Les Ouvriers italiens et la révolte de Reggio de Calabre (octobre 1970)

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Les Ouvriers italiens et la révolte de Reggio de Calabre

Camarades,

un nouveau stade, supérieur, de la crise italienne est désormais ouvert. À ceux qui niaient l’existence de la révolution en Italie, une nouvelle insurrection en a démontré la permanence.

Désormais, n’importe quel prétexte est bon en Italie pour commencer une révolte sur le chemin de la révolution sociale : à Caserte, un match de football, à Reggio de Calabre, une assemblée régionale. Ce n’est pas l’État qui choisit « d’abdiquer », comme le dit la presse de droite : c’est au contraire le prolétariat qui avec ses luttes révolutionnaires le contraint toujours plus résolument à abdiquer.

Quelques jours après la bombe du 12 décembre, nous écrivions que pour la bourgeoisie italienne était venue la nécessité de risquer son propre présent pour gagner son propre futur. Nous pouvons maintenant confirmer que même si la bourgeoisie avait risqué chaque jour son propre présent, elle a seulement gagné un futur toujours plus précaire.

Il fut un temps où la bourgeoisie humiliait le prolétariat avec ses victoires. Mais en Italie, aujourd’hui, la bourgeoisie la plus misérable d’Europe s’humilie à condition que le prolétariat ne vainque pas.

Et cette nouvelle période de crise, Reggio de Calabre est le premier exemple d’une ville qui, au cœur de l’exploitation capitaliste, s’est révoltée pendant plus de trois mois, s’administrant elle-même. Isolée par une grève sauvage générale et par un état de siège non déclaré, celle-ci a courageusement défendu sa propre liberté conquise, ouvrant même le feu à plusieurs reprises sur les forces de police et fabriquant des barricades électrifiées.

Et l’État italien est le premier État d’Europe qui pendant plus de trois mois a été contraint à l’impuissance par une ville insurgée. Si cette insurrection, à son début, a été confuse, sa durée et sa violence croissante avec laquelle elle s’est affirmée donnent maintenant la mesure de sa force réelle et de la clarté qu’elle a pu atteindre. La radicalité véritable autorise toutes les variantes, elle est la garantie de toutes les liberté. Le jeu de la violence pure fait partie de la pure violence du jeu révolutionnaire.

Mais en Italie tout se compromet, même la contre-révolution ! Ainsi, comme si une déclaration ultérieure était nécessaire à la classe politique italienne pour se ridiculiser, le premier ministre Colombo n’a rien trouvé de mieux que de faire passer la faiblesse de l’État comme sa force : « Que personne ne confonde, a-t-il dit, la modération et l’équilibre dont l’État a su faire preuve, et ceci est une force, avec une faiblesse » ! La réalité que le premier ministre essaie de cacher c’est que le principe d’autorité est à ces moments impuissant à rétablir l’ordre dans la rue, et cette impuissance est sa négation.

Quant aux staliniens du parti dit communiste, ceux-ci n’ont jamais cessé, dès le début de la révolte, de la calomnier et d’appeler, « dans un suprême appel aux forces les plus responsables de la majorité », le gouvernement à ses « responsabilités » et à son « sens du devoir » face à la poursuite de l’insurrection. Ainsi comme ceux-ci sont restés les plus acharnés à saboter la grève sauvage des cheminots qui faisait faire un bond qualitatif à la révolte, quand les cheminots l’ont poursuivie, ridiculisant les directives de la C.G.I.L. [C.G.T. italienne], ceux-ci sont restés les plus acharnés à demander les interventions massives des forces de police et de l’armée contre cette « révolte fasciste ». Mais, comme si les faits par eux-mêmes ne suffisaient pas, c’est un journal fasciste qui se charge de démentir les canailles staliniennes : « C’est la révolte de toute une population contre l’État » ! Le 18 octobre les « communistes » de Reggio admettent seulement avoir raté le train en marche quand en réalité ils ont aussi raté les cheminots.

Jamais encore auparavant un événement n’avait aussi longtemps projeté devant lui sa propre ombre lugubre, tant était active la participation au pouvoir capitaliste du parti dit communiste !

La présence bruyante, au début de la révolte, des intérêts directs des notables, des avocats, du maire et de l’archevêque, en un mot de toute la camarilla locale, s’est immédiatement transformée en une opposition directe à l’insurrection : ceux-ci ont aussitôt commencé à négocier avec leurs collègues de Rome la « reddition » de la ville, contre la satisfaction de leurs misérables revendications. Le problème spectaculaire du chef-lieu ne trompe plus personne, et n’a jamais vraiment intéressé les prolétaires à Reggio. La protestation initiale pour le siège d’une administration régionale bureaucratique a porté finalement les prolétaires de Reggio à s’administrer eux-mêmes. C’est sur eux, et non sur les notables, que se prépare la plus dure répression. Mais la haute police politique ne peut plus espérer qu’un massacre à froid, comme celui du 12 décembre, arrête la révolte et à Reggio celle-ci est déjà prête à prendre le risque d’un massacre à chaud. Les bombes provocatrices et policières du 12 décembre ont seulement arrêté momentanément un mouvement irréversible qui tourne en ridicule tous les efforts des canailles du P.C.I. en faveur de la paix sociale.

Dans les mois à venir de nombreux procès continueront la répression. Mais le vrai procès s’est déjà déroulé, il a été célébré dans les rues de Reggio, et il a duré plus de trois mois. C’est au troisième mois que le jugement a été rendu, quand les prolétaires de Reggio ont ouvert le feu sur la police à plusieurs reprises. Le gouvernement et les staliniens paieront très cher leur victoire sur Reggio.

Staliniens, messieurs du gouvernement, notables, vous pourrez avaler Reggio, mais vous ne le digérerez pas !

Reggio a finalement été la première insurrection véritable de la révolution italienne. Insuffisante, incomplète, souvent confuse, mais surtout calomniée, elle a le mérite d’avoir terminé la période des simples révoltes rapidement réprimées comme Battipaglia, comme Caserte, comme les prisons, et a finalement ouvert la période des insurrections armées. À Reggio, pour la première fois en Italie, l’État s’est vu ignoré aussi longtemps que scandaleusement, et à certains moments directement combattu. Il ne faut donc pas s’étonner des nombreuses et réelles faiblesses de cette insurrection, mais plutôt s’émerveiller de sa force. C’est l’exemple de ce que cette insurrection a produit de meilleur qui est destiné à être transmis et reproduit.

Ceci dit, nous ne voyons pas en quoi d’autre les prolétaires de Reggio sont criticables.

Camarades !

Maintenant l’issue de la crise actuelle est entre les mains des ouvriers sauvages du nord. La crise révolutionnaire italienne doit maintenant continuer à se compliquer jusqu’à ouvrir la voie à sa simplification radicale.

Si pour la révolte de Battipaglia il y avait eu partout une farce de solidarité platonique de tous les groupes politiques de la gauche, du P.C.I. aux maoïstes, aucun groupe de politiciens n’ose maintenant appuyer l’insurrection de Reggio, parce qu’aucun n’ose admettre son propre démenti. Et tous deviennent les calomniateurs et les opposants actifs au mouvement qui les démasquera. Ce n’est pas un hasard si, en même temps que l’armée et les renforts de police arrivés pour réprimer la révolte, les pro-chinois de Lotta Continua sont descendus à Reggio pour récupérer le mouvement, se couvrant une fois de plus de ridicule. Il n’y a pire insulte aux producteurs de mensonges que de dire la vérité.

La présence abusive et insuffisamment combattue, à l’intérieur même de la révolte, de provocateurs fascistes — du reste pas plus accentuée à Reggio que dans le reste du pays — a été très commode pour les staliniens du P.C.I. qui, bien longs à la dénoncer en tant que telle, ont saisi l’occasion pour parler de révolte « réactionnaire et fasciste ». Mais dire la vérité est l’avantage et le droit de la presse révolutionnaire. Nous le disons clairement : l’intervention de l’armée, l’état de siège, est la véritable conquête de la longue insurrection de Reggio. Pourquoi en vérité, a été déclaré l’état de siège ? Parce qu’une ville s’est insurgée et a pris les armes. Et alors vive l’état de siège dans toutes les villes !

L’autre conquête de la révolte de Reggio est d’avoir montré clairement aux ouvriers du sud et du nord le rôle essentiellement répressif et policier du parti dit communiste et des bureaucraties syndicales en cette période révolutionnaire. Constatant la défaite qui d’étendait dans la police syndicale, le ministre du travail Donat-Cattin a proposé, le 18 octobre, la formation d’un véritable corps spécial de « police du travail ». Quand ceci sera fait l’Italie n’aura plus rien à envier à la Chine de Mao, où c’est l’armée qui contraint les ouvriers à travailler.

Camarades !

Le gouvernement est depuis longtemps préparé à violer les lois mêmes de son État parce que dans un moment de crise révolutionnaire dans laquelle l’existence de l’État est en jeu, il n’existe plus pour le gouvernement qu’une seule et inviolable loi : la survivance de l’État.

Nous ne l’avons jamais oublié : « notre terrain n’est pas le terrain du droit ; c’est le terrain de la révolution. Le gouvernement de son côté a finalement abandonné l’hypocrisie du terrain légal ; il s’est placé sur le terrain révolutionnaire, parce que le terrain contre-révolutionnaire est aussi révolutionnaire. »

Camarades !

Le problème pratique que Reggio et toutes les luttes sanglantes des vingt-quatre derniers mois ont objectivement posé aux ouvriers, ce n’est pas celui du désarmement de la police, mais celui de l’armement du prolétariat.

Le pouvoir qui existe actuellement n’a pu que nous être enlevé et donc ne pourra être reconquis que par nous-mêmes. Nous ne devons rien à personne, parce que nous ne possédons rien. Mais c’est justement pour cela que nous sommes les créditeurs les plus menaçants !

Camarades !

Les policiers ne sont pas notre seule cible : il y a aussi les staliniens du P.C.I., les bureaucrates syndicaux, les maoïstes !

Là où commence la violence révolutionnaire commence la fin du réformisme.

Soldats !

En de telles circonstances, nous ne vous demanderons pas de désobéir ; c’est la raison et l’honnêteté des prolétaires que vous serez appelés à réprimer qui vous l’impose.

Vive les prolétaires révolutionnaires de Reggio de Calabre !

Vive la grève sauvage des cheminots !

Vive les taulards enragés !

Vive les camarades qui dans les usines de toute l’Italie déchirent la carte du P.C.I. et du syndicat !

Vive les luttes sauvages des ouvriers dans les usines du nord !

Vive le pouvoir absolu des Conseils Ouvriers !

Milan, octobre 1970.

Internationale situationniste – Traduit d’après une brochure de la section italienne par des individus autonomes

 

 

Le tract reproduit ici, que l’on pouvait déjà trouver à la « piazza Fontana » et devant les principales usines de Milan le 19 décembre 1969, lorsque la répression était au plus fort, est l’unique exemple de compréhension immédiate et générale de ce que les militants les plus « extrémistes » n’osaient affirmer timidement et seulement partiellement  que quelques mois plus tard, à propos des bombes du 12 décembre.

 

Le Reichstag brûle-t-il ?

Camarades,

Le mouvement réel du prolétariat révolutionnaire italien le conduit vers le point où sera impossible — pour lui et pour ses ennemis — tout retour au passé. Tandis que tombent l’une après l’autre toutes les illusions sur la possibilité de rétablir le « normal » de la situation précédente, mûrit pour tous les partis la nécessité de risquer leur propre présent pour gagner leur propre futur.

Devant la montée du mouvement révolutionnaire, malgré l’action méthodique de récupération des syndicats et des bureaucrates de la vieille et de la nouvelle « gauche », il devient fatal pour le pouvoir de dépoussiérer encore une fois la vieille comédie de l’ordre, jouant cette fois-ci la fausse carte du terrorisme, dans la tentative de conjurer la situation qui le contraint à découvrir tout son jeu devant la clarté de la révolution.

Les attentats anarchistes de 1921, gestes désespérés des survivants à la faillite du mouvement révolutionnaire d’alors, fournirent un prétexte commode à la bourgeoisie italienne pour instaurer, avec le fascisme, l’état de siège sur toute la société.

Forte — dans son impuissance — de la leçon du passé, la bourgeoisie italienne de 1969 n’a pas besoin de vivre la grande peur du mouvement révolutionnaire ni d’attendre la force qui ne pourra lui venir que de sa défaite, pour se libérer de ses propres illusions démocratiques. Aujourd’hui elle n’a plus besoin des erreurs des vieux anarchistes pour trouver un prétexte à la réalisation politique de sa propre réalité totalitaire, mais elle essaie de se forger elle-même un tel prétexte, en coinçant les nouveaux anarchistes dans une machination policière, ou en manipulant les plus faibles d’entre eux par une grossière provocation. Les anarchistes, en effet, offrent les meilleures « qualités» pour les exigences du pouvoir : image détachée et idéologique du mouvement réel, leur extrémisme « spectaculaire »  permet de frapper par leur intermédiaire l’extrémisme réel du mouvement.

La bombe de Milan a explosé contre le prolétariat

Destinée à frapper les fractions les moins radicalisées pour les allier au pouvoir, et rassembler la bourgeoisie pour la « chasse aux sorcières », ce n’est pas un hasard s’il y a eu un massacre pour les agriculteurs (Banque Nationale de l’Agriculture) tandis qu’il n’y a eu que de la peur parmi les bourgeois (Banque Commerciale). Les résultats, directement et indirectement, des attentats sont leur propre finalité.

Pour le passé, l’acte terroriste — comme manifestation primitive et infantile de la violence révolutionnaire dans les situations archaïques ou comme violence perdue sur le terrain des révolutions vaincues — n’a jamais été qu’un acte de refus partiel et pour cela vaincu au départ : la négation de la politique sur le terrain de la politique elle-même. Au contraire, dans la situation actuelle, face à la montée d’une nouvelle période révolutionnaire, c’est le pouvoir lui-même qui, dans la tendance à sa propre affirmation totalitaire, exprime spectaculairement sa propre négation terroriste.

Dans un moment qui voit renaître le mouvement qui supprime tout pouvoir séparé des individus, le pouvoir lui-même est contraint de redécouvrir, jusque dans sa praxis consciente, que tout ce qu’il ne tue pas l’affaiblit. Mais la bourgeoisie italienne est la plus misérable d’Europe. Incapable aujourd’hui de réaliser sa propre terreur active sur le prolétariat il ne lui reste plus aujourd’hui qu’à communiquer à la population sa propre terreur passive, la peur du prolétariat.

Impuissante et maladroite dans la tentative d’arrêter de cette manière le développement du mouvement révolutionnaire et de se créer en même temps artificiellement une force qu’elle ne possède pas, elle risque de perdre d’un seul coup ces deux possibilités. C’est ainsi que les fractions les plus avancées du pouvoir (internes ou parallèles, gouvernementales ou d’opposition) ont dû se tromper. L’excès de faiblesse porte la bourgeoisie italienne sur le terrain de l’excès policier, c’est pourquoi celle-ci commence à comprendre que sa seule possibilité de sortir d’une agonie sans fin passe par le risque de la fin immédiate de son agonie.

C’est ainsi que le pouvoir doit dès le début brûler la dernière carte politique à jouer avant la guerre civile ou un coup d’État dont il est incapable, la double carte du faux « péril fasciste » (pour la gauche) et du faux « péril anarchiste » (pour la droite), dans le but de masquer et de rendre possible son offensive contre le péril véritable, le prolétariat. De plus, l’acte avec lequel la bourgeoisie tente de conjurer la guerre civile est en réalité son premier acte de guerre civile contre le prolétariat.

Il ne s’agit donc plus pour le prolétariat de l’éviter ou de la commencer, mais de la vaincre.

Et celui-ci a désormais commencé à comprendre que ce n’est pas par la violence partielle qu’il peut vaincre, mais par l’auto-gestion totale de la violence révolutionnaire et l’armement général des travailleurs organisés en Conseils Ouvriers. Il sait donc désormais qu’il doit repousser définitivement avec la révolution l’idéologie de la violence ainsi que la violence de l’idéologie.

Camarades ! ne vous laissez pas arrêter là : le pouvoir et ses alliés ont peur de perdre tout ; nous ne devons pas avoir peur d’eux et surtout pas de nous-mêmes : « nous n’avons rien à perdre que nos chaînes et tout un monde à gagner ».

Vive le pouvoir absolu des Conseils ouvriers !

Les amis de l’Internationale

Sacco et Vanzetti
Via Orsini n° 1970
Stencil volé.

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