’existence.

voix 2 (jeune fille) : De nos jours on travaille surtout dans de grandes usines où les machines permettent de fabriquer d’innombrables objets. L’ouvrier surveille et règle les machines ; il se cantonne dans un travail uniforme et strictement défini. La mise en marche de telles usines exige des capitaux énormes, une force motrice et une main-d’œuvre abondante, et la proximité de voies de communication commodes.

Guy-Ernest Debord

Toutes les phrases de cette émission radiophonique ont été détournées de :
Bossuet. Panégyrique de Bernard de Clairvaux.
Demangeon et Meynier. Géographie générale. Classe de sixième.
France-soir, du 5 novembre 1954.
Livres de Jérémie, des Psaumes, de Samuel.
Marx et Engels. Manifeste communiste.
Saint-Just. Rapports et Discours à la Convention

Le texte paraît en trois livraisons dans les numéros 16, 17 et 18 de Potlatch. Nous le reproduisons précédé de la note qui l’accompagne dans le numéro 16.

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Réponses de l’Internationale lettriste à deux enquêtes du groupe surréaliste belge (janvier-juin 1954)

« Quel sens donnez-vous au mot poésie ? »

La poésie a épuisé ses derniers prestiges formels. Au-delà de l’esthétique, elle est toute dans le pouvoir des hommes sur leurs aventures. La poésie se lit sur les visages. Il est donc urgent de créer des visages nouveaux. La poésie est dans la forme des villes. Nous allons donc en construire de bouleversantes. La beauté nouvelle sera DE SITUATION, c’est-à-dire provisoire et vécue.

Les dernières variations esthétiques ne nous intéressent que pour la puissance influentielle que l’on peut y mettre ou y découvrir. La poésie pour nous ne signifie rien d’autre que l’élaboration de conduites entièrement neuves [L’attachement à une conduite passée est forcément policier. Nous avons donc exclu Berna et Brau.], et les moyens de s’y passionner.

L’Internationale lettriste (Mohamed Dahou, Henry de Béarn, Guy-Ernest Debord, Gilles Ivain, Gaëtan M. Langlais, Gil J Wolman)

Réponse à l’enquête du numéro 5 (septembre 1953) de la revue La Carte d’après nature, dirigée par René Magritte, Bruxelles, parue dans le numéro spécial de janvier 1954 (sur la couverture, une reproduction du tableau de Magritte, Le Paysage fantôme, 1928).

 

« La pensée nous éclaire-t-elle, et nos actes, avec la même indifférence que le soleil, ou quel est notre espoir et quelle est sa valeur ? »

L’indifférence a fait ce monde, mais ne peut y vivre. La pensée ne vaut que dans la mesure où elle découvre des revendications, et les impose.

Ces étudiantes révolutionnaires qui ont manifesté nues à Canton en 1927 mouraient l’année suivante dans les chaudières des locomotives. Ici les fêtes de la pensée finissent. Si nous gardons quelque satisfaction de l’intelligence que l’on nous reconnaît généralement, c’est pour les moyens qu’elle peut mettre au service d’un extrémisme que nous avons, sans discussion possible, choisi.

Il convient de dicter une autre condition humaine. Les interdits économiques et leurs corollaires moraux vont être de toute façon détruits bientôt par l’accord de tous les hommes. Les problèmes auxquels nous sommes obligés d’accorder encore quelque importance seront dépassés, avec les contradictions d’aujourd’hui, car les anciens mythes ne nous déterminent que jusqu’au jour où nous en vivons de plus violents.

Une civilisation complète devra se faire, où toutes les formes d’activité tendront en permanence au bouleversement passionnel de la vie.

De ce problème des loisirs, dont on commence à parler alors que les foules sont à peine libérées d’un travail ininterrompu — et qui sera demain le seul problème — nous connaissons les premières solutions.

Cette grande civilisation qui vient construira des situations et des aventures. Une science de la vie est possible. L’aventurier est celui qui fait arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arrivent. L’utilisation consciente du décor conditionnera des comportements toujours renouvelés. La part de ces petits hasards qu’on appelle un destin ira diminuant. À cette seule fin devront concourir une architecture, un urbanisme et une expression plastique influentielle dont nous possédons les premières bases.

La pratique du dépaysement et le choix des rencontres, le sens de l’inachèvement et du passage, l’amour de la vitesse transposé sur le plan de l’esprit, l’invention et l’oubli sont parmi les composantes d’une éthique de la dérive dont nous avons déjà commencé l’expérience dans la pauvreté des villes de ce temps.

Une science des rapports et des ambiances s’élabore, que nous appelons psychogéographie. Elle rendra le jeu de société à son vrai sens : une société fondée sur le jeu. Rien n’est plus sérieux. Le divertissement est bien l’attribut de la royauté qu’il s’agit de donner à tous.

Le bonheur, disait Saint-Just, est une idée neuve en Europe. Ce programme trouve maintenant ses premières chances concrètes.

L’attraction souveraine, que Charles Fourier découvrait dans le libre jeu des passions, doit être constamment réinventée. Nous travaillerons à créer des désirs nouveaux, et nous ferons la plus large propagande en faveur de ces désirs.

Nous sommes ceux-là qui apporterons aux luttes sociales la seule véritable colère. On ne fait pas la Révolution en réclamant 25’216 francs par mois. C’est tout de suite qu’il faudrait gagner sa vie, sa vie entièrement terrestre où tout est faisable :

On ne saurait rien attendre de trop grand de la force et du pouvoir de l’esprit.

Paris, le 5 mai 1954

Pour l’Internationale lettriste : Henry de Béarn, André Conord, Mohamed Dahou, Guy-Ernest Debord, Jacques Fillon, Patrick Straram, Gil J Wolman

Réponse parue dans la revue La Carte d’après nature, numéro de juin 1954.

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Morte e Trasfigurazione dell’Estetica (1957)

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À propos de l’exposition « Schrift und Bild » (été 1964)

Lettre [recommandée] à Dietrich Mahlow et Wilhem Sandberg

Paris, le 21 juillet 1964

Messieurs,

J’ai récemment entendu dire, de différents côtés, que j’avais figuré, avec mon livre Mémoires, dans l’exposition Schrift und Bild que vous avez organisée l’an dernier, à Baden-Baden d’abord. Cette exposition a ensuite été transportée ailleurs, notamment à Amsterdam, toujours avec ma participation annoncée dans les catalogues et, je suppose, effectivement représentée par ce livre.

Je tiens à vous signaler que cette participation a été annoncée et effectuée sans mon accord et même sans m’en prévenir, ni avant, ni pendant, ni après. J’ajoute que, sollicité, je n’aurais pas accepté de participer à une manifestation si peu satisfaisante. Le livre en question ayant paru aux éditions de l’Internationale Situationniste, il est également impossible que d’autres ayants droit aient pu intervenir pour donner à qui que ce soit l’autorisation juridique ou morale de me mêler à cette exposition. Il s’agit donc là d’une escroquerie caractérisée et, vu les positions de mes camarades situationnistes sur la culture actuelle, d’une imposture grave.

Je vous demande donc de répondre aux questions suivantes :

Est-il habituel qu’un artiste vivant soit élu dans vos expositions sans son consentement ?

Est-il habituel qu’un artiste qui participe à vos manifestations n’en reçoive pas le programme, les catalogues, ou d’une manière plus générale, un avertissement quelconque signalant sa présence et l’utilisation de son nom ?

Est-il tolérable d’être élu contre son gré (et apparemment complice, du fait que l’on demeure dans une ignorance délibérément organisée) à une manifestation qui, par ailleurs, pratique notoirement une sélection ; et qui a refusé certains artistes qui ne demandaient pas mieux que de s’y mélanger ?

Qui est responsable, dans mon cas, de cet inacceptable procédé ?

Je vous prie, Messieurs, de me faire parvenir dans le plus court délai ces quelques informations,

Guy Debord

 

Lettre à S. H. Levie [collaborateur au Stedelijk Museum d’Amsterdam]

Paris, le 20 août 1964

Monsieur,

Votre lettre du 28 juillet accumule les inconséquences. Vous rejetez sur M. Mahlow la responsabilité de cette indélicatesse qu’a été ma présence forcée dans vos manifestations ; alors que le 27 juillet la Staatlische Kunsthalle de Baden-Baden me répond que le coup viendrait de M. A. Petersen, de votre musée.

De plus, tout en rejetant la faute sur d’autres, vous croyez cependant devoir la légitimer. Et vos raisons, que l’on considère leur valeur juridique ou bien l’élégance de l’argumentation, sont aussi malheureuses que votre première dérobade.

La mention du copyright peut avoir son utilité pour empêcher des rééditions, ou des reproductions partielles. Pas pour interdire la présence du livre lui-même, et du nom de l’auteur, dans une manifestation artistique qu’il désapprouve. Sauf vous, personne, heureusement, n’avait pensé jusqu’ici qu’un tel luxe de précautions devrait être obligatoire pour éviter une imposture si grossière.

Personne ne conteste à un musée le droit d’exposer en permanence (ou de garder dans ses réserves) tout objet qui l’intéresse, et qu’il a pu acquérir d’une manière ou d’une autre. Ce droit ne peut évidemment s’étendre à une exposition d’actualité, orientée idéologiquement, esthétiquement. La liberté pour un artiste (pour n’importe qui…) de refuser de cautionner par sa présence une telle option — cette exposition ayant d’ailleurs refusé certains autres artistes ou courants actuels — est une liberté fondamentale. Si vous avez l’impudence de nier cette liberté en principe, après l’avoir fait sournoisement en pratique, mes amis et moi-même pensons qu’elle vaut certainement d’être défendue, et par les moyens qui nous conviendront.

Je demandais au Stedelijk Museum — ou plutôt à MM. Mahlow et Sandberg — qui est responsable de cette affaire ; et ne croyez pas que cette recherche soit close. Personne ne vous demandait « votre avis ». Qui croyez-vous donc être pour proposer ainsi votre avis ? Quelle importance vous croyez-vous reconnue sur le plan de l’art, ou même du droit, ou sur tout autre plan, pour donner votre avis ; et un avis si imbécile, de surcroît ? Gardez votre avis pour votre supérieur hiérarchique, quand il voudra bien l’entendre.

Guy Debord

 

Lettre au Stedelijk Museum d’Amsterdam

Paris, le 21 avril 1966

« Un livre de Guy Debord a figuré sans son autorisation, et sans qu’il en soit averti d’aucune manière, à l’exposition Schrift und Bild, à Baden-Baden, puis à Amsterdam. À une première protestation adressée aux organisateurs quand cette manœuvre nous a été finalement signalée, les Allemands de Baden-Baden répondent que la responsabilité en incomberait au Hollandais Ad. Petersen, du Stedelijk Museum d’Amsterdam, tandis que ce musée affirme, en même temps, que le choix dépendait de l’Allemand Mahlow, directeur du Kunsthalle de Baden-Baden (à suivre). » (I.S. n° 9, p. 35)

Vu la malhonnêteté intellectuelle du Stedelijk Museum, il ne saurait être question de vous envoyer le numéro 10 d’I.S., à quelque prix que ce soit.

Guy Debord

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The Asturian Strike (octobre 1963)

 

« Je joins à cette lettre quelques informations sur la récente grève des mineurs espagnols (dans les mines de charbon de la province des Asturies). C’est certainement l’événement le plus important de l’année pour le mouvement ouvrier en Europe. (Pardonne le basic english de la traduction.) »

Lettre de Guy Debord à Toru Tagaki, 28 octobre 1963.

 

La Grève asturienne

L’été de 1963 en Espagne fut marqué par une deuxième vague de l’attaque ouvrière contre le régime franquiste. La première réapparition menaçante du prolétariat espagnol — vingt-trois ans après la défaite d’abord de sa révolution, ensuite de la guerre civile contre le fascisme local et international — a été la grande vague de grèves au printemps de 1962. Malgré le fait que tout acte de grève soit hors la loi depuis la victoire de Franco, ces grèves, généralement victorieuses, qui se sont étendues dans la plus grande partie de l’Espagne, ont commencé dans les houillères des Asturies. Cette année, entre la dernière semaine de juillet et la fin de septembre, durant plus de soixante jours, les mineurs des Asturies ont organisé une grève qui pendant presque toute sa durée a réuni entre 40’000 et 50’000 travailleurs. Depuis le succès de 1962 l’agitation dans les mines asturiennes n’a jamais cessé. Des conflits portant sur les conditions de travail et des grèves ponctuelles se sont poursuivis continuellement. Cette fois, une grève spontanée, partie d’une seule mine de charbon, s’est étendue dans un esprit de solidarité partout dans la région minière des Asturies. Les métallurgistes de Miaros s’y étaient joints momentanément mais leurs revendications ont été vite satisfaites. Vers la fin du mouvement, quelques grèves ont éclaté parmi les mineurs du sud de l’Espagne (Río Tinto et Puertollano) tandis que l’agitation gagnait les travailleurs dans la région plombifère (Jaén). Cependant, à ce moment-là le mouvement asturien perdait de sa force et la grève ne s’est étendue ni en Catalogne où Barcelone est l’autre grand centre de l’industrialisation et du mouvement ouvrier en Espagne, ni au Pays basque ou à la région madrilène.

Les revendications des mineurs, plutôt affaiblis économiquement, portaient d’abord sur les salaires parce que la hausse du coût de la vie des seize derniers mois avait rongé les augmentations obtenues en 1962 ; mais elles ne se limitaient pas seulement à cet aspect. Elles s’appliquaient aussi aux conditions de travail, aux congés ; les métallurgistes de Miaros ayant obtenu un mois de congé par an, les mineurs ont tout de suite ajouté cette revendication aux leurs. La principale revendication des mineurs portait cependant sur le droit d’être représenté directement par leurs propres délégués, refusant le syndicat « vertical » de Franco qui est une organisation d’entreprise regroupant obligatoirement travailleurs et directeurs. En cela, la grève était directement politique, c’était une contestation de l’une des bases du régime que la bourgeoisie espagnole avait abandonné en 1936-39. C’était une lutte ouverte pour la dignité, donc une épreuve de force avec le régime détesté par tous les travailleurs espagnols.

Les formes de la lutte des mineurs asturiens montraient leur volonté d’indépendance. Chaque puits de mine a choisi son délégué, et en réunions clandestines ces délégués ont dirigé la grève. Ne reconnaissant pas le syndicat, les grévistes, pour présenter directement leurs revendications, ont envoyé au gouvernement de Madrid un groupe de mineurs atteints de silicose. Ces mineurs ont repété qu’ils n’avaient pas d’autres représentants qu’eux-mêmes.

La solidarité de tous les travailleurs de la région s’est constamment manifestée. Comme en 1962, ceux qui n’ont pas participé à la grève ont subi l’injure des grains de blé (nourriture pour les poulets, symbole de la lâcheté) jetés devant leurs portes. Les pêcheurs de Bilbao, après leur journée de travail en mer, ont organisé des heures supplémentaires de pêche afin de donner du poisson aux mineurs. Ceux des mineurs qui sont encore en possession d’un petit terrain cultivé l’ont travaillé avec d’autres camarades et en ont partagé les produits. Les petits commerçants de la région ont soutenu la grève en distribuant, individuellement, de la nourriture aux travailleurs de leur quartier. À ce propos, les mineurs asturiens disent que l’argent recueilli pour eux à l’étranger en 1962 ne leur a jamais été distribué ; qu’il est resté chez les bureaucrates de Prague (staliniens) ou de Toulouse (socialistes en exil), pour le financement de leur propagande. Ils exigent qu’on verse l’argent directement aux familles des grévistes.

Le rôle des anciennes organisations politiques du prolétariat espagnol, toutes plus ou moins gravement discréditées par leurs erreurs pendant la révolution et la guerre civile, est actuellement très limité alors que toutes (anarchistes, staliniens, socialistes, P.O.U.M.) possèdent encore des réseaux clandestins. Les plus actifs en rapport avec le mouvement des Asturiens semblent avoir été d’une part l’Alliance syndicale, constituée par des anarchistes militants et des socialistes mais comptant beaucoup de jeunes travailleurs qui n’adhèrent pas à ces idéologies précises, et d’autre part le F.L.P. (Front de libération populaire), qui est une organisation récente de style castriste, dont le recrutement initial s’est fait surtout parmi les intellectuels et les étudiants. Le Parti communiste est particulièrement méprisé parmi le prolétariat à cause de sa politique d’union avec toutes les classes d’Espagnols — y compris la bourgeoisie monarchiste — afin d’obtenir pacifiquement et de manière « démocratique », le remplacement de la dictature franquiste. Le Parti communiste tend donc à garantir au capitalisme que le changement politique essentiel ne risquera pas d’être révolutionnaire. Cette directive politique est abondamment diffusée en espagnol par Radio Prague.

En 1962, le gouvernement franquiste, effrayé par l’ampleur des grèves, avait tenté aussi longtemps que possible d’en cacher l’existence. Finalement il dut non seulement admettre l’existence de grèves illégales mais aussi celle des augmentations de salaires. La répression fut limitée après la fin de la grève à la déportation d’un petit nombre de travailleurs militants. Cette fois l’existence de la grève fut admise tout de suite par le gouvernement. Mais elle fut justifiée techniquement par la crise mondiale des mines de charbon en raison des nouvelles sources d’énergie, crise qui est réelle partout en Europe (attestée par les grèves récentes des mineurs français et des mineurs belges dans le Borinage) et particulièrement en Espagne où les niveaux d’extraction ne sont pas rentables, surtout dans la perspective de l’intégration économique européenne. Les autorités ont réagi d’abord par une série de lock-out, tout en proposant un débat sur l’avenir global des mines avec le syndicat. Les mineurs ont refusé un tel débat. Lors de chaque réouverture officielle des mines (on a fait quelques tentatives irrégulières et ridicules pour rouvrir les mines ; après un certain temps ce fut chaque lundi), la direction a dû convenir qu’il n’y avait pas assez de mineurs pour organiser les équipes de travail et a déclaré un nouveau lock-out. En même temps que le gouvernement laissait la grève s’enliser par l’épuisement des ressources financières des travailleurs, il a exercé tout son pouvoir pour enrayer une extension de la grève qui risquait de le renverser. Ses armes furent non seulement des concessions économiques (à Miaros) mais aussi une répression policière d’une extrême violence. Certains mineurs ont été arrêtés et emprisonnés. Beaucoup ont été torturés.

Parallèlement à cette répression, qui était autant que possible cachée, mais qui a déjà suscité la protestation publique d’un certain nombre d’intellectuels espagnols, le gouvernement franquiste a organisé des procès spectaculaires contre la menace anarchiste. Cinq anarchistes militants ont été arrêtés après — ou parfois avant — des attentats par explosifs d’une très faible puissance, pour manifester contre le tourisme sous une dictature (l’afflux de touristes venus du reste de l’Europe augmente chaque année et constitue un apport essentiel à l’économie franquiste). Deux anarchistes espagnols ont été exécutés par le garrot (supplice délibérément médiéval). Trois jeunes Français ont été condamnés de quinze à trente ans de prison.

L’ampleur des luttes asturiennes et la répression qui continuent actuellement vont certes peser lourd sur les suites de la crise du franquisme. Les mineurs asturiens occupent une place inoubliable dans l’histoire de l’Espagne moderne. En 1934, leur insurrection armée leur a permis de prendre le pouvoir dans toute la région, et ce n’est qu’après une semaine d’opérations militaires menées principalement par l’armée coloniale espagnole que la Commune asturienne fut vaincue. Cet affrontement armé avait été, dans les deux camps, le prélude à la guerre civile générale, au cours de laquelle la génération précédente de ces mêmes mineurs asturiens devinrent les fameux dinamiteros des batailles de Madrid et de Guadalajara.

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Les mineurs asturiens sont donc au centre des contradictions de l’Espagne actuelle. En elles-mêmes leurs revendications actuelles sont à la fois acceptables et inacceptables. Elles sont en principe acceptables par le capitalisme moderne (droit de grève et droit de pression syndicale pour l’augmentation régulière des salaires). Mais, dans la période où nous nous trouvons, la modernisation du capitalisme espagnol (avec l’aide du capital américain) est assez avancée pour qu’on puisse considérer que la base sociale de la classe dominante a été profondément modifiée depuis 1936. La prédominance est passée des propriétaires aux capitalistes industriels. Ceux-ci, construisant une nouvelle industrie orientée vers un rôle compétitif dans le Marché commun européen, n’arrivent pas à trouver dans la superstructure du régime franquiste un pouvoir adapté à leur activité et à leur profit maximum. (Les déclarations de la faction moderne du clergé espagnol en faveur des grévistes, précisément en 1962, exprimaient les intérêts de cette modernisation capitaliste ; l’octroi d’un mois de congé est également caractéristique.) Cependant, il est très difficile de remplacer en douceur le pouvoir du régime franquiste, qui est principalement l’exercice du pouvoir politique par la caste militaire, par les forces de la répression qui ont brisé la révolution prolétarienne. Le gouvernement franquiste ne peut devenir démocratique en soi, et ce régime restant le mode de gouvernement, les revendications des mineurs demeurent inacceptables. Toute liberté de la classe ouvrière est inacceptable pour un pouvoir dont la fonction n’a été rien d’autre que la suppression de cette liberté.

Le remplacement du pouvoir franquiste est donc mis en péril justement par la pression de la classe ouvrière que le régime franquiste, actuellement, pousse vers des mesures radicales. Les travailleurs sont la force principale qui peut balayer le régime franquiste, mais alors ils ne le feront pas pour établir un capitalisme plus moderne et une démocratie formelle, comme en Allemagne ou en France. En Espagne, les mémoires conservent une grande force politique parce que l’évolution politique, dès à présent arriérée, a été entravée, mise en hibernation, depuis la victoire de Franco. Tandis qu’une fois de plus l’évolution économique amène l’Espagne, dans des conditions spéciales, à un rendez-vous avec le capitalisme mondial et ses problèmes.

La montée actuelle du prolétariat espagnol n’a pas encore réussi à produire une organisation révolutionnaire adaptée à ses nouvelles possibilités, et cette absence a naturellement nui à l’extension du mouvement à toute l’Espagne, extension qui suffirait à détruire le régime franquiste et avec lui tout l’ordre social qui ne pourrait pas dépasser le niveau du régime franquiste. Mais en même temps, le fait que la classe ouvrière espagnole n’est pas dirigée par un parti réformiste ou stalinien aggrave la position des intérêts capitalistes modernes, réduit leur marge de possibilités de travail, aboutit à une contradiction explosive. Dans son incapacité permanente à organiser un pouvoir adapté à ses fins, la classe dominante espagnole prononce contre elle-même un jugement que le prolétariat peut rendre exécutoire.

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España en el corazón (juillet 1964)

 

« En juillet 1964, l’I.S. a publié, en espagnol et en français, le tract España en el corazón, attirant l’attention sur une nouvelle forme de propagande actuellement expérimentée en Espagne. »

Internationale situationniste n° 9, août 1964.

 

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España en el corazón

http://pix.toile-libre.org/upload/original/1310191661.pngEstas fotos que circulan en España demuestran, por el éxito que tienen, hasta que punto el amor de la libertad y la libertad en el amor continuan a definir el espíritu revolucionario, en todos aquellos lugares en donde su prohibición y sus diversas falsificaciones definen sin lugar a dudes el régimen opresor.

Denunciando la unión sagrada de la hipocresía clerical y de la dictatura franquista, este tipo de propaganda recuerda — el humor no excluye la oportunidad — a los responsables de las próximas insurrecciones que no puede existir cambio que no sea total, que no cubra la totalidad de la vida cotidiana. No se pueden suprimir algunos detalles de la opresión, sino suprimir la opresión en su totalidad. No se trata de cambiar de dueño o de patrón como tienen tendencia a creerlo los dirigentes y los políticos especializados de los partidos socialistas, comunistas, cristianos, progresistas, trotskystas. Se trata de cambiar el modo de vida, de llegar a ser los dueños de nosotros mismos. Es para imponer directamente su poder que las masas revolucionarias, dispuestas a liquidar el franquismo, luchan espontáneamente.

Los situacionistas se reconocen perfectamente en este tipo de propaganda, en este porvenir.

Editado por la Internacional situacionista
(Región Europa del Oeste), julio de 1964.

 

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« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ! »


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« Là où il y a liberté, il n’y a pas d’État. »


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« Le bonheur est une idée neuve en Espagne. »

 

Ces photos circulant clandestinement en Espagne attestent, par le succès qu’elles rencontrent, jusqu’à quel point l’amour de la liberté et la liberté dans l’amour continuent à définir l’esprit révolutionnaire, partout où leur interdiction et leurs falsifications diverses définissent immanquablement le régime oppressif.

Dénonçant l’union sacrée de l’hypocrisie cléricale et de la dictature franquiste, un tel type de propagande rappelle — et l’humour n’exclut pas l’opportunité — aux responsables des insurrections prochaines qu’il ne peut exister de changement que total, couvrant la totalité de la vie quotidienne. On ne peut supprimer quelques détails de l’oppression, on peut seulement supprimer l’oppression tout entière. Il ne s’agit pas de changer de maître ou d’employeur, comme le croient les dirigeants ou les politiciens spécialisés des partis socialistes, communistes, chrétiens, progressistes, trotskystes. Il s’agit de changer l’emploi de la vie, d’en devenir les maîtres. C’est pour imposer directement leur pouvoir que les masses révolutionnaires sur le point de liquider le franquisme luttent spontanément.

Les situationnistes se reconnaissent parfaitement dans cette forme de propagande, dans cet avenir.

Édité par l’Internationale situationniste
(Région Ouest-Europe), juillet 1964.

 

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« Que l’omelette se retourne, que les pauvres mangent du pain et les riches de la merde ! »


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« Les falangistes n’ont pas de couilles. »

 

Tract situationniste au Danemark

 

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En écho aux comics espagnols, qui défient d’un seul coup la censure proprement politique et la censure morale des curés, l’I.S. a diffusé cette photographie au Danemark, où les fiançailles de la fille du roi social-démocrate avec le souverain grec soulevaient les protestations polies de la gauche. Christine Keeler, sur la fameuse photo attribuée à Tony Armstrong-Jones, y déclare : « Comme le dit l’I.S., il est plus honorable d’être une putain comme moi que l’épouse de ce fasciste de Constantin ».

Internationale situationniste n° 9, août 1964.

 

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Au début de 1965, l’inculpation de J.V. Martin au Danemark à propos de l’édition des « comics subversifs » dont le précédent numéro de cette revue a publié trois exemples (pages 21, 36 et 37) faisait quelque bruit. Martin se trouvait personnellement poursuivi, en tant que responsable de l’I.S., sur une plainte de la branche danoise du mouvement du « Réarmement moral », la fameuse organisation idéologique de choc du capitalisme américain, concernant essentiellement des tracts que nous avions diffusés clandestinement en Espagne. Ces tracts étant formellement un détournement des comics, des filles dévêtues y exprimaient quelques vérités en faveur de la liberté morale et politique, inscrites dans le traditionnel « ballon ». Ceci donnait l’occasion au « Réarmement moral » d’exiger la condamnation de l’I.S., en commençant par Martin, pour offenses à la morale et aux bonnes mœurs, érotisme, pornographie, activité anti-sociale, outrages à l’État, etc. Jointe à ces documents, la célèbre image de Christine Keeler, déclarant sa supériorité évidente sur la princesse danoise qui avait consenti à épouser le roi Constantin (justement qualifié de fasciste avant qu’il ait fait ses preuves, l’été dernier, contre la quasi-totalité du peuple grec), amenait l’accusation supplémentaire d’injure à la famille royale danoise. L’énormité du procédé dont le « Réarmement moral » entendait faire le test émut la presse danoise dans son ensemble. Martin convint aussitôt, dans une déclaration publique, que les situationnistes étaient effectivement ennemis de toutes les valeurs défendues par le « Réarmement moral » et s’employaient activement au désarmement moral de la société que nous connaissons. Il admit que « les photographies de filles nues pouvaient avoir une certaine résonnance érotique, heureusement ». Il rappela que la question de l’édition pornographique était sans rapport avec nos tracts, quoique non sans rapport avec la morale répressive qui la provoque, et du reste la tolère généralement. Enfin, il fit voir la profondeur paradoxale de l’attitude des autorités social-démocrates d’un pays officiellement ennemi du franquisme, s’efforçant de réprimer chez elles des publications injurieuses pour l’ordre franquiste. Finalement, la justice préféra renoncer à déférer Martin devant un tribunal. Elle abandonna l’accusation avant un procès qui eût été instructif. (…)

« L’I.S. et les incidents de Randers », I.S. n° 10, mars 1966.

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Elogio di Pinot-Gallizio (30 mai 1958)

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Elogio di Pinot-Gallizio

La peinture italienne occupe une assez belle place dans l’histoire de la culture occidentale. Les fruits n’en sont pas perdus. Comme toujours, des habitudes sociales, survivant aux conditions d’une forme de création historiquement dépassée, maintiennent des possibilités matérielles — des privilèges économiques.

Il y a au moins, dans l’Italie d’aujourd’hui, incapable de résoudre le problème du chômage, une place à prendre : la fonction sociale de peintre. Le rôle du peintre, l’importance de la peinture, artificiellement maintenus dans une société différente, dont les ressources et les problèmes sont évidemment ceux du reste du monde au XXe siècle, ont gardé tout leur attrait.

C’est pourquoi, fortes de sévir sur cette terre d’élection, garanties pour l’immortalité par cette identité géographique, de belles ambitions se bousculent : ce que Giotto et Vinci ont fait dans la construction de la peinture, dont ils posaient les lois, Fontana ou Baj espèrent l’imiter, en donner l’équivalent dans une destruction de la peinture. Et les postulants ne pensent pas que l’invention de la liquidation, dans n’importe quelle branche des activités culturelles, va forcément plus vite, et s’oublie en moins de temps, que l’invention même d’une culture. Ils s’obstinent.

C’est le plus souvent là où la confusion et la décadence ont été poussées à l’extrême, là où leur  importance économique et sociale est la plus affirmée, qu’il faut s’attendre à voir surgir la négation de cette décadence. Gallizio est donc Italien.

Conscient des problèmes qui nous touchent vraiment, dans cet inter-règne de civilisations où nous nous trouvons pris, Gallizio délaisse la peinture, la bonne peinture figurative ou abstraite, ou tachiste, et de toute façon moderne comme en 1930. Il l’étend dans d’autres domaines, dans tous les domaines qu’il touche d’un esprit extraordinairement inventif. Se suivent, s’appellent les recherches chimiques, les résines, la peinture à la résine, la peinture odorante. L’urbanisme aussi, et la ville d’Alba en est psychogéographiquement retournée. En 1955, Gallizio est un des fondateurs du Laboratoire Expérimental du Bauhaus Imaginiste.

C’est alors qu’il met au point, au prix d’un labeur acharné et de la longue patience du génie, la découverte dont nous voulons parler, celle qui portera le dernier coup aux petites gloires du chevalet : la peinture industrielle.

Gallizio produit la peinture au mètre.

Pas la reproduction de la Joconde étirée sur cinquante mètres de papier peint. Non, la peinture au mètre est originale, sa reproduction est interdite, son procédé breveté.

Son prix de revient défie toute concurrence. Son prix de vente aussi : Gallizio est honnête.

Sa production est illimitée. Plus de spéculateurs sur toiles : si vous avez quelque argent à placer, contentez-vous du Suez.

Sa vente s’effectue de préférence en plein air. Les petites boutiques ou les grands magasins peuvent également convenir : Gallizio n’aime pas les galeries.

Il est difficile d’embrasser en une seule fois tous les avantages de cette étonnante invention. Pêle-mêle : plus de problèmes de format, la toile est coupée sous les yeux de l’acheteur satisfait ; plus de mauvaises périodes, l’inspiration de la peinture industrielle, dûe au savant mélange du hasard et de la mécanique, ne fait jamais défaut ; plus de thèmes métaphysiques, que la peinture industrielle ne supporte pas ; plus de reproductions douteuses des chefs-d’œuvres éternels ; plus de vernissages.

Et naturellement, bientôt, plus de peintres, même en Italie.

On peut évidemment rire, classer cette phase de l’art parmi les plaisanteries inoffensives, ou de mauvais ton ; s’indigner au nom de quelques valeurs éternelles. On peut feindre de croire que la peinture de chevalet, qui ne va pourtant pas si bien, ne s’en portera pas plus mal.

La domination progressive de la nature est l’histoire de la disparition de certains problèmes, ramenés de la pratique « artistique » — occasionnelle, unique — à la diffusion massive dans le domaine public, tendant même finalement à la perte de toute valeur économique.

Devant un tel processus, la réaction essaie toujours de redonner du prix aux anciens problèmes : le vrai buffet Henri II, le faux buffet Henri II, la fausse toile qui n’est pas signée, l’édition excessivement numérotée d’un quelconque Salvador Dali, le cousu-main dans tous les domaines. La création, révolutionnaire, essaie de définir et de répandre les nouveaux problèmes, les nouvelles constructions qui, seules, peuvent avoir du prix.

L’industrialisation de la peinture, face aux pitreries rentables qui recommencent en permanence depuis vingt ans, apparaît donc comme un progrès technique qui devait intervenir sans plus tarder. C’est la grandeur de Gallizio d’avoir hardiment poussé ses inlassables recherches jusqu’à ce point où il ne reste plus rien de l’ancien monde pictural.

Chacun voit que les précédentes démarches de dépassement et de destruction de l’objet pictural, qu’il s’agisse d’une abstraction poussée à ses limites extrêmes (dans la ligne ouverte par Malevitch) ou d’une peinture délibérément soumise à des préoccupations extra-plastiques (par exemple l’œuvre de Magritte), n’avaient pu, depuis plusieurs décennies, sortir du stade de la répétition d’une négation artistique, dans le cadre imposé par les moyens picturaux eux-mêmes : une négation « de l’intérieur ».

Le problème ainsi posé ne pouvait qu’entraîner à l’infini la redite des mêmes données, dans lesquelles les éléments d’une solution n’étaient pas inclus. Cependant, de tous côtés, le changement du monde se poursuit sous nos yeux.

Au stade où nous parvenons maintenant, qui est celui de l’expérimentation de nouvelles constructions collectives, de nouvelles synthèses, il n’est plus temps de combattre les valeurs du vieux monde par un refus néo-dadaïste. Il convient — que ces valeurs soient idéologiques, plastiques ou même financières — de déchaîner partout l’inflation. Gallizio est au premier rang.

Michèle Bernstein

 

Elogio di Pinot-Gallizio de Michèle Bernstein fut publié pour la première fois, en français, aux Éditions Notizie à Turin à l’occasion de l’exposition de peinture industrielle, le 30 mai 1958. Cette brochure de six pages (15 × 18,5 cm), avec une biographie de Gallizio en italien, fut rééditée le 8 juillet par la Galerie Montenapoleone à Milan, lors de la présentation de cette exposition.

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« Métagraphies influentielles » (11 juin 1954)

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Affiche de l’exposition de métagraphies influentielles organisée par Gil J Wolman à la galerie du Passage (dite aussi galerie du Double Doute), passage Molière, rue Quincampoix.

 

Étrange inauguration d’une galerie de peinture : Les lettristes révèlent leurs méthodes

L’Internationale lettriste, dont nous n’avons pas oublié les surprenantes et parfois scandaleuses innovations dans les domaines du cinéma et de l’écriture, vient de se manifester à nouveau après s’être longuement « occultée ». Elle ouvrait hier une exposition de « métagraphies influentielles », dans sa galerie du passage Molière, au fond de la vieille rue Quincampoix où, selon l’un de ses membres, « commencent historiquement les inflations de valeurs neuves ».

Ce passage a lui-même une curieuse histoire : au Moyen Âge, il s’appelait « passage du Double Doute ». Les roturiers qui aspiraient à la noblesse et les nobles dont on contestait la qualité se réunissaient là. « C’est notre cas », affirment les lettristes à cette deuxième proposition.

Au reste, ils se prétendent les seuls représentants d’un extrémisme nécessaire dans l’esthétique comme dans la vie.

Et ils ont beaucoup joué sur quelques côtés inquiétants : allures de société secrète, réunions très fermées dans des arrière-salles de bars arabes, exclusions rigoureuses du style soviet suprême (ils ont exclu Isou, le seul nom connu de leur association), présentation de films aussitôt interdits par la Censure, tapageuse agression contre Chaplin, à l’hôtel Ritz, lors de la sortie de Limelight.

Il semble pourtant que ces jeunes aient réussi le noyautage du groupe lettriste que nous avions connu. Éliminant la « vieille garde » aux intentions limitées, ils ont élargi leur programme, jusqu’à préparer « la construction de villes et le bouleversement de l’inconscient collectif ». Une nouvelle science, la « psychogéographie », va d’après eux conditionner les ambiances et les aventures mêmes des hommes.

Quant à la métagraphie, c’est un art nouveau — même si ses créateurs se défendent justement de toute prétention artistique. Ils l’obtiennent en mettant en présence des photos, des phrases et des mots découpés un peu partout, la presse constituant leur matière première. Ce sont en quelque sorte des peintures-romans. Bien qu’assez inattendu, cet art ne semble pas complètement inintéressant. Les lettristes escomptent surtout de grands résultats du lancement de la métagraphie dans la vie quotidienne : affiches, objets, tracts, meubles, décoration.

Cependant, il n’est rien que leurs anciens amis ne leur reprochent : « intolérable dictature intellectuelle » (disent les surréalistes), goût maladif de l’arbitraire, grossières méthodes d’intimidation. D’ailleurs on ne rencontre leurs dirigeants qu’escortés de gardes du corps nord-africains.

Et vendredi soir, tandis qu’une foule ahurie se pressait dans leur minuscule « galerie du Double Doute », les lettristes en venaient aux mains au sujet du « pouvoir influentiel d’un de leurs métagraphes ». La « minorité oppositionnelle », comme aux plus beaux jours des procès de Moscou, était désavouée et jetée dehors.

Tract parodiant le style journalistique, distribué au lendemain du vernissage de l’exposition « Avant la guerre », le 11 juin 1954.

 

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Critique de la séparation, métagraphie de Guy Debord

 

« À la galerie du Double Doute, passage Molière (82, rue Quincampoix), l’exposition de métagraphies influentielles se poursuit avec fruit. La permanence lettriste est maintenant protégée par des grillages pare-éclats. »

« The Dark Passage », Potlatch n° 1, 22 juin 1954.

 

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Mort de J.H. ou Fragiles tissus (en souvenir de Kaki), métagraphie réalisée par Guy Debord en mars 1954 à la mémoire de Jacqueline Harispe, dite Kaki, ancien mannequin chez Dior, qui se « laisse tomber » de la fenêtre de sa chambre d’hôtel, 24 rue Cels (14e), le 28 novembre 1953. Elle avait 20 ans. « Elle était down, complètement stoned. Elle était au balcon, elle ne portait qu’un petit slip noir. Elle avait de ces jambes longues, superbes. Un petit bout de femme toute mince. Et elle a dit : “Boris, j’en ai marre. Je veux tout laisser tomber.” Et lui, pour autant que je sache, a répondu : “Eh bien, laisse tomber.” Et alors il la voit enjamber le balcon. Il essaie de la rattrapper mais ne retient que son petit slip » (souvenir de Vali Meyers, personnage central de Love on the Left Bank, 1956, du photographe hollandais Ed van der Elsken, dans lequel figure la bande du café Moineau).

« C’est l’élément détourné le plus lointain qui concourt le plus vivement à l’impression d’ensemble, et non les éléments qui déterminent directement la nature de cette impression. Ainsi dans une métagraphie relative à la guerre d’Espagne la phrase au sens le plus nettement révolutionnaire est cette réclame incomplète d’une marque de rouge à lèvres : “les jolies lèvres ont du rouge”. Dans une autre métagraphie (Mort de J.H.) cent vint-cinq petites annonces sur la vente de débits de boissons traduisent un suicide plus visiblement que les articles de journaux qui le relatent. » (Mode d’emploi du détournement, mai 1956.)

 

« L’exposition de métagraphies influentielles ouverte le 11 juin à la galerie du Double Doute s’est achevée le 7 juillet sans incidents graves. »

Potlatch n° 4, 13 juillet 1954.

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Fin de Copenhague (mai 1957)

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Internationale situationniste n° 4 (juin 1960) traduction italienne

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Thèses provisoires pour la discussion des nouvelles orientations théorico-pratiques dans l’I.S. (mai 1970)

Thèses provisoires pour la discussion des nouvelles orientations théorico-pratiques dans l’I.S.

Arrivant après le second et le troisième tour des textes, je m’accorderai le droit de récupération. Que ceci serve à justifier une longueur que le caractère exploratoire de ces annotations ne m’a pas permis d’éviter. La désagréable imprécision du style, dérivant de cela, devra naturellement être portée au compte de l’imprécision des idées, dont je suis bien le premier à désirer la critique.

Le débat, après sa première phase, qui fut d’ouverture complète et non déterminée, possède désormais de nombreux contenus ; il se retire hâtivement vers sa conclusion, en s’occupant toujours davantage des perspectives pratiques à brève échéance, et il se prépare à faire place à sa réalisation. Toutefois, je chercherai à repartir du début, à parler encore, dans le sens le moins abstrait mais le plus général possible, non seulement de la question de notre orientation dans la prochaine période, mais de tout ceci en rapport avec la stratégie et le programme maximum de l’I.S. en tant que telle. Ce point a été glissé très vite en marge du débat, quoiqu’en prenant forme avec le plan pour un coup situationniste dans les usines, ou bien dans la recherche expérimentale de la dernière médiation de la théorie avant son identification avec la pratique. Il est bien vrai, comme le pense le camarade Riesel, qu’on ne peut « définir aucune stratégie avant que nous nous soyons mis en état d’en parler », mais d’autre part c’est uniquement la lucidité quant à nos tâches qui peut nous faire « ré-adhérer à l’I.S. » En outre, l’urgence d’une redéfinition de notre part (théorie de l’organisation) est la raison même qui a provoqué ce débat, comme le montrent le même texte de Riesel, celui de Vaneigem, celui de Verlaan et tous les autres. Mais heureusement une définition satisfaisante des situationnistes n’existe pas (« nous devons nous situer très exactement dans l’histoire », disait lors de la première réunion le camarade Verlaan) ; il existe seulement leur détermination dans le mouvement. Parlons donc du mouvement.

Je crois que nous sommes encore loin des conditions qui, seules, nous permettront de voir lucidement, et de définir, la stratégie de notre organisation dans la nouvelle époque révolutionnaire qui vient tout juste de commencer. Ces conditions ne sont pas seulement en relation dialectique simple avec le mouvement du prolétariat (avec mai 68 en France, avec les luttes ouvrières en Italie, avec les grèves sauvages en Europe et aux U.S.A.) mais, beaucoup plus directement, elles sont par exemple déterminées par la dimension que nous pouvons donner à notre présence et à nos activités, et en dernière analyse elles entretiennent un rapport qualitatif avec le nombre des situationnistes, dont la spécificité est uniquement celle de ceux qui, dans la défense et l’enrichissement de notre projet, reconnaissent et savent faire reconnaître en lui le stade le plus avancé et le plus solide de l’opposition organisée contre les conditions dominantes.

Je saisis ici l’occasion pour relever ce fait, encore qu’il soit loin d’être notre problème principal, qu’il est assez étrange que nous soyons encore en si petit nombre en divers pays (constater que nous sommes peu ne signifie pas s’en désoler ; l’important est d’être tous), que c’est une étrange conjoncture astrologique qui nous a poursuivis depuis 1968 : retour de la révolution en France et en Italie accompagné par l’élargissement de la section française (américaine et scandinave) et par la création de l’italienne ; reflux temporaire accompagné par la réduction forcée des participants et par le dépérissement de l’activité interne : simultanément, le premier mouvement d’expansion, en créant une nouvelle situation organisationnelle (qui, par exemple, a contribué à paralyser la Conférence de Venise) nous menait à reconnaître le besoin de nouvelles formes d’action, orientées vers la praxis en tant que question désormais décisive, et le second nous porte à restituer une place centrale à la théorie, à réemployer l’expression relativement faible de « groupe de théoriciens », et dans la théorie elle-même à constater la nécessité d’une amélioration et d’un élargissement de nos thèses formulées (en réactivant aussi les thèses des premiers numéros d’I.S.) plus qu’à voir la nécessité de nouvelles hypothèses. Il ne s’agit ici que de simples correspondances qui permettent seulement de tirer des conclusions générales sur le point où nous nous trouvons et sur les transformations qui en découlent quant à notre méthode organisationnelle elle-même.

(Le point où nous nous trouvons). S’il me semble que nous ne pouvons pas encore (et donc nous ne le faisons pas) penser une stratégie suffisamment précise par rapport au cours que suivront les luttes de classes et les périodes révolutionnaires dans tous les pays, mouvement historique qui du reste est encore latent au-delà de ses présupposés généraux et de ses premières autoclarifications pratiques, pourtant c’est justement ce que nous devrons faire promptement. Si nous n’avons pas encore la possibilité de comprendre, en dehors du fait même que l’époque des révolutions a recommencé, quels seront les intervalles entre l’une et l’autre révolution, quelle sera la stratégie internationale, quelles seront en définitive les forces de la révolution (« l’ordre de bataille des classes »), les formes nouvelles que nous pouvons en attendre, (U.S.A. ; U.R.S.S.), et quel degré atteindra l’intelligence du pouvoir, cependant nous sommes au commencement de cette période constructive, où tous les problèmes essentiels se posent déjà en rapport direct avec l’action des ouvriers conscients. De sorte que nous devons nous garder, tant du péril de tomber dans une pure représentation de la globalité sans développement de nos activités, que du péril inverse de ne pas nous représenter effectivement cette globalité. On peut dire enfin que nous en sommes au point de la Ligue des Communistes, au début d’une période historique pleine d’alternative.

(La méthode organisationnelle). Conséquemment, la vie de l’organisation, et la méthode qui se trouve inscrite dans la pratique des rapports organisationnels existants, ne sauraient dériver simplement du fait de « reconnaître une nécessité et se mettre au service de cette nécessité », au sens d’une position totalement objective créée par l’I.S. pour ses membres. Cette méthode est, et doit encore être nécessairement, celle qui consiste à voir une nécessité dans le développement de nos capacités-possibilités, à définir nos tâches en tant qu’elles sont nos tâches propres, c’est-à-dire ce que nous voulons comme le groupe d’individus que nous sommes (naturellement, il ne s’agit que d’une accentuation dans un rythme de progression unitaire, mais qui continuellement devient réelle à travers notre conscience du pari, du risque, de la part d’« arbitraire » qu’il y a dans toutes nos actions, de la subjectivité radicale qui est encore leur terrain originel presque exclusif). Tout ceci se résume dans le fait que l’I.S. peut être grosso modo définie par rapport à son sens universel ou par rapport à son présent concret (comme fait Vaneigem ou comme fait Debord, si ce parallèle peut signifier quelque chose), en tant qu’organisation révolutionnaire, force pratique (politique), ou bien en tant que groupe d’individus, de théoriciens. Il va de soi qu’il n’y a ici aucune opposition qui ne soit dialectique ; et qu’il s’agit de moments appelés à se succéder dans la réalité.

(Sur les théoriciens et sur la théorie). Il semble y avoir eu à un certain moment parmi nous une tendance à ne plus juger suffisante une activité purement théorique, ou bien qu’elle devienne telle dans la nouvelle époque. Et l’on peut ajouter que ce qui a paralysé trop longtemps la production théorique — phénomène qui est aussi bien conséquence que cause de l’excès « disciplinaire » —, ce semblait être, entre autres, la sensation d’être désormais les maîtres, quoique sans esclaves, de la théorie ; chose qui est vraie uniquement par rapport aux somnambules qui ont l’originalité d’être encore totalement privés de la théorie, rapport qui se trouve justement aux antipodes de ce qui nous définit.

Mais si nous ne pouvons aller au-delà de la théorie sans nous employer décidément dans la pratique, nous ne pouvons non plus nous employer dans la pratique que par le moyen de notre propre théorie. Tenter un dépassement du groupe de théoriciens signifie savoir nettement que l’unique solution au-delà de ce groupe, c’est l’organisation révolutionnaire, dans la forme développée et achevée qu’elle saura assumer. Ainsi donc, je suis convaincu que c’est sur la route de la théorie que nous rencontrerons la pratique, de nouveaux camarades et de nouvelles actions. Dans ce moment zéro, après le premier signal d’alarme, intellectuels et étudiants songent encore à laver leurs remords dans un bain de « praxis », l’I.S. n’a qu’à continuer dans la voie opposée avec la certitude d’y trouver la confirmation.

Nous sommes encore principalement un groupe de théoriciens (avant d’arriver à être seulement des révolutionnaires conscients). Mais nous ne sommes pas seulement cela. Nous sommes aussi à présent quelque chose de plus, au sens du terrain pratique objectif créé autour de nous par notre théorie, et nous avons toujours été quelque chose avant d’être un groupe de théoriciens, en ce sens que la cohérence pratique dans les rapports interpersonnels, et de chacun dans sa vie, constituent la base pratique de notre solidarité (chose qui se traduit très exactement dans la méthode de ne même pas discuter les manquements pratiques, précisément parce que là-dessus la cohérence doit être un présupposé). Nous sommes avant tout un groupe de rebelles, ou nous ne sommes rien. Rigoureusement, nous sommes au point d’intersection de toutes les classes, et nous ne sommes donc plus dans aucune classe. Nous connaissons par expérience directe la bourgeoisie ; dans la culture et dans la vie quotidienne nous avons fini de connaître sa décadence ; comme prolétaires nous continuons à nous élever ; nous sommes des irréguliers parce que nous ne sommes matériellement en règle avec aucune couche sociale. Socialement nous ne sommes rien, et du reste la société pour nous n’est rien. Du point de vue du pouvoir, ou bien nous n’existons pas, ou bien nous ne devons pas exister. Des interstices sociaux d’où nous sortons à ceux dans lesquels nous nous maintenons, nous avons trouvé l’espace pour choisir notre cause, bien qu’il n’y en ait aucune autre de praticable. Du point de vue de la classe ouvrière, il est inévitable que nous assumions une existence séparée, que nous n’existions pas si ce n’est en tant qu’« intellectuels », « militants », « dirigeants » : aussi longtemps que les ouvriers nous réifient, notre présence leur sera étrangère comme eux sont étrangers à eux-mêmes. Mais c’est pour les ouvriers révolutionnaires que nous existons sur le terrain d’une rencontre dynamique dans l’unique projet commun, rencontre qui est destinée à devenir permanente. Là où nous existons, c’est au-delà des classes, en dehors de la perspective du pouvoir. Notre être social positif, c’est le rien, et par cela même la négation y est tout : cette existence dialectique, ce n’est que dans le mouvement qu’elle peut se révéler et prendre forme.

C’est dans les « Thèses d’avril » qu’a été définie la direction de progression de l’I.S. comme devant mettre l’accent plus sur la diffusion de la théorie que sur son élaboration, laquelle est à continuer cependant. Je voudrais attirer l’attention sur le fait que, pour réaliser ceci, il importe de mettre préalablement la théorie en état de pouvoir être diffusée efficacement. Le premier progrès de la théorie vers la pratique se fait à l’intérieur de la théorie elle-même. La diffusion de la théorie est ainsi inséparable de son développement. La tâche de donner un développement systématique et complètement dialectique à toutes nos thèses formulées et implicites, qui les porte au point où non seulement elles ne pourront plus être ignorées de personne, mais aussi où elles circuleront « comme du bon pain » parmi les ouvriers et où elles seront elles-mêmes l’occasion finalement découverte de la prise de conscience définitive (scandale), cette tâche est certainement une tâche théorique, mais qui a une utilité immédiatement pratique ; elle est, plus précisément, une banalité et une nécessité au moment où l’I.S. est plus ou moins conduite à s’engager dans un « quitte ou double » avec l’histoire.

Considérons par exemple l’excellent projet du Manifeste situationniste (seulement dans ce sens qu’il est fait par les situationnistes). Je crois qu’une certaine dose de difficulté dans sa conception, d’effort « de l’imagination » doit être attribuée au fait qu’un certain niveau de développement de la théorie de l’I.S. est solide, et déjà se dessine sa maturité sans vieillesse (en tant que dernière théorie, si la révolution décisive de cette époque doit être la dernière). Mais outre le fait que le Manifeste de l’I.S. devra être traduit dans toutes les langues parlées par le prolétariat moderne et diffusé parmi les travailleurs, il devra être en situation de demeurer au moins comme le Manifeste communiste, mais sans avoir ses défauts et insuffisances. Pour tout cela, il ne pourra évidemment pas être un livre, ni un article (comme par exemple l’Adresse aux révolutionnaires de tous les pays) que l’on appellerait pour l’occasion Manifeste, mais il faut qu’il soit le lieu géométrique de la théorie de la société moderne et le point de référence constant de toute révolution future. Dans ce sens, le projet présenté par Guy de régler nos comptes avec Marx, en mesurant exactement la vérité historique de ses analyses et de ses prévisions, est, quoique non nécessairement, préliminaire. Plus généralement, notre théorie passe certainement à travers tous les articles de l’I.S., desquels elle se tire facilement ; mais là elle exige justement d’être reconstruite par le lecteur. À présent, elle doit être unifiée, et prendre corps dans une synthèse, pour laquelle quelques analyses de plus viendront à propos. En particulier, la nouvelle simplicité du langage que nous recherchons aujourd’hui ne pourra en aucun cas le rendre pour l’heure familier. On pourrait ainsi se donner comme tâche intermédiaire avant le Manifeste celle de développer désormais scientifiquement tous les thèmes ébauchés (articles, brochures, livres).

Au contraire, la proposition de René-Donatien pour un Carnet du gréviste sauvage me semble devoir être réalisée à brève échéance ; si à la rapide histoire de son mouvement et à la confirmation de sa critique en actes des syndicats s’ajoutent une critique du milieu ouvrier et un bref chapitre final programmatique (défaite du mouvement révolutionnaire, bureaucratie, société spectaculaire-marchande, retour de la révolution sociale, Conseils ouvriers, société sans classes), voilà la suite de La misère en tant que correspondant pour un « Strasbourg des usines », et la prémisse du Manifeste.

Il me semble enfin que le projet de Manifeste est le mode dans lequel nous nous représentons la nécessité d’un avancement global dans le rapport entre toutes nos thèses ainsi qu’entre elles et le mouvement réel, et qu’il présuppose donc la réalisation de presque tous les autres projets de travaux théoriques qui ont été formulés dans le cours de ce débat. Par exemple, la brochure de René et Raoul sur les Conseils Ouvriers et la critique de Pannekoek ; des quatre projets importants présentés par Guy, au moins l’analyse des « deux échecs annexes » (en tant qu’elle se réfère au processus de formation de l’organisation révolutionnaire consciente et à la critique du processus actuel d’une lutte purement spontanée) et, liée à la critique des Conseils du passé et de l’idéologie conseilliste, la définition de la cohérence armée (l’ébauche d’un programme) des nouveaux Conseils « qui auront à être situationnistes », ou qui ne seront pas. Ainsi, la « Préface à la critique pratique du vieux monde modernisé » ouvre la recherche d’un antiréformisme réel et de nouvelles formes d’action généralisée ou de masse dans le processus de développement du prolétariat en mouvement autonome, dont les sabotages, les grèves sauvages, et surtout les nouvelles revendications modernes manifestent la première phase. En outre, il faudrait revenir encore sur la détermination historique des classes, notamment de la classe ouvrière et sur la nature révolutionnaire de celle-ci en tant qu’elle reste, par sa position matérielle dans la société, porteuse de la conscience de l’humanité tout entière. (Tony : « Il nous faut affirmer que les travailleurs pourront être révolutionnaires, et qu’ils seront les seuls à l’être effectivement » ; Raoul : « Le chemin du second (l’ouvrier) est direct : il lui suffit de prendre conscience de son pouvoir — car il tient entre ses mains le sort de la marchandise — pour sortir de l’abrutissement et n’être plus un ouvrier. Sa positivité est immédiate. L’intellectuel est au mieux du négatif … Notre critique doit maintenant porter essentiellement sur le milieu ouvrier qui est le moteur du prolétariat »). Des chapitres essentiels sont ainsi l’analyse du capitalisme et de la société américaine avec ses nouveaux déclassés ; la critique de l’idéologie la plus moderne, par rapport au dépassement des actes de l’économie politique et au retard de la révolution (urbanisme comme destruction de la ville ; automation comme libératrice en soi, écologie comme crise de conscience de la société présente qui la contraint à se représenter la nécessité de transformer elle-même les rapports de production, et lié à tout cela la critique de la vie quotidienne menée par le pouvoir lui-même, le « situationnisme ») ; l’analyse de la présence matérielle dans le travail et dans la vie quotidienne de tous les éléments parcellaires de la totalité, du projet historique tout entier, de ce que la disparition de l’art, le dépérissement de la philosophie, la faillite de la science ne pouvaient pas abolir et ont au contraire injecté partout en en faisant une acquisition définitive des ouvriers qui en deviennent les héritiers désormais conscients. En général, il y a à suivre la stratégie internationale de la révolution par des articles historico-politiques sur les différents pays, c’est à dire continuer à traduire La Société du Spectacle dans les termes du Déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande, et plus au-delà encore (l’Italie attend toujours de voir la traduction de la première).

Un autre projet que je crois utile d’ajouter, c’est celui-ci : partant d’un rapide tableau des révolutions passées (après Marx dans le Manifeste, Engels dans l’Introduction aux Luttes de classes en France, Trotsky dans 1905, Pannekoek dans les Conseils Ouvriers), en venir à répondre à cette question « pourquoi la prochaine révolution sera la dernière ». L’histoire du mouvement ouvrier, sur laquelle il y a des éléments dans beaucoup d’articles et dont la ligne est surtout tracée dans « Le prolétariat comme sujet et représentation », ainsi que, en tant que critique de ses plus hauts moments, les Conseils, dans l’article d’I.S. 12 par Riesel est déjà en elle-même loin d’être un sujet diminué sur lequel on aurait déjà dit tout ce qu’il nous importe de dire. Mais arriver à clarifier pourquoi les révolutions modernes sont désormais, et pour la première fois, seulement prolétariennes, dans le moment où l’on assiste à une transformation décisive de l’ouvrier et du travail lui-même, voilà qui me semble d’un intérêt encore plus grand. Ainsi les révolutions du passé n’ont pas pu arriver, sinon marginalement, à ce sans quoi la révolution moderne ne peut pas même commencer : le fait que l’on ne puisse obtenir la victoire qu’avec la revendication de la totalité s’exprime maintenant aussi bien en ceci qu’il n’y a même plus de luttes, sinon pour elle. On pourrait partir d’une critique définitive et d’une justification du bolchevisme russe (de Trotsky et Lénine) relativement aux conditions réelles du prolétariat russe, celles-ci à leur tour considérées par rapport aux conditions du prolétariat moderne qui créent simultanément l’impossibilité du bolchevisme et la nécessité des Conseils « non plus à la périphérie de ce qui reflue mais au centre de ce qui monte ». Mais il s’agit aussi de la vérification de la thèse générale de Marx : aussi longtemps que les rapports de production existants ne sont pas épuisés et ne sont pas entrés en contradiction avec le développement des forces productives (au sens historique global qui comprend le développement de la classe révolutionnaire elle-même et de la conscience qui produit l’histoire), la révolution court le plus grand risque, jusqu’ici jamais évité, d’être vaincue et d’aboutir à une modernisation de la domination. Chaque révolution déchaîne toutes les possibilités (en 1789 comme en 1871 et en 1917), mais ne réalise en dernière instance que celles qui correspondent au niveau atteint par ce développement des forces productives. De toutes les possibilités que chaque révolution ouvre devant elle, elle semble choisir toujours la plus proche. Toutes les possibilités sont là, dans son horizon direct, mais certaines restent invisibles, d’autres sont dans la tête de tous : évidemment, c’est la vie quotidienne, le rapport immédiat avec le monde existant, qui les y a mises. Ceci peut également s’exprimer en disant que dans toutes les révolutions la négation n’est jamais absolue, que le positif y a une grande part, soit en tant que tel, soit, renversé, en tant que détermination de la négation : si la condition de la victoire consiste à réduire la première partie, elle consiste aussi toujours à renforcer la seconde, à réduire le positif à sa base objective.

Il me semble aussi que, dans toute la théorie situationniste, on est arrivé au point à partir duquel on doit la reparcourir du sommet à la base, la réécrire une seconde fois, en s’occupant des médiations traitées trop rapidement et des interstices laissés à découvert. La valeur reconnue au fait d’écrire des livres, par exemple (livres que dans l’époque présente, les ouvriers doivent commencer à lire) tient évidemment à cette nécessité de dépasser le moment d’ouverture des hostilités sur un nouveau front de la critique moderne. « Aussi peu qu’un édifice est achevé quand ses fondations sont posées, aussi peu le concept de totalité, quand il a été atteint, est-il la totalité même. » C’est cela qui est aussi l’unique mode de changement pour la revue, en en faisant le simple bulletin de l’I.S. allégée de la recherche théorique proprement dite, la revue devrait être constituée presque exclusivement de notes, pour informer de nos activités, pour critiquer les révolutionnaires, pour se débarrasser publiquement, en chaque occasion, d’un aspect de la récupération ou d’un ennemi, pour présenter des analyses immédiates des luttes de classes en cours et des textes organisationnels. Elle ne serait ainsi que le moyen le plus direct par lequel nous participons au processus de formation de l’organisation révolutionnaire consciente.

En conclusion, nous n’arrivons pas nous-mêmes à ce commencement d’une époque avec une grande avance : c’est le commencement d’une époque aussi pour nous. L’I.S. a su en tracer, condensées en peu de phrases, quelques-unes des alternatives fondamentales et peut-être toutes les directions modernes de développement ; mais justement pour cela il s’agit presque de commencer (excepté pour le spectacle, la critique de la vie quotidienne, tel ou tel texte historico-politique bref mais très bon sur les révolutions, et naturellement l’analyse du mouvement de mai). De la théorie, il existe aujourd’hui surtout la méthode, qui doit se vérifier sur une quantité d’aspects concrets en approfondissant la théorie elle-même d’une manière décisive, justement parce que « la force de l’esprit est grande autant que son extériorisation ». Certes nous avons déjà écrit par fragments l’Idéologie allemande, mais les Manuscrits de 44 seront le texte proposé par Guy sur le détournement historique de Marx. Le Manifeste, nous commençons à nous le proposer en même temps que la Critique du programme de Gotha. De plus, nous ne venons pas seulement de Hegel et de Marx. Le Traité de savoir-vivre a seulement ouvert la route ; l’anti-utopie est un territoire inconnu dont jusqu’à présent personne n’est revenu. C’est elle, rendue possible sur la base de la société moderne, qui doit compléter les « insuffisances » de Marx aussi bien qu’elle doit être elle-même rendue dialectique et trouver un emploi pratique.

Mais toute cette activité théorique s’exprime en une seule phrase, quand on dit que « tous les camarades doivent reprendre (ou commencer) un travail théorique rigoureux ».

(Sur les théoriciens pratiques et sur les perspectives de l’I.S.). La question émerge de la relation entre deux autres : les propositions en sont exactes des camarades qui voient remises en jeu la fonction et l’existence même de l’I.S. (ceci étant lié à la persistance de sa grande utilité possible) et la nécessité unanimement reconnue de « la rencontre historique avec les ouvriers ». Voilà une perspective nouvelle : le fait que nous nous y attendons ne la rend pas pour cela moins nouvelle. Je suis d’avis qu’il faut dès maintenant se prononcer avec conséquence sur elle, nous éclairer à nous-mêmes nos propres propositions. Certes, il ne s’agit que de généralités, mais qui sont l’unité de fond de presque toutes les propositions actuelles. La question de la stratégie me semble n’être rien d’autre.

La période que l’I.S. vient de traverser a été, par beaucoup d’aspects, cruciale ; la transformation qu’elle attend de sa « prochaine » phase est décisive : il n’a pas été difficile de voir, à l’intérieur même de l’I.S., les signes avant-coureurs de quelque chose d’autre qui est en marche. Il s’agit de prendre une place objective dans le mouvement réel, de devenir une force pratique, non seulement au sens, en quelque manière unilatérale, d’individus associés qui attendent la réalité au tournant de la pensée, mais en agissant partout où c’est possible à nos conditions pour donner du poids aux programmes, d’une association politique (pratico-théorique) sans militants. Certes, toujours plus le problème de l’organisation est un mystère creux de spéculations s’il ne se trouve pas placé sur le terrain objectif de son utilité pratique dans le milieu ouvrier international (lequel doit justement se constituer). Mais l’avenir n’est pas l’au-delà indifférent du présent ; il est bien plutôt, comme tous le savent, sa vérité.

Si nous, désormais, ne voulons plus seulement des lecteurs, et si nous ne voyons que les ouvriers comme étant capables d’être nos interlocuteurs, si nous commençons à penser à des actions — et nous pouvons en penser d’autres — qui suscitent des situations révolutionnaires dans le milieu ouvrier (soit qu’elles adviennent matériellement dans ce milieu, soit plus facilement qu’elles le touchent d’une façon directe), ceci ne sera en cas de succès, que la prémisse d’un mouvement pratique constant. Les conséquences de nos propres actions nous poussent en avant, et nous certainement nous ne nous replierons pas en arrière : nous continuerons alors notre lutte dans « notre parti ». Une discussion énormément élargie avec la génération des prolétaires qui se préparent à renverser le monde, la communication désormais directe de la théorie accompagnée depuis l’élaboration jusqu’à l’usage, seront alors une seule grande tâche organisationnelle.

C’est dans les « Thèses d’avril » qu’est contenue la première formulation concrète du nouveau programme : « Ce qui nous sert, c’est à mes yeux indistinct de ce qui sert à unifier et radicaliser des luttes éparses. C’est la tâche de l’I.S. en tant qu’organisation. En dehors de ceci, le terme “situationniste” pourrait vaguement désigner une certaine époque de la pensée critique… » Inséparable de « ce qui nous sert », ce qui nous manque est « un accord pratique sur la positivité de ce que nous tentons de réaliser ensemble », et donc « une longue discussion sur la fonction de l’ouvrier dans la société spectaculaire-marchande, et sur notre stratégie » (Raoul). Toujours moins exclusivement expression « prophétique » d’un avenir calculé, et toujours plus réelle force pratique du présent qui sait se faire reconnaître par ses alliés, c’est dans cette tension que se définit l’organisation et que se déplace sa caractérisation fondamentale, de la théorie à la pratique. Dans une époque où le mouvement révolutionnaire était absent, la pratique de « cohabiter avec le négatif » a voulu dire surtout manger à la table de la pensée critique (pour qui ce n’est pas tant la révolution qui est vraie, mais c’est la vérité qui est la négation pure) ; mais dans la mesure où le négatif devient lui-même réel, à la force pratique de la pensée doit s’ajouter la force théorique de la pratique, tandis que la négation théorique, qui était la seule vérité de tout ce qui se produit dans la société moderne, doit se développer en une stratégie concrète, jusqu’à la découverte des diverses formes tactiques. Ainsi, la radicalité ne renvoie pas toujours l’histoire au futur mais, dans une époque révolutionnaire, elle commence à cohabiter avec l’histoire et à la pousser en avant. « L’I.S. doit maintenant prouver son efficacité dans un stade ultérieur de l’activité révolutionnaire — ou bien disparaître », mais avant le temps.

La thèse du camarade Debord suivant laquelle « ce ne sont pas tant les situationnistes qui sont conseillistes, ce sont les Conseils qui auront à être situationnistes » a beaucoup de chances d’être valable aussi avant les Conseils : s’il nous arrive de nous trouver plus ou moins à l’improviste, au centre du mouvement de la critique consciente des ouvriers révolutionnaires, nous ne pourrons certainement pas cacher que c’était cela que nous voulions (sans craindre de devenir par ce fait « des dirigeants »). Ce processus conduit à l’organisation conseilliste internationale, expression unifiée d’une volonté historique déjà unifiée, et dont la pratique s’établit désormais objectivement sur le terrain de l’histoire universelle.

Avec une formulation qui n’est que légèrement excessive, on peut dire qu’à propos de l’I.S. la part de promesse dépasse encore la part de réalisation, au sens qu’elle a calibré son langage sur une importance historique dont doit découler une vérité indiscutable : non seulement du vieux programme de « donner aux prolétaires leurs raisons », mais de celui, encore plus vieux, d’être « totalement populaires », pour lequel nous en sommes aujourd’hui aux préliminaires. Si l’I.S. se révèle aux yeux du monde comme le vrai « centre » de son antithèse déjà présente, comme spectre international de la subversion, et de toutes les idées les plus criminelles, elle ne sera rien d’autre, pour un nombre délimité d’années, que ce qu’elle a toujours su devoir devenir, et ce sur quoi elle a toujours calculé les jugements, la solidarité (quand l’extension de l’I.S. aura rejoint les cinq ou dix sections effectives, avec un nombre de membres cinq fois supérieur ; quand elle sera désormais objectivement placée comme une force pratique en face du Pouvoir ; quand surtout elle aura commencé à se répandre parmi les ouvriers dont elle aura la confiance et le soutien). Alors nous aurons perdu la déplaisante impression de pouvoir à tout instant nous arrêter de danser.

Plus encore que par la théorie, par le scandale parmi les ouvriers, qui est la vraie découverte de ce débat, il me semble que nous devons seulement agir pour le faire, de sorte que nous nous trouvions agir dès maintenant, étant l’I.S., pour un but qui est peut-être déjà au-delà de l’I.S., mais certainement de l’I.S. actuelle, donc connaître notre dépassement en étant une Internationale. Ceci pourra se constituer réellement quand l’I.S. (et de préférence quelques autres organisations alliées et groupes autonomes alors existants, ou encore une seule organisation conseilliste reconnue) sera en relations avec un certain nombre d’ouvriers ou groupes d’ouvriers radicaux dans plusieurs pays, déjà en état de céder quelques-uns de leurs éléments les plus avancés pour des nouvelles tâches organisationnelles (« Avoir pour but la vérité pratique ») ; quand donc un courant situationniste apparaîtra dans les nouvelles luttes modernes — dans les usines comme déjà dans les universités — comme celui qui pousse toujours en avant. L’I.S. soutient actuellement un mouvement d’« étudiants » et irréguliers radicaux semi-autonomes ; elle saura se faire soutenir par les ouvriers. Vouloir se lier directement au milieu ouvrier en se présentant sur l’unique mode possible, c’est-à-dire par des actions exemplaires, et vouloir le succès de ces actions, c’est à mes yeux identique à vouloir cette nouvelle situation, à agir pour elle. Comme nous l’avons dit nous-mêmes pour chaque groupe autonome, chaque section de l’I.S. doit se proposer d’avoir un milieu d’action autonome avec les ouvriers. Si l’I.S. est la seule organisation existante qui a en même temps quelques bonnes raisons et quelque probabilité de rencontrer (rencontrer pour ne plus s’en séparer) le prolétariat sur le terrain historique, et s’il lui suffit d’être connue des ouvriers de tous les pays parce que les conséquences de ce simple fait créent l’Internationale, le moment n’est pas très loin où celle-ci devra se constituer, dans le mouvement de la négation, comme force pratique positive (politique).

Ces esquisses sur l’organisation ne servent peut-être pas à grand-chose pour le moment, sinon pour aborder le sujet et pour nous préparer à ajuster le tir sur un objectif précis. Mais elles ne sont pas de simples anticipations : connaître les implications de nos actions et de nos projets mêmes, les vouloir ou en vouloir d’autres, voilà ce qui nous définit avec la plus grande clarté. Se tromper est facile et, pour le reste, sur la question de l’organisation, comme à la porte de l’enfer, on est bien franchement avertis : « Ici, il faut abandonner toute crainte ; toute lâcheté doit être mise à mort ».

Paolo Salvadori
Milan, mai 1970

(Deux notes différentes). Dans tout ce qui précède, il est évident que je m’offre le luxe de passer par dessus les questions de notre pratique commune et de la vérification de la participation de chacun, aussi bien que celle de l’analyse, du reste achevée, de la crise récente. Il est pourtant évident aussi que toute cette discussion même n’a aucun sens en dehors de la résolution pratique de ces banalités sur lesquelles « se joue notre existence même ». À ces propos, me paraissent décisifs les points 1 du dernier texte de Raoul et 1-4, 1/c des deux textes de Guy. Encore une fois les exclusions n’ont pas marqué un progrès théorique de l’I.S., dont la définition de ce qui est inacceptable me semble pour le moment difficilement dépassable, mais ce qu’on dit voir, c’est un progrès pratique, dont le minimum est que chacun connaisse parfaitement ses attributions.

Le présent débat s’est accordé sur un accroissement de notre spécificité, concept qui en lui-même ne contient aucune précision, mais qui l’acquiert par rapport à ce qu’il combat. Le premier et le second texte de Raoul en fournissent en même temps les clefs. Contre la tendance à être de purs conseillistes, à devenir un groupe politique, l’affirmation de notre critique, qui est notre unique spécificité (notre anti-spécificité est celle de l’affirmation de la valeur intégrale des individus — leur praxis comme seul critère), c’est encore une fois la lutte contre toute tendance idéologique. Le dernier texte de Riesel souligne le rapport entre notre spécificité et le développement théorique. Accroître notre spécificité ne peut avoir d’autre sens que celui d’accroître la distance objective qui nous sépare de la fausse critique et de la fausse contestation, la seule limitation pouvant être celle du retard consécutif au fait de rester circonscrit dans un milieu restreint, ce qui est le cas de quelques-uns des prosituationnistes. La reconfirmation de notre spécificité se produit ainsi sur deux modes : contre la récupération de nos thèses existantes, et avec l’avancement théorique et pratique de notre projet ; par un détachement et par une approche, l’acquisition de notre nouvelle spécificité comme popularité — parmi les ouvriers bien entendu. En bref, ce n’est pas tant que les situationnistes sont les seuls théoriciens, c’est que la seule théorie est situationniste.

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