Le détournement comme négation et comme prélude (décembre 1959)

Le détournement comme négation et comme prélude

Le détournement, c’est-à-dire le réemploi dans une nouvelle unité d’éléments artistiques préexistants, est une tendance permanente de l’actuelle avant-garde, antérieurement à la constitution de l’I.S. comme depuis. Les deux lois fondamentales du détournement sont la perte d’importance — allant jusqu’à la déperdition de son sens premier — de chaque élément autonome détourné ; et en même temps, l’organisation d’un autre ensemble signifiant, qui confère à chaque élément sa nouvelle portée.

Il y a une force spécifique dans le détournement, qui tient évidemment à l’enrichissement de la plus grande part des termes par la coexistence en eux de leurs sens ancien et immédiat — leur double fond. Il y a une utilité pratique par la facilité d’emploi, et les virtualités inépuisables de réemploi ; à propos du moindre effort permis par le détournement, nous avons déjà dit (Mode d’emploi du détournement, mai 1956) : « Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie avec laquelle on bat en brèche toutes les murailles de Chine de l’intelligence. » Cependant, ces points par eux-mêmes ne justifient pas le recours au procédé que la phrase précédente montrait « se heurtant de front à toutes les conventions mondaines et juridiques ». Il y a un sens historique du détournement. Quel est-il ?

« Le détournement est un jeu dû à la capacité de dévalorisation », écrit Jorn, dans son étude Peinture détournée (mai 1959), et il ajoute que tous les éléments du passé culturel doivent être « réinvestis » ou disparaître. Le détournement se révèle ainsi d’abord comme la négation de la valeur de l’organisation antérieure de l’expression. Il surgit et se renforce de plus en plus dans la période historique du dépérissement de l’expression artistique. Mais, en même temps, les essais de réemploi du « bloc détournable » comme matériau pour un autre ensemble expriment la recherche d’une construction plus vaste, à un niveau de référence supérieur, comme une nouvelle unité monétaire de la création.

L’I.S. est un mouvement très particulier, d’une nature différente des avant-gardes artistiques précédentes. L’I.S. peut être comparée, dans la culture, par exemple à un laboratoire de recherches, et aussi bien à un parti, où nous sommes situationnistes, et où rien de ce que nous faisons n’est situationniste. Ceci n’est un désaveu pour personne. Nous sommes partisans d’un certain avenir de la culture, de la vie. L’activité situationniste est un métier défini que nous n’exerçons pas encore.

Ainsi, la signature du mouvement, la trace de sa présence et de sa contestation dans la réalité culturelle d’aujourd’hui, puisque nous ne pouvons en aucun cas représenter un style commun, quel qu’il soit, c’est d’abord l’emploi du détournement. On peut citer, au stade de l’expression détournée, les peintures modifiées de Jorn ; le livre « entièrement composé d’éléments préfabriqués » de Debord et Jorn, Mémoires (dans lequel chaque page se lit en tous sens, et où les rapports réciproques des phrases sont toujours inachevés) ; les projets de Constant pour des sculptures détournées ; dans le cinéma, le documentaire détourné de Debord Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps. Au stade de ce que le Mode d’emploi du détournement appelait « l’ultra-détournement, c’est-à-dire les tendances du détournement à s’appliquer dans la vie sociale et quotidienne » (par exemple les mots de passe ou le déguisement vestimentaire, appartenant à la sphère du jeu), il faudrait parler, à des niveaux différents, de la peinture industrielle de Gallizio ; du projet « orchestral » de Wyckaert pour une peinture à la chaîne avec division du travail sur la base de la couleur ; des multiples détournements d’édifices qui seront à l’origine de l’urbanisme unitaire. Mais ce serait aussi le lieu de citer les formes mêmes de l’« organisation » de l’I.S., et de sa propagande.

À ce point de la marche du monde, toutes les formes de l’expression commencent à tourner à vide, et se parodient elles-mêmes. Comme les lecteurs de cette revue peuvent le constater fréquemment, l’écriture d’aujourd’hui a toujours quelque chose de parodique. « Il faut, annonçait le Mode d’emploi, concevoir un stade parodique-sérieux où l’accumulation d’éléments détournés, loin de vouloir susciter l’indignation ou le rire en se référant à la notion d’une œuvre originale, mais marquant au contraire notre indifférence pour un original vidé de sens et oublié, s’emploierait à rendre un certain sublime. »

Le parodique-sérieux recouvre les contradictions d’une époque où nous trouvons, aussi pressantes, l’obligation et la presque impossibilité de rejoindre, de mener, une action collective totalement novatrice. Où le plus grand sérieux s’avance masqué dans le double jeu de l’art et de sa négation ; où les essentiels voyages de découverte ont été entrepris par des gens d’une si émouvante incapacité.

Internationale situationniste n° 3, décembre 1959.

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Le sens du dépérissement de l’art (décembre 1959)

Le sens du dépérissement de l’art

La civilisation bourgeoise, maintenant étendue à l’ensemble de la planète, et dont le dépassement n’a encore été accompli nulle part, est hantée par une ombre : la mise en question de sa culture, qui apparaît dans la dissolution moderne de tous ses moyens artistiques. Cette dissolution s’étant manifestée d’abord au point de départ des forces productives de la société moderne, c’est-à-dire en Europe et plus tard en Amérique, elle se trouve être depuis longtemps la vérité première du modernisme occidental. La libération des formes artistiques a partout signifié leur réduction à rien. On peut appliquer à l’ensemble de l’expression moderne ce que W. Weidlé écrivait en 1947, dans le numéro 2 des Cahiers de la Pléiade à propos de Finnegan’s Wake : « Cette Somme démesurée des plus alléchantes contorsions verbales, cet Art poétique en dix mille leçons n’est pas une création de l’art : c’est l’autopsie de son cadavre ».

Les critiques réactionnaires ne manquent pas de signaler, pour soutenir leur stupide rêve d’un retour aux belles manières du passé, que derrière la floraison inflationniste de nouveautés qui peuvent servir une seule fois, la route de cette libération ne mène qu’au vide. C’est Émile Henriot notant (Le Monde, 11-2-59) : « Le tour, maintes fois signalé déjà, qu’a pris une certaine littérature d’aujourd’hui, dans la direction “langage de formes” à l’usage de littérateurs spécialisés dans l’exercice d’une “littérature pour littérateurs”, à elle-même son propre objet, comme il y a une recherche de peintures pour peintres chercheurs et une musique pour musiciens ». Ou Mauriac (L’Express, 5-3-59) : « Il n’est pas jusqu’aux philosophes dont la leçon est que l’aboutissement du poème doit être le silence, qui n’écrivent des articles pour nous en persuader, et qui ne publient des romans pour nous prouver qu’il ne faut pas raconter d’histoire ».

En face de ces moqueries, les critiques qui se sont choisis modernistes louent les beautés de la dissolution, en souhaitant qu’elle ne se poursuive pas trop vite. Ils sont embarrassés, comme Geneviève Bonnefoi rendant compte, sous le titre « Mort ou transfiguration ? » de la malheureuse Biennale de Paris (Lettres Nouvelles, numéro 25). Elle conclut mélancoliquement : « L’avenir seul dira si cette “néantisation” du langage pictural, assez semblable à celle tentée sur le plan littéraire par Beckett, Ionesco et les meilleurs jeunes romanciers actuels, prélude à un renouveau de la peinture ou à sa disparition en tant qu’art majeur de notre époque. La place me manque ici pour parler de la sculpture qui semble en totale désintégration. » Ou bien, abdiquant tout sens du comique, ils prennent hautement le parti du quasi-néant en des formules dignes de passer à l’histoire pour résumer l’indigence d’une époque, comme Françoise Choay qui intitule élogieusement un article sur Tapiès : « Tapiès, mystique du presque rien » (France-Observateur, 30-4-59).

L’embarras des critiques modernistes est complété par l’embarras des artistes modernes à qui la décomposition accélérée dans tous les secteurs impose sans cesse l’examen et l’explication de leurs hypothèses de travail. Ils s’y emploient dans la même confusion, et souvent dans une imbécillité comparable. Partout on distingue la trace, chez les créateurs modernes, d’une conscience traumatisée par le naufrage de l’expression comme sphère autonome, comme but absolu ; et par la lente apparition d’autres dimensions de l’activité.

L’œuvre fondamentale d’une avant-garde actuelle doit être un essai de critique générale de ce moment ; et un premier essai de réponse aux nouvelles exigences.

Si l’artiste est passé, par un lent processus, de l’état d’amuseur — meublant joliment quelques loisirs — à l’état de l’ambition prophétique, qui pose des questions, prétend donner le sens de la vie, c’est parce que, de plus en plus, la question de l’emploi de la vie est effectivement posée dans la marge de liberté déjà atteinte, et grandissante, de notre appropriation de la nature.

Ainsi la prétention de l’artiste dans la société bourgeoise va de pair avec la réduction pratique de son domaine d’action réel vers le zéro et le refus. Tout l’art moderne est la revendication révolutionnaire d’autres métiers, qui sont au-delà de l’abandon des actuelles spécialisations de l’expression unilatérale en conserve.

On sait les retards et les déformations du projet révolutionnaire à notre époque. La régression qui s’y est manifestée n’a nulle part été si évidente que dans l’art. Elle y fut d’autant plus facile que les classiques du marxisme n’avaient pas développé là une critique réelle. Dans une célèbre lettre à Mehring, Engels notait à la fin de sa vie : « Nous avons surtout mis l’accent, et nous étions obligés de le faire, sur la manière dont les notions politiques, juridiques, et les autres notions idéologiques, enfin les actions qui naissent de ces notions, dérivent des faits économiques fondamentaux. Mais ce faisant, nous négligions le côté formel — le mode d’apparition de ces notions — en faveur du contenu. » À l’époque où s’est constituée la pensée marxiste, le mouvement formel de dissolution de l’art n’était d’ailleurs pas encore apparent. De même, on peut dire que c’est seulement en présence du fascisme que le mouvement ouvrier a rencontré pratiquement le problème du « mode d’apparition » formel d’une notion politique. Il s’est trouvé peu armé pour le dominer.

Les représentants d’une pensée révolutionnaire indépendante manifestent eux-mêmes une certaine carence à tenir un rôle dans la recherche culturelle d’aujourd’hui. Si nous envisageons les démarches, à bien des égards différentes, de philosophes comme Henri Lefebvre — ces dernières années — et Lucien Goldmann, nous leur trouvons ce trait commun d’avoir assemblé beaucoup d’apports positifs, comme d’importants rappels à la vérité progressiste dans un moment où l’idéologie de la gauche se perd dans un confusionnisme dont on voit bien les intérêts ; et en même temps d’être absents ou insuffisants dans deux ordres de question : l’organisation d’une force politique, la découverte de moyens d’action culturels. Ces questions sont justement deux éléments essentiels et inséparables de l’action transitoire qu’il faudrait mener dès à présent vers cette praxis enrichie qu’ils nous présentent généralement comme une image extérieure, entièrement séparée de nous, au lieu d’y être liée, par le lent mouvement de l’avenir.

Dans un article inédit de 1947 (« Le matérialisme dialectique est-il une philosophie ? »), recueilli dans son livre Recherches dialectiques, Goldmann analyse très bien le résultat, dans l’avenir, du mouvement culturel qu’il a sous les yeux, en écrivant : « … Comme le droit, l’économie ou la religion, l’art en tant que phénomène autonome séparé des autres domaines de la vie sociale, sera amené à disparaître dans une société sans classes. Il n’y aura probablement plus d’art séparé de la vie parce que la vie aura elle-même un style, une forme dans laquelle elle trouvera son expression adéquate. » Mais Goldmann qui trace cette perspective à très longue échéance en fonction des prévisions d’ensemble du matérialisme dialectique, n’en reconnaît pas la vérification dans l’expression de son temps. Il juge l’écriture ou l’art de son temps en fonction de l’alternative classique – romantique, et il ne voit dans le romantisme que l’expression de la réification. Or, il est vrai que la destruction du langage, depuis un siècle de poésie, s’est faite en suivant la tendance romantique, réifiée, petite-bourgeoise, de la profondeur ; et, comme l’avait montré Paulhan dans Les Fleurs de Tarbes, en postulant que la pensée inexprimable valait mieux que le mot. Mais l’aspect progressif de cette destruction, dans la poésie, l’écriture romanesque ou tous les arts plastiques, c’est d’être en même temps le témoignage de toute une époque sur l’insuffisance de l’expression artistique, pseudo-communication. C’est d’avoir été la destruction pratique des instruments de cette pseudo-communication, posant la question de l’invention d’instruments supérieurs.

Henri Lefebvre (La Somme et le Reste) en vient à se demander « si la crise de la philosophie ne signifie pas son dépérissement et sa fin, en tant que philosophie », en oubliant que ceci fut à la base de la pensée révolutionnaire depuis la onzième Thèse sur Feuerbach. Il a présenté une critique plus radicale, dans le numéro 15 d’Arguments, envisageant l’histoire humaine comme la traversée et l’abandon successifs de diverses sphères : le cosmique, le maternel, le divin, et aussi bien la philosophie, l’économie, la politique et enfin « l’art, qui définit l’homme par des éclairs éblouissants et l’humain par des instants exceptionnels, donc encore extérieurs, aliénants dans l’effort vers la délivrance. » Mais nous rejoignons là cette science-fiction de la pensée révolutionnaire qui se prêche dans Arguments, aussi audacieuse pour engager des millénaires d’histoire qu’incapable de proposer une seule nouveauté d’ici la fin du siècle ; et naturellement acoquinée dans le présent avec les pires exhumations du néo-réformisme. Lefebvre voit bien que chaque domaine s’effondre en s’explicitant, lorsqu’il est allé au bout de ses virtualités et de son impérialisme, « lorsqu’il s’est proclamé totalité à l’échelle humaine (donc finie). Au cours de ce déploiement, et seulement après cette illusoire et outrancière proclamation, la négativité que ce monde portait déjà et depuis longtemps en soi s’affirme, le dément, le ronge, le démantèle, l’abat. Seule, une totalité accomplie peut révéler qu’elle n’est pas la totalité. » Ce schéma, qui s’applique plutôt à la philosophie après Hegel, définit parfaitement la crise de l’art moderne, comme il est très facile de le vérifier en en étudiant une tendance extrême : par exemple, la poésie, de Mallarmé au surréalisme. Ces conditions, déjà dominantes à partir de Baudelaire, constituent ce que Paulhan appelle la Terreur, considérée par lui comme une crise accidentelle du langage, sans tenir compte du fait qu’elles concernent parallèlement tous les autres moyens d’expression artistiques. Mais l’ampleur des vues de Lefebvre ne lui sert à rien quand il écrit des poèmes qui sont, quant à leur date, sur le modèle historique de 1925, et quant au niveau d’efficacité atteint par cette formule, au plus bas. Et quand il propose une conception de l’art moderne (le romantisme-révolutionnaire), il conseille aux artistes de revenir à ce genre d’expression — ou à d’autres plus anciens encore — pour exprimer la sensation profonde de la vie, et les contradictions des hommes avancés de leur temps ; c’est-à-dire indistinctement de leur public et d’eux-mêmes. Lefebvre veut ignorer que cette sensation et ces contradictions ont déjà été exprimées par tout l’art moderne, et justement jusqu’à la destruction de l’expression elle-même.

Il n’y a pas, pour des révolutionnaires, de possible retour en arrière. Le monde de l’expression, quel que soit son contenu, est déjà périmé. Il se répète scandaleusement, pour se maintenir aussi longtemps que la société dominante réussira à maintenir la privation et la rareté qui sont les conditions anachroniques de son règne. Mais le maintien ou la subversion de cette société n’est pas une question utopique : c’est la plus brûlante question d’aujourd’hui, celle qui commande toutes les autres. Lefebvre devrait pousser plus loin la réflexion à partir d’une question qu’il a posée dans le même article : « Chaque grande époque de l’art ne fut-elle pas une fête funèbre en l’honneur d’un moment disparu ? » Ceci est également vrai à l’échelle individuelle, où chaque œuvre est une fête funèbre et commémorative d’un moment disparu de sa vie. Les créations de l’avenir devront modeler directement la vie, créant et banalisant les « instants exceptionnels ». La difficulté de ce saut est mesurée par Goldmann quand il remarque (dans une note de Recherches dialectiques, page 144) : « Nous n’avons aucun moyen d’action directe sur l’affectif. » Ce sera la tâche des créateurs d’une nouvelle culture d’inventer ces moyens.

Il faut trouver des instruments opératoires intermédiaires entre cette praxis globale dans laquelle se dissoudra un jour chaque aspect de la vie totale d’une société sans classes, et l’actuelle pratique individuelle de la vie « privée », avec ses pauvres recours artistiques ou antres. Ce que nous appelons situations à construire, c’est la recherche d’une organisation dialectique de réalités partielles passagères, ce qu’André Frankin a désigné comme « une planification de l’existence » individuelle, n’excluant pas mais, au contraire, « retrouvant » le hasard (dans sa Critique du Non-Avenir).

La situation est conçue comme le contraire de l’œuvre d’art, qui est un essai de valorisation absolue, et de conservation, de l’instant présent. Ceci est l’épicerie fine esthétique d’un Malraux, dont il est à noter que les « inteltectuels de gauche », qui s’indignent de le voir aujourd’hui à la tête de la plus méprisable et imbécile escroquerie politique, l’avaient auparavant pris au sérieux — aveu qui contresigne leur faillite. Chaque situation, aussi consciemment construite qu’elle puisse être, contient sa négation et va inévitablement vers son propre renversement. Dans la conduite de la vie individuelle, une action situationniste ne se fonde pas sur l’idée abstraite du progrès rationaliste (selon Descartes « nous rendre maîtres et possesseurs de la nature »), mais sur une pratique de l’arrangement du milieu qui nous conditionne. Le constructeur de situations, si l’on reprend un mot de Marx, « en agissant par ses mouvements sur la nature extérieure et en la transformant… transforme en même temps sa propre nature ».

Une thèse d’Asger Jorn, dans les conversations qui ont mené à la formation de l’I.S., était le projet de mettre fin à la séparation qui s’est produite vers 1930 entre les artistes d’avant-garde et la gauche révolutionnaire, auparavant alliés. Le fond du problème est que, depuis 1930, il n’y a plus eu ni mouvement révolutionnaire, ni avant-garde artistique pour répondre aux possibilités de l’époque. Un nouveau départ, ici et là, devra certainement se faire dans l’unité des problèmes et des réponses.

Les obstacles évidents de l’actualité déterminent une certaine ambiguïté du mouvement situationniste comme pôle d’attraction pour des artistes prêts à faire tout autre chose. Comme les prolétaires, théoriquement, devant la nation, les situationnistes campent aux portes de la culture. Ils ne veulent pas s’y établir, ils s’inscrivent en creux dans l’art moderne, ils sont les organisateurs de l’absence de cette avant-garde esthétique que la critique bourgeoise attend et que, toujours déçue, elle s’apprête à saluer à la première occasion. Ceci ne va pas sans risque de diverses interprétations rétrogrades, et même à l’intérieur de l’I.S. Les artistes de la décomposition, par exemple à la dernière foire tenue à Venise, parlent déjà de « situations ». Ceux qui comprennent tout en termes de vieilleries artistiques, comme formules verbales anodines destinées à assurer la vente d’œuvrettes picturales encore plus anodines, peuvent voir l’I.S. déjà parvenue à un certain succès, à une certaine reconnaissance : c’est parce qu’ils n’ont pas compris devant quel grand tournant encore à prendre nous nous sommes rassemblés.

Bien sûr, le dépérissement des formes artistiques, s’il se traduit par l’impossibilité de leur renouvellement créatif, n’entraîne pas immédiatement leur véritable disparition pratique. Elles peuvent se répéter avec diverses nuances. Mais tout révèle « l’ébranlement de ce monde », pour parler comme Hegel dans la préface de la Phénoménologie de l’Esprit : « La frivolité et l’ennui qui envahissent ce qui subsiste encore, le pressentiment vague d’un inconnu sont les signes annonciateurs de quelque chose d’autre qui est en marche. »

Nous devons aller plus loin, sans nous attacher à rien de la culture moderne, et non plus de sa négation. Nous ne voulons pas travailler au spectacle de la fin d’un monde, mais à la fin du monde du spectacle.

Internationale situationniste n° 3, décembre 1959.

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Difendiamo la libertà (novembre 1959)

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Difendiamo la libertà

Noi situazionisti protestiamo contro l’assegnazione del Gran Premio di Pittura S. Paolo del Brasile 1959.

Premio assegnato al traditore

MODESTO CRUIXARD

delatore — ingiusto dei pittori Saura et Tapiès, delazione tanto più grave — quanto più subdola poichè li ha messi nei loro Paesi in seria difficoltà davanti agli organi di polizia.

L’ingiustizia — di questi mezzi avallati dall’ufficialità della critica e dall’intrigo del danaro — fa inorridire il mondo onesto e noi situazionisti auguriamo che la vergogna di un simile gesto sia esecrata da tutto il mondo dell’arte.

Alba del Piemonte, novembre 1959

Dal Laboratorio Situazionista di Alba
PINOT-GALLIZIO

Gruppo S. p. u. r. (sezione tedesca situazionista presente in Alba)
HANS-PETER ZIMMER, HEIMARD PREM, HELMUT STURM, RENEE NELE, ERWIN EISCH, LOTHAR FISCHER

 

 

Défendons la liberté

Nous, situationnistes, protestons contre l’attribution du Grand prix de peinture de Sao-Paolo 1959.

Premier prix attribué au traître

MODESTO CRUIXARD

délateur injuste des peintres Saura et Tapiès, délation d’autant plus grave que sournoise, qui les a mis dans leurs pays en grande difficulté vis-à-vis des organes de police.

L’injustice de cette manœuvre — avalisée par le caractère officiel de la critique et les intrigues pour toucher l’argent — frappe d’horreur le monde honnête et nous, situationnistes, vouons ce geste honteux à l’exécration de tout le monde de l’art.

Alba dans le Piémont, novembre 1959

Du Laboratoire Situationniste d’Alba
PINOT-GALLIZIO

Groupe S. p. u. r. (section allemande situationniste présente à Alba)
HANS-PETER ZIMMER, HEIMARD PREM, HELMUT STURM, RENEE NELE, ERWIN EISCH, LOTHAR FISCHER

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Thèses sur la révolution culturelle (juin 1958)

Thèses sur la révolution culturelle

1

Le but traditionnel de l’esthétique est de faire sentir, dans la privation et l’absence, certains éléments passés de la vie qui, par une médiation artistique, échapperaient à la confusion des apparences, l’apparence étant alors ce qui subit le règne du temps. Le degré de la réussite esthétique se mesure donc à une beauté inséparable de la durée, et tendant même à une prétention d’éternité. Le but des situationnistes est la participation immédiate à une abondance passionnelle de la vie, à travers le changement de moments périssables délibérément aménagés. La réussite de ces moments ne peut être que leur effet passager. Les situationnistes envisagent l’activité culturelle, du point de vue de la totalité, comme méthode de construction expérimentale de la vie quotidienne, développable en permanence avec l’extension des loisirs et la disparition de la division du travail (à commencer par la division du travail artistique).

2

L’art peut cesser d’être un rapport sur les sensations pour devenir une organisation directe de sensations supérieures. Il s’agit de produire nous-mêmes, et non des choses qui nous asservissent.

3

Mascolo a raison de dire (Le Communisme) que la réduction de la journée de travail par le régime de la dictature du prolétariat est « la plus certaine assurance qu’il puisse donner de son authenticité révolutionnaire ». En effet, « si l’homme est une marchandise, s’il est traité comme une chose, si les rapports généraux des hommes entre eux sont des rapports de chose à chose, c’est qu’il est possible de lui acheter son temps ». Mascolo cependant conclue trop vite que « le temps d’un homme librement employé » est toujours bien employé, et que « l’achat du temps est le seul mal ». Il n’y a pas de liberté dans l’emploi du temps sans la possession des instruments modernes de construction de la vie quotidienne. L’usage de tels instruments marquera le saut d’un art révolutionnaire utopique à un art révolutionnaire expérimental.

4

Une association internationale de situationnistes peut être considérée comme une union des travailleurs d’un secteur avancé de la culture, ou plus exactement comme une union de tous ceux qui revendiquent le droit à un travail que les conditions sociales entravent maintenant ; donc comme une tentative d’organisation de révolutionnaires professionnels dans la culture.

5

Nous sommes séparés pratiquement de la domination réelle des pouvoirs matériels accumulés par notre temps. La révolution communiste n’est pas faite et nous sommes encore dans le cadre de la décomposition des vieilles superstructures culturelles. Henri Lefebvre voit justement que cette contradiction est au centre d’un désaccord spécifiquement moderne entre l’individu progressiste et le monde, et appelle romantique-révolutionnaire la tendance culturelle qui se fonde sur ce désaccord. L’insuffisance de la conception de Lefebvre est de faire de la simple expression du désaccord le critère suffisant d’une action révolutionnaire dans la culture. Lefebvre renonce par avance à toute expérience de modification culturelle profonde en se satisfaisant d’un contenu : la conscience du possible-impossible (encore trop lointain), qui peut être exprimée sous n’importe quelle forme prise dans le cadre de la décomposition.

6

Ceux qui veulent dépasser, dans tous ses aspects, l’ancien ordre établi ne peuvent s’attacher au désordre du présent, même dans la sphère de la culture. Il faut lutter sans plus attendre, aussi dans la culture, pour l’apparition concrète de l’ordre mouvant de l’avenir. C’est sa possibilité, déjà présente parmi nous, qui dévalorise toutes les expressions dans les formes culturelles connues. Il faut mener à leur destruction extrême toutes les formes de pseudo-communication, pour parvenir un jour à une communication réelle directe (dans notre hypothèse d’emploi de moyens culturels supérieurs : la situation construite). La victoire sera pour ceux qui auront su faire le désordre sans l’aimer.

7

Dans le monde de la décomposition nous pouvons faire l’essai mais non l’emploi de nos forces. La tâche pratique de surmonter notre désaccord avec le monde, c’est-à-dire de surmonter la décomposition par quelques constructions supérieures, n’est pas romantique. Nous serons des « romantiques-révolutionnaires », au sens de Lefebvre, exactement dans la mesure de notre échec.

G.-E. Debord

Internationale situationniste n° 1, juin 1958.

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Aux producteurs de l’art moderne (janvier 1958)

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Les Ouvriers italiens et la révolte de Reggio de Calabre (octobre 1970)

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Les Ouvriers italiens et la révolte de Reggio de Calabre

Camarades,

un nouveau stade, supérieur, de la crise italienne est désormais ouvert. À ceux qui niaient l’existence de la révolution en Italie, une nouvelle insurrection en a démontré la permanence.

Désormais, n’importe quel prétexte est bon en Italie pour commencer une révolte sur le chemin de la révolution sociale : à Caserte, un match de football, à Reggio de Calabre, une assemblée régionale. Ce n’est pas l’État qui choisit « d’abdiquer », comme le dit la presse de droite : c’est au contraire le prolétariat qui avec ses luttes révolutionnaires le contraint toujours plus résolument à abdiquer.

Quelques jours après la bombe du 12 décembre, nous écrivions que pour la bourgeoisie italienne était venue la nécessité de risquer son propre présent pour gagner son propre futur. Nous pouvons maintenant confirmer que même si la bourgeoisie avait risqué chaque jour son propre présent, elle a seulement gagné un futur toujours plus précaire.

Il fut un temps où la bourgeoisie humiliait le prolétariat avec ses victoires. Mais en Italie, aujourd’hui, la bourgeoisie la plus misérable d’Europe s’humilie à condition que le prolétariat ne vainque pas.

Et cette nouvelle période de crise, Reggio de Calabre est le premier exemple d’une ville qui, au cœur de l’exploitation capitaliste, s’est révoltée pendant plus de trois mois, s’administrant elle-même. Isolée par une grève sauvage générale et par un état de siège non déclaré, celle-ci a courageusement défendu sa propre liberté conquise, ouvrant même le feu à plusieurs reprises sur les forces de police et fabriquant des barricades électrifiées.

Et l’État italien est le premier État d’Europe qui pendant plus de trois mois a été contraint à l’impuissance par une ville insurgée. Si cette insurrection, à son début, a été confuse, sa durée et sa violence croissante avec laquelle elle s’est affirmée donnent maintenant la mesure de sa force réelle et de la clarté qu’elle a pu atteindre. La radicalité véritable autorise toutes les variantes, elle est la garantie de toutes les liberté. Le jeu de la violence pure fait partie de la pure violence du jeu révolutionnaire.

Mais en Italie tout se compromet, même la contre-révolution ! Ainsi, comme si une déclaration ultérieure était nécessaire à la classe politique italienne pour se ridiculiser, le premier ministre Colombo n’a rien trouvé de mieux que de faire passer la faiblesse de l’État comme sa force : « Que personne ne confonde, a-t-il dit, la modération et l’équilibre dont l’État a su faire preuve, et ceci est une force, avec une faiblesse » ! La réalité que le premier ministre essaie de cacher c’est que le principe d’autorité est à ces moments impuissant à rétablir l’ordre dans la rue, et cette impuissance est sa négation.

Quant aux staliniens du parti dit communiste, ceux-ci n’ont jamais cessé, dès le début de la révolte, de la calomnier et d’appeler, « dans un suprême appel aux forces les plus responsables de la majorité », le gouvernement à ses « responsabilités » et à son « sens du devoir » face à la poursuite de l’insurrection. Ainsi comme ceux-ci sont restés les plus acharnés à saboter la grève sauvage des cheminots qui faisait faire un bond qualitatif à la révolte, quand les cheminots l’ont poursuivie, ridiculisant les directives de la C.G.I.L. [C.G.T. italienne], ceux-ci sont restés les plus acharnés à demander les interventions massives des forces de police et de l’armée contre cette « révolte fasciste ». Mais, comme si les faits par eux-mêmes ne suffisaient pas, c’est un journal fasciste qui se charge de démentir les canailles staliniennes : « C’est la révolte de toute une population contre l’État » ! Le 18 octobre les « communistes » de Reggio admettent seulement avoir raté le train en marche quand en réalité ils ont aussi raté les cheminots.

Jamais encore auparavant un événement n’avait aussi longtemps projeté devant lui sa propre ombre lugubre, tant était active la participation au pouvoir capitaliste du parti dit communiste !

La présence bruyante, au début de la révolte, des intérêts directs des notables, des avocats, du maire et de l’archevêque, en un mot de toute la camarilla locale, s’est immédiatement transformée en une opposition directe à l’insurrection : ceux-ci ont aussitôt commencé à négocier avec leurs collègues de Rome la « reddition » de la ville, contre la satisfaction de leurs misérables revendications. Le problème spectaculaire du chef-lieu ne trompe plus personne, et n’a jamais vraiment intéressé les prolétaires à Reggio. La protestation initiale pour le siège d’une administration régionale bureaucratique a porté finalement les prolétaires de Reggio à s’administrer eux-mêmes. C’est sur eux, et non sur les notables, que se prépare la plus dure répression. Mais la haute police politique ne peut plus espérer qu’un massacre à froid, comme celui du 12 décembre, arrête la révolte et à Reggio celle-ci est déjà prête à prendre le risque d’un massacre à chaud. Les bombes provocatrices et policières du 12 décembre ont seulement arrêté momentanément un mouvement irréversible qui tourne en ridicule tous les efforts des canailles du P.C.I. en faveur de la paix sociale.

Dans les mois à venir de nombreux procès continueront la répression. Mais le vrai procès s’est déjà déroulé, il a été célébré dans les rues de Reggio, et il a duré plus de trois mois. C’est au troisième mois que le jugement a été rendu, quand les prolétaires de Reggio ont ouvert le feu sur la police à plusieurs reprises. Le gouvernement et les staliniens paieront très cher leur victoire sur Reggio.

Staliniens, messieurs du gouvernement, notables, vous pourrez avaler Reggio, mais vous ne le digérerez pas !

Reggio a finalement été la première insurrection véritable de la révolution italienne. Insuffisante, incomplète, souvent confuse, mais surtout calomniée, elle a le mérite d’avoir terminé la période des simples révoltes rapidement réprimées comme Battipaglia, comme Caserte, comme les prisons, et a finalement ouvert la période des insurrections armées. À Reggio, pour la première fois en Italie, l’État s’est vu ignoré aussi longtemps que scandaleusement, et à certains moments directement combattu. Il ne faut donc pas s’étonner des nombreuses et réelles faiblesses de cette insurrection, mais plutôt s’émerveiller de sa force. C’est l’exemple de ce que cette insurrection a produit de meilleur qui est destiné à être transmis et reproduit.

Ceci dit, nous ne voyons pas en quoi d’autre les prolétaires de Reggio sont criticables.

Camarades !

Maintenant l’issue de la crise actuelle est entre les mains des ouvriers sauvages du nord. La crise révolutionnaire italienne doit maintenant continuer à se compliquer jusqu’à ouvrir la voie à sa simplification radicale.

Si pour la révolte de Battipaglia il y avait eu partout une farce de solidarité platonique de tous les groupes politiques de la gauche, du P.C.I. aux maoïstes, aucun groupe de politiciens n’ose maintenant appuyer l’insurrection de Reggio, parce qu’aucun n’ose admettre son propre démenti. Et tous deviennent les calomniateurs et les opposants actifs au mouvement qui les démasquera. Ce n’est pas un hasard si, en même temps que l’armée et les renforts de police arrivés pour réprimer la révolte, les pro-chinois de Lotta Continua sont descendus à Reggio pour récupérer le mouvement, se couvrant une fois de plus de ridicule. Il n’y a pire insulte aux producteurs de mensonges que de dire la vérité.

La présence abusive et insuffisamment combattue, à l’intérieur même de la révolte, de provocateurs fascistes — du reste pas plus accentuée à Reggio que dans le reste du pays — a été très commode pour les staliniens du P.C.I. qui, bien longs à la dénoncer en tant que telle, ont saisi l’occasion pour parler de révolte « réactionnaire et fasciste ». Mais dire la vérité est l’avantage et le droit de la presse révolutionnaire. Nous le disons clairement : l’intervention de l’armée, l’état de siège, est la véritable conquête de la longue insurrection de Reggio. Pourquoi en vérité, a été déclaré l’état de siège ? Parce qu’une ville s’est insurgée et a pris les armes. Et alors vive l’état de siège dans toutes les villes !

L’autre conquête de la révolte de Reggio est d’avoir montré clairement aux ouvriers du sud et du nord le rôle essentiellement répressif et policier du parti dit communiste et des bureaucraties syndicales en cette période révolutionnaire. Constatant la défaite qui d’étendait dans la police syndicale, le ministre du travail Donat-Cattin a proposé, le 18 octobre, la formation d’un véritable corps spécial de « police du travail ». Quand ceci sera fait l’Italie n’aura plus rien à envier à la Chine de Mao, où c’est l’armée qui contraint les ouvriers à travailler.

Camarades !

Le gouvernement est depuis longtemps préparé à violer les lois mêmes de son État parce que dans un moment de crise révolutionnaire dans laquelle l’existence de l’État est en jeu, il n’existe plus pour le gouvernement qu’une seule et inviolable loi : la survivance de l’État.

Nous ne l’avons jamais oublié : « notre terrain n’est pas le terrain du droit ; c’est le terrain de la révolution. Le gouvernement de son côté a finalement abandonné l’hypocrisie du terrain légal ; il s’est placé sur le terrain révolutionnaire, parce que le terrain contre-révolutionnaire est aussi révolutionnaire. »

Camarades !

Le problème pratique que Reggio et toutes les luttes sanglantes des vingt-quatre derniers mois ont objectivement posé aux ouvriers, ce n’est pas celui du désarmement de la police, mais celui de l’armement du prolétariat.

Le pouvoir qui existe actuellement n’a pu que nous être enlevé et donc ne pourra être reconquis que par nous-mêmes. Nous ne devons rien à personne, parce que nous ne possédons rien. Mais c’est justement pour cela que nous sommes les créditeurs les plus menaçants !

Camarades !

Les policiers ne sont pas notre seule cible : il y a aussi les staliniens du P.C.I., les bureaucrates syndicaux, les maoïstes !

Là où commence la violence révolutionnaire commence la fin du réformisme.

Soldats !

En de telles circonstances, nous ne vous demanderons pas de désobéir ; c’est la raison et l’honnêteté des prolétaires que vous serez appelés à réprimer qui vous l’impose.

Vive les prolétaires révolutionnaires de Reggio de Calabre !

Vive la grève sauvage des cheminots !

Vive les taulards enragés !

Vive les camarades qui dans les usines de toute l’Italie déchirent la carte du P.C.I. et du syndicat !

Vive les luttes sauvages des ouvriers dans les usines du nord !

Vive le pouvoir absolu des Conseils Ouvriers !

Milan, octobre 1970.

Internationale situationniste – Traduit d’après une brochure de la section italienne par des individus autonomes

 

 

Le tract reproduit ici, que l’on pouvait déjà trouver à la « piazza Fontana » et devant les principales usines de Milan le 19 décembre 1969, lorsque la répression était au plus fort, est l’unique exemple de compréhension immédiate et générale de ce que les militants les plus « extrémistes » n’osaient affirmer timidement et seulement partiellement  que quelques mois plus tard, à propos des bombes du 12 décembre.

 

Le Reichstag brûle-t-il ?

Camarades,

Le mouvement réel du prolétariat révolutionnaire italien le conduit vers le point où sera impossible — pour lui et pour ses ennemis — tout retour au passé. Tandis que tombent l’une après l’autre toutes les illusions sur la possibilité de rétablir le « normal » de la situation précédente, mûrit pour tous les partis la nécessité de risquer leur propre présent pour gagner leur propre futur.

Devant la montée du mouvement révolutionnaire, malgré l’action méthodique de récupération des syndicats et des bureaucrates de la vieille et de la nouvelle « gauche », il devient fatal pour le pouvoir de dépoussiérer encore une fois la vieille comédie de l’ordre, jouant cette fois-ci la fausse carte du terrorisme, dans la tentative de conjurer la situation qui le contraint à découvrir tout son jeu devant la clarté de la révolution.

Les attentats anarchistes de 1921, gestes désespérés des survivants à la faillite du mouvement révolutionnaire d’alors, fournirent un prétexte commode à la bourgeoisie italienne pour instaurer, avec le fascisme, l’état de siège sur toute la société.

Forte — dans son impuissance — de la leçon du passé, la bourgeoisie italienne de 1969 n’a pas besoin de vivre la grande peur du mouvement révolutionnaire ni d’attendre la force qui ne pourra lui venir que de sa défaite, pour se libérer de ses propres illusions démocratiques. Aujourd’hui elle n’a plus besoin des erreurs des vieux anarchistes pour trouver un prétexte à la réalisation politique de sa propre réalité totalitaire, mais elle essaie de se forger elle-même un tel prétexte, en coinçant les nouveaux anarchistes dans une machination policière, ou en manipulant les plus faibles d’entre eux par une grossière provocation. Les anarchistes, en effet, offrent les meilleures « qualités» pour les exigences du pouvoir : image détachée et idéologique du mouvement réel, leur extrémisme « spectaculaire »  permet de frapper par leur intermédiaire l’extrémisme réel du mouvement.

La bombe de Milan a explosé contre le prolétariat

Destinée à frapper les fractions les moins radicalisées pour les allier au pouvoir, et rassembler la bourgeoisie pour la « chasse aux sorcières », ce n’est pas un hasard s’il y a eu un massacre pour les agriculteurs (Banque Nationale de l’Agriculture) tandis qu’il n’y a eu que de la peur parmi les bourgeois (Banque Commerciale). Les résultats, directement et indirectement, des attentats sont leur propre finalité.

Pour le passé, l’acte terroriste — comme manifestation primitive et infantile de la violence révolutionnaire dans les situations archaïques ou comme violence perdue sur le terrain des révolutions vaincues — n’a jamais été qu’un acte de refus partiel et pour cela vaincu au départ : la négation de la politique sur le terrain de la politique elle-même. Au contraire, dans la situation actuelle, face à la montée d’une nouvelle période révolutionnaire, c’est le pouvoir lui-même qui, dans la tendance à sa propre affirmation totalitaire, exprime spectaculairement sa propre négation terroriste.

Dans un moment qui voit renaître le mouvement qui supprime tout pouvoir séparé des individus, le pouvoir lui-même est contraint de redécouvrir, jusque dans sa praxis consciente, que tout ce qu’il ne tue pas l’affaiblit. Mais la bourgeoisie italienne est la plus misérable d’Europe. Incapable aujourd’hui de réaliser sa propre terreur active sur le prolétariat il ne lui reste plus aujourd’hui qu’à communiquer à la population sa propre terreur passive, la peur du prolétariat.

Impuissante et maladroite dans la tentative d’arrêter de cette manière le développement du mouvement révolutionnaire et de se créer en même temps artificiellement une force qu’elle ne possède pas, elle risque de perdre d’un seul coup ces deux possibilités. C’est ainsi que les fractions les plus avancées du pouvoir (internes ou parallèles, gouvernementales ou d’opposition) ont dû se tromper. L’excès de faiblesse porte la bourgeoisie italienne sur le terrain de l’excès policier, c’est pourquoi celle-ci commence à comprendre que sa seule possibilité de sortir d’une agonie sans fin passe par le risque de la fin immédiate de son agonie.

C’est ainsi que le pouvoir doit dès le début brûler la dernière carte politique à jouer avant la guerre civile ou un coup d’État dont il est incapable, la double carte du faux « péril fasciste » (pour la gauche) et du faux « péril anarchiste » (pour la droite), dans le but de masquer et de rendre possible son offensive contre le péril véritable, le prolétariat. De plus, l’acte avec lequel la bourgeoisie tente de conjurer la guerre civile est en réalité son premier acte de guerre civile contre le prolétariat.

Il ne s’agit donc plus pour le prolétariat de l’éviter ou de la commencer, mais de la vaincre.

Et celui-ci a désormais commencé à comprendre que ce n’est pas par la violence partielle qu’il peut vaincre, mais par l’auto-gestion totale de la violence révolutionnaire et l’armement général des travailleurs organisés en Conseils Ouvriers. Il sait donc désormais qu’il doit repousser définitivement avec la révolution l’idéologie de la violence ainsi que la violence de l’idéologie.

Camarades ! ne vous laissez pas arrêter là : le pouvoir et ses alliés ont peur de perdre tout ; nous ne devons pas avoir peur d’eux et surtout pas de nous-mêmes : « nous n’avons rien à perdre que nos chaînes et tout un monde à gagner ».

Vive le pouvoir absolu des Conseils ouvriers !

Les amis de l’Internationale

Sacco et Vanzetti
Via Orsini n° 1970
Stencil volé.

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Machiavel comme philosophe

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Machiavel comme philosophe

1) À première vue, rien de plus étranger à toute préoccupation philosophique que cette œuvre. Machiavel n’a rien écrit dans le genre, a manifesté une complète indifférence en matière religieuse ou métaphysique. Son œuvre, apparemment contradictoire, et dont les ambiguïtés ont nourri quatre siècles de polémiques d’interprétation (par exemple son apologétique de la tyrannie et son républicanisme — opposition fameuse entre l’auteur du Prince et celui des Discours sur la Première Décade de Tite-Live [N.B. Le Prince est de 1513, les Discours sont commencés la même année]) est étrangère à tout exposé systématique.

Surtout : Machiavel est celui qui, le premier, rejetant toute illusion morale ou « idéologique » s’est explicitement proposé de décrire la réalité des rapports sociaux-historiques, contre leurs apparences : « Il m’a semblé plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination. » (Le Prince) [Citation extrêmement célèbre, essentielle]

[Note. Le même texte ajoute cet argument, éminemment pratique : « … il y a si loin de la sorte qu’on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour cela qui se devrait faire, il apprend plutôt à se perdre qu’à se conserver. »]

2) Mais cette œuvre qui envisage uniquement les rapports réels des hommes et de leur histoire contient en fait des conceptions sous-jacentes de l’homme et de l’histoire. Toutes deux traditionnelles, et toutes deux appartenant à la vieille philosophie (gréco-romaine ou partiellement chrétienne), quoique Machiavel ait poussé à l’extrême la première de ces conceptions, alors qu’il reste tout à fait banal quant à la seconde.

A. Conception de l’homme. Il est mauvais ; mais subdivision manifeste en deux catégories.

Citation générale, universelle et absolue : « … les hommes toujours se découvrent à la fin méchants, s’ils ne sont par nécessité contraints d’être bons. » (Le Prince)

a) Catégorie du commun des hommes : Dominés par la peur et l’intérêt (mais cet intérêt est rarement bien compris ; ils sont trop bêtes, et aiment trop s’illusionner).

Citations : « Les hommes ne sont pas moins lents à saisir ce qui est à leur portée que prompts à convoiter ce qui est hors de leur atteinte. » (Histoires florentines)

« … les hommes oublient plus tôt la mort de leur père que la perte de leur patrimoine.” (Le Prince)

« S’il s’est élevé un esprit de discorde parmi vos troupes, envoyez-les au danger, la peur les réunira toujours. » (L’Art de la guerre)

b) Catégorie du héros. Il est bien loin de « l’homme historique » de Hegel. Il est seul, et ce qu’il réalise n’est que pour lui-même, dans des circonstances qui ne sont jamais qu’accidentelles (et historiqument équivalentes). Il ne s’agit que de les dominer, par la ruse et la force, pour ses fins privées.

Les fins personnelles (qui sont aussi les plus hautes fins humaines) sont la puissance et la gloire — qui pour Machiavel ne peuvent en aucun cas s’opposer : l’excès de l’une doit être l’excès de l’autre ; et tout excès est bon, si on en a les moyens. À coup sûr, c’est « au-delà du bien et du mal » (il n’y a plus aucune valeur commune reconnaissable), mais l’idée née en Grèce du « jugement de la postérité » sur les héros, apparue avec l’idée d’histoire universelle, demeure importante, et essentiellement inchangée : elle est seulement devenue amorale, et ne craint plus aucune « démesure ».

L’homme qui peut — donc, qui doit — se réaliser, réalise sa virtù. Ce fameux concept intraduisible me paraît assez bien traduit par « maîtrise ». C’est au sens où l’on disait que le feu a la vertu de consumer le bois. Il est impératif d’employer le mot en italien quand on écrit savamment sur Machiavel !

Citations : « Un esprit sage ne condamnera jamais quelqu’un pour avoir usé d’un moyen hors des règles ordinaires pour régler une monarchie ou fonder une république. Ce qui est à désirer, c’est que si le fait l’accuse, le résultat l’excuse… » (Discours sur la Première Décade de Tite-Live)

et, sur César Borgia — « toutes ces entreprises du Duc rassemblées et considérées, je ne vois point en quoi il mérite d’être repris… »

… « Car ayant le cœur grand et l’intention haute, il ne se pouvait comporter autrement… » (Le Prince, souligné par moi)

B. Conception de l’histoire. Elle est absolument cyclique. Liée au réel temps cyclique si bien compris par de récents théoriciens justement fameux, cette conception de Machiavel va jusqu’à croire à l’éternel retour des mêmes formes de gouvernement [Note : L’excès de la monarchie absolue aboutit à la République. Celle-ci dégénère en désordre, qui ramène la tyrannie. La monarchie rétablit l’ordre en tempérant le despotisme, etc.], dans le même ordre fatal. C’est un des points les plus faibles de la pensée de Machiavel (et, par là, dans son analyse concrète de sa propre époque) car déjà le temps historique courait vite en ligne droite, le vieux temps était derrière lui…

Citation : « L’effet le plus ordinaire des révolutions que subissent les empires est de les faire passer de l’ordre au désordre, pour les ramener ensuite à l’ordre. Il n’a point été donné aux choses humaines de s’arrêter à un point fixe lorsqu’elles sont parvenues à leur plus haute perfection ; ne pouvant plus s’élever, elles descendent ; et pour la même raison, quand elles ont touché au plus bas du désordre, faute de pouvoir tomber plus bas, elles remontent, et vont successivement ainsi du bien au mal et du mal au bien. » (Histoires florentines)

3) Problème (apparent) : Comment concilier la banalité apparente des conceptions philosophiques de Machiavel et l’indiscutable originalité de sa pensée ; le fait surtout qu’elle s’impose au centre de tout débat moderne sur le sens de la société et des actions humaines ?

Hic Rhodus, hic salta :

— Machiavel a posé sous la plus brutale lumière le problème de la fin et des moyens (Rapports avec la violence politique moderne).

— C’est une description exacte de l’action historique, à laquelle manque encore l’histoire comme sens.

— Sa philosophie est pauvre dans la mesure où sa conception de l’histoire est archaïque (déjà pour son temps). Mais sa recherche de « la vérité effective de la chose » atteint au cœur du problème vrai de la philosophie. Machiavel est, d’un point de vue moderne, philosophe en ceci qu’il veut réaliser ce qui était, dans la philosophie, idéologie de la vérité ; mais avant que la « réalisation de la philosophie » soit historiquement formulable et réalisable. [N.B. Cette dernière assertion est un peu lourde]

— Quand viendra son plus grand commentateur marxiste, Antonio Gramsci (Notes sur Machiavel) « la philosophie de la praxis » aura trouvé des bases historiques plus conscientes.

 

Notes inédites de Guy Debord.

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Action en Belgique contre l’Assemblée des critiques d’art internationaux (juin 1958)

Action en Belgique contre l’Assemblée des critiques d’art internationaux

Le 12 avril, deux jours avant la réunion à Bruxelles d’une assemblée générale des critiques d’art internationaux, les situationnistes diffusaient largement une adresse à cette assemblée, signée — au nom des sections algérienne, allemande, belge, française, italienne et scandinave de l’I.S. — par Khatib, Platschek, Korun, Debord, Pinot-Gallizio et Jorn :

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« Ce qui se fait ici vous paraît à tous simplement ennuyeux. L’Internationale situationniste considère pourtant que cet attroupement de tant de critiques d’art comme attraction de la Foire de Bruxelles est ridicule, mais significatif.

Dans la mesure où la pensée moderne, pour la culture, se découvre avoir été parfaitement stagnante depuis vingt-cinq ans ; dans la mesure où toute une époque, qui n’a rien compris et n’a rien changé, prend conscience de son échec, ses responsables tendent à transformer leurs activités en institutions. Ils en appellent ainsi à une reconnaissance officielle de la part d’un ensemble social à tous égards périmé mais encore matériellement dominant, dont ils ont été dans la plupart des cas les bons chiens de garde.

La carence principale de la critique dans l’art moderne est de n’avoir jamais su concevoir la totalité culturelle, et les conditions d’un mouvement expérimental qui la dépasse perpétuellement. En ce moment, la domination accrue de la nature permet et nécessite l’emploi de pouvoirs supérieurs de construction de la vie. Ce sont là les problèmes d’aujourd’hui ; et ces intellectuels qui retardent, par peur de la subversion générale d’une certaine forme d’existence et des idées qu’elle a produites, ne peuvent plus que s’affronter irrationnellement, en champions de tel ou tel détail du vieux monde — d’un monde achevé, et dont ils n’ont même pas connu le sens. Les critiques d’art s’assemblent donc pour échanger les miettes de leur ignorance et de leurs doutes. Quelques personnes, dont nous savons qu’elles font actuellement un effort pour comprendre et soutenir les recherches nouvelles, ont accepté en venant ici de se confondre dans une immense majorité de médiocres, et nous les prévenons qu’elles ne peuvent espérer garder un minimum d’intérêt pour nous qu’en rompant avec ce milieu.

Disparaissez, critiques d’art, imbéciles partiels, incohérents et divisés ! C’est en vain que vous montrez le spectacle d’une fausse rencontre. Vous n’avez rien en commun qu’un rôle à tenir ; vous avez à faire l’étalage, dans ce marché, d’un des aspects du commerce occidental : votre bavardage confus et vide sur une culture décomposée. Vous êtes dépréciés par l’Histoire. Même vos audaces appartiennent à un passé dont plus rien ne sortira.

Dispersez-vous, morceaux de critiques d’art, critiques de fragments d’arts. C’est maintenant dans l’Internationale situationniste que s’organise l’activité artistique unitaire de l’avenir. Vous n’avez plus rien à dire.

L’Internationale situationniste ne vous laissera aucune place. Nous vous réduirons à la famine. »

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Il appartenait à notre section belge de mener sur place l’opposition nécessaire. Dès le 13 avril, veille de l’ouverture des travaux, alors que les critiques d’art des deux mondes, présidés par l’américain Sweeney, étaient accueillis à Bruxelles, le texte de la proclamation situationniste était porté à leur connaissance par plusieurs voies. On fit tenir des exemplaires à un grand nombre de critiques, par la poste ou par distribution directe. On téléphona tout ou partie du texte à d’autres, appelés nommément. Un groupe força l’entrée de la Maison de la Presse, où les critiques étaient reçus, pour lancer des tracts sur l’assistance. On en jeta davantage sur la voie publique, des étages ou d’une voiture. On vit ainsi, après l’incident de la Maison de la Presse, des critiques d’art qui venaient ramasser les tracts jusque dans la rue, pour les soustraire à la curiosité des passants. Enfin toutes les dispositions furent prises pour ne laisser aux critiques aucun risque d’ignorer ce texte. Les critiques d’art en question ne répugnèrent pas à faire appel à la police, et usèrent des moyens que leur ménageaient les intérêts impliqués dans l’Exposition Universelle pour entraver la reproduction dans la presse d’un écrit nuisible au prestige de leur foire et de leur pensée. Notre camarade Korun se trouve sous le coup de poursuites judiciaires pour son rôle dans cette manifestation.

Internationale situationniste n° 1, juin 1958.

 

« La proposition de Korun concernant une action à tenter à l’occasion de la Conférence internationale des critiques d’art — le 15 avril à Bruxelles — a trouvé ici la plus grande approbation. Nous nous arrêterons, si vous êtes d’accord, au plan suivant :
Nous allons imprimer à Paris 2000 exemplaires d’un tract à jeter dans cette réunion — si possible lors de sa séance inaugurale — au moment même où l’un de nous, prenant soudainement la parole, en lira le texte (un peu avant d’autres exemplaires auront été postés à destination des journaux d’Europe).
Sur cette affaire le secret le plus rigoureux doit être gardé, l’effet de surprise étant nécessaire et suffisant pour le succès. Il me semble que vous quatre devez être les seuls à connaître ce projet en Belgique — sauf, bien entendu, si quelqu’un d’autre a d’ici là rejoint nettement nos positions.
Essayez de nous envoyer par retour de courrier tous les renseignements qu’il vous sera possible d’obtenir immédiatement sur cette conférence, ses participants, etc., mais surtout son appellation et sa date exactes (qui devront figurer sur notre tract).
Enfin, prévoyez au mieux les moyens de s’y introduire à plusieurs sans rencontrer d’obstacle (cartes d’invitation par les relations que vous pouvez avoir dans la presse, etc.). »

Lettre de Guy Debord à la section belge, 13 mars 1958.

 

« Comme tu l’as vu par ma carte je me trouvais à la fin de la semaine dernière à Bruxelles, pour discuter avec nos camarades belges de la rédaction de notre revue, et de l’action à mener en Belgique. L’ambiance là-bas est très satisfaisante. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 14 mars 1958.

 

« Tout va bien en Belgique où nous préparons un grand scandale (intervention contre une Assemblée internationale de critiques d’art) au début de la Foire universelle. Mais cela doit rester absolument secret jusqu’au 15 avril. N’en parle à personne. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 21 mars 1958.

 

« J’ai bien reçu ta lettre exprès en réponse au télégramme de Jorn. Merci. D’ailleurs, Korun nous avait aussi fait parvenir des renseignements utiles et le tract est fait : vous avez certainement déjà vu l’épreuve, envoyée vendredi chez Wilma.
Jorn a dû partir d’urgence samedi, bien plus tôt que prévu, pour le Danemark. De sorte qu’il passera par Bruxelles seulement à son retour, c’est-à-dire dans les premiers jours d’avril. Il vous portera secrètement le tirage de notre tract, qu’il vaut mieux ne pas confier à la poste.
Pouvez-vous vous charger, en outre, de l’expédition d’une centaine d’exemplaires, en imprimés sous enveloppes, adressés à des journaux et à des revues à travers l’Europe ? Il faudrait poster cela la veille du jour de notre intervention. Je vous enverrais dans ce cas une liste d’adresses (à compléter d’après vos connaissances). On peut aussi expédier le tout de Paris, mais peut-être est-il mieux de souligner aussi par ce détail que, la chose se passant en Belgique, c’est notre section belge qui a mené complètement l’opération ? »

Lettre de Guy Debord à Maurice Wyckaert, 24 mars 1958.

 

« Je joins à cette lettre un exemplaire du tract qui doit servir le 14 avril à une intervention contre les critiques d’art, à Bruxelles. Garde-le ultrasecret jusqu’à cette date. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 4 avril 1958.

 

« Jorn arrive du Danemark, et me demande de vous annoncer son passage à Bruxelles vendredi et samedi prochains, c’est-à-dire le 11 et le 12 avril.
Vous pouvez le joindre vendredi au Canterbury ; et organiser pour samedi une rencontre avec Korun, à qui j’écris aussi à l’instant.
Jorn vous portera le tirage du tract. »

Lettre de Guy Debord à Maurice Wyckaert, 4 avril 1958.

 

« Fixer une adresse à Bruxelles n’a aucun caractère d’urgence. Ce sera seulement pour faciliter les contacts directs des Belges ou des Hollandais avec vous. Le point de vue pratique mis à part, nous pensons aussi qu’il faut souligner l’aspect centralisé du mouvement. Je crois qu’à cet égard la signature du tract anti-A.I.C.A. par six responsables est bonne, introduisant implicitement l’idée d’une sorte de comité central formé des délégués de chaque section. […]
Venons-en à l’essentiel : l’action contre les critiques.
Il sera peut-être gênant que Korun n’ait pas été admis, mais c’est pour un motif très honorable, et le fait de n’avoir rien de commun avec cette organisation ajoutera à la pureté du geste.
L’idée de la distribution du tract par les jolies filles est excellente mais :
1°) Tenez compte du fait que même si ce tract est remis sous enveloppe, les résultats se feront sentir en peu de temps. Tout porte à croire que l’on priera gentiment les jolies filles de quitter la maison de la presse. Et à moins que vous n’en ayez une trentaine pour constituer des équipes de rechange, qu’est-ce qui vous garantit de pouvoir effectuer cette distribution toute la journée de dimanche ? Pourtant les critiques arriveront échelonnés sur toute la journée.
2°) Ceci ne peut en aucun cas remplacer l’intervention publique. Car notre but n’est pas tant de troubler personnellement les critiques — qui ensuite feront le silence sur cette affaire. C’est de réussir un geste de propagande devant la presse internationale qui, chaque jour, enverra aux journaux du monde entier un récit de la journée à Bruxelles. Il faut être le sujet d’une de ces chroniques. Ce qu’il faut faire absolument, au minimum, c’est le lancer de tracts sur l’assemblée. Vous réussirez toujours à introduire quelqu’un — au besoin déguisé en plombier ? Il n’y aura aucune raison, pour la police, de protéger particulièrement cette assemblée. Nous n’avons pas à faire un scandale, au sens surréaliste. Nous devons simplement faire connaître notre position dans une réunion où nous ne sommes pas invités à parler. C’est tout au plus une impolitesse. Mais elle doit être remarquée.
Si vous faites le coup des “hôtesses situationnistes” qui est en lui-même très bon — mais partiel —, il semble que vous devez adopter ce calendrier :
Samedi soir tard : poster les tracts en imprimés (pour lesquels nous avons envoyé hier une liste d’adresses, que vous devez compléter surtout largement pour la presse bruxelloise. Préparez immédiatement les enveloppes timbrées).
Dimanche toute la journée : distribution — ou essai de distribution à la maison de la presse.
Nuit de dimanche à lundi : collage sur les murs de cent tracts de face et de cent tracts au verso, collés deux par deux côte à côte + collage d’une cinquantaine de tracts évoquant des aspects plus constructifs (Nouveau Théâtre d’opérations dans la culture et Aux producteurs de l’art moderne) qu’Asger vous portera également — mais qui ne doivent pas être jetés en même temps que l’Adresse.
Enfin, lundi ou à défaut mardi au moment qui vous paraîtra le plus favorable, lancer de l’Adresse dans une réunion où la presse est présente — et, si possible, tentative pour en lire le texte, même sans micro et sans grande possibilité d’être entendu.
Cette succession d’opérations plus limitées enlève tout risque d’échec. Mais si vous pouviez être sûrs que l’intervention par surprise — lecture et lancer dans l’assemblée — réussira, vous devriez vous abstenir de la distribution de dimanche, et même peut-être du collage.
Enfin, écrivez vite ici tous les résultats, et envoyez le plus possible de coupures de presse relatant vos exploits : j’en ai besoin pour les commentaires de l’expédition qui seront en bonne place dans Internationale Situationniste.
Si, à la suite du scandale, vous avez l’occasion de répondre à des journaux pour y rectifier quelque chose, faites-le toujours — au nom de la section belge — dans le sens d’une violence aggravée, mais en vous référant aux perspectives constructives que vous représentez (mais que vous n’avez pas à développer dans ce cadre).
À vous de jouer. Bonne chance à tous. »

Lettre de Guy Debord à Walter Korun, 8 avril 1958.

 

« Je quitte Paris jeudi, et Asger part vendredi pour Bruxelles afin de porter les tracts qui doivent servir contre les critiques d’art.
[…] Je vais t’apporter un certain nombre d’exemplaires de l’Adresse de l’I.S. à l’assemblée générale de l’Association Internationale des critiques d’art au bas de laquelle ta signature comme représentant de l’Italie doit te donner une autorité plus officielle dans les discussions avec Pistoi et les autres. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 9 avril 1958.

 

« Nous sommes depuis deux jours à Bruxelles, Asger et moi, et nous avons mis au point le scandale contre les critiques d’art.
On t’a expédié ce soir 30 tracts : fais le plus de bruit possible autour de cette affaire en Italie (IMMÉDIATEMENT). »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 12 avril 1958.

 

« À Bruxelles les critiques d’art ont organisé une conspiration du silence de la presse. Certains critiques ramassaient nos tracts dans la rue, par terre, pour que le public n’en ait pas connaissance !
Korun est poursuivi en justice, par suite d’une plainte de l’A.I.C.A., ou du moins de ses responsables belges. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 15 avril 1958.

 

« Après la bataille de Bruxelles, je suis en route pour venir te voir. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 19 avril 1958.

 

« Les Belges ont réussi à lancer 1000 tracts d’un cinquième étage. Ils sont contents. »

Lettre de Guy Debord à Asger Jorn, 27 avril 1958.

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Sur nos moyens et nos perspectives (décembre 1958)

Sur nos moyens et nos perspectives


Les trois documents qui suivent sont les notes d’un débat ouvert par Constant dans l’I.S., au mois de septembre. Le deuxième texte précise en réponse la position du comité de rédaction de cette revue, après une discussion avec Asger Jorn.

 

1

En relisant les écrits de Jorn (« Contre le fonctionnalisme », « Structure et changement » , etc.) il m’est évident que certaines des idées qui y sont exposées doivent être attaquées directement. Ces idées, aussi bien que l’activité picturale, me semblent être indéfendables vis-à-vis de la conception de ce que peut être l’urbanisme unitaire. Quant à l’histoire de l’art moderne, Jorn sous-estime l’importance positive du Dadaïsme et surestime le rôle des romantiques (Klee) dans l’ancien Bauhaus. Son approche de la culture industrielle est naïve et l’imagination appartient selon lui à l’individu isolé.

J’ai aussi peu de goût pour le primitivisme individualiste en peinture que pour l’abstraction et l’architecture dites froides, bien qu’on aime souligner entre ces deux tendances une controverse qui est fausse et artificielle.

La culture industrielle et machiniste est un fait incontestable et les procédés artisanaux, y compris la peinture des deux tendances (la conception d’un art « libre » est une erreur), sont condamnés.

La machine est un outil indispensable pour tout le monde, même les artistes, et l’industrie est le seul moyen pour subvenir aux besoins, même esthétiques, de l’humanité à l’échelle du monde actuel.

Ce ne sont plus des « problèmes » pour les artistes, c’est la réalité qu’ils ne peuvent pas impunément ignorer.

Ceux qui se méfient de la machine et ceux qui la glorifient montrent la même incapacité de l’utiliser.

Le travail machiniste et la production en série offrent des possibilités de création inédites, et ceux qui sauront mettre ces possibilités au service d’une imagination audacieuse seront les créateurs de demain.

Les artistes ont pour tâche d’inventer de nouvelles techniques et d’utiliser la lumière, le son, le mouvement, et en général toutes les inventions qui peuvent influencer les ambiances.

Sans cela l’intégration de l’art dans la construction de l’habitat humain reste chimérique comme les propositions de Gilles Ivain.

Dix ans nous séparent de Cobra et l’histoire de l’art soi-disant expérimental nous en démontre les erreurs.

J’en ai tiré la conséquence il y a six ans en abandonnant la peinture et en me lançant dans une expérimentation plus efficace, et en rapport avec l’idée d’un habitat unitaire.

Je crois que les discussions doivent s’orienter vers ce point qui me semble décisif pour le développement de l’I.S.

 

2

[Réponse à la lettre de Constant ouvrant le débat sur les idées de Jorn]

Aucune peinture n’est défendable du [d’un] point de vue situationniste. Ce genre de problème ne se pose plus. Disons tout au plus d’une peinture donnée qu’elle est applicable à telle [ou telle] construction. Nous devons chercher au-delà des expressions divisées, au-delà même de tout spectacle (aussi complexe que celui-ci puisse devenir).

Évidemment, ne pouvant agir qu’à partir de la réalité de la culture présente, nous courons le risque de la confusion, de la compromission et de l’échec. Si l’actualité artistique parvenait à faire dominer certaines de ses valeurs dans l’I.S., les véritables expériences culturelles de l’époque seraient entreprises ailleurs.

[Il est vrai que les deux termes de l’opposition primitivisme individualiste pictural et architecture froide sont également à dédaigner. Les contradictions réelles ne sont pas là.]

Tout art qui veut s’accrocher à une liberté artisanale dépassée est perdu d’avance (Jorn a souligné quelque part cet aspect réactionnaire dans le Bauhaus). Un art libre, dans l’avenir, c’est un art qui dominerait et emploierait toutes les nouvelles techniques de conditionnement. En dehors de cette perspective, il n’y a que l’esclavage du passé artificiellement ranimé, et du commerce.

Nous sommes apparemment tous d’accord sur le rôle positif de l’industrie. C’est le développement matériel de l’époque qui a créé la crise générale de la culture, et la possibilité de son renversement dans une construction unitaire de la vie pratique.

Nous approuvons la formule : « Ceux qui se méfient de la machine et ceux qui la glorifient montrent la même incapacité de l’utiliser. » Mais nous ajouterons : « Et de la transformer. » Il faut tenir compte d’une relation dialectique. La construction des ambiances n’est pas seulement l’application à l’existence quotidienne d’un niveau artistique permis par un progrès technique. C’est aussi un changement qualitatif de la vie, susceptible d’entraîner une reconversion permanente des moyens techniques.

Les propositions de Gilles Ivain ne s’opposent en aucun point à ces considérations sur la production industrielle moderne. Elles sont au contraire faites sur cette base historique. Si elles sont chimériques, c’est dans la mesure où nous ne disposons pas concrètement des moyens techniques d’aujourd’hui (disons dans la mesure où aucune forme d’organisation sociale n’est encore capable de faire un usage expérimental « artistique » de ces moyens) — non parce que ces moyens n’existent pas ou parce que nous les ignorons. Dans ce sens, nous croyons [je crois] à la valeur révolutionnaire de telles revendications momentanément utopiques.

L’échec du mouvement Cobra, ainsi que sa faveur posthume auprès d’un certain public, s’expliquent par le terme « art soi-disant expérimental ». Cobra croyait qu’il suffisait d’avoir de bonnes intentions, le slogan d’un art expérimental. Mais en fait, c’est au moment où l’on trouve un tel slogan que les difficultés commencent : que[l] peut être, et comment réaliser, l’art expérimental de notre époque ?

Les expérimentations plus efficaces tendront vers un habitat unitaire, non isolé et statique, mais en liaison avec des unités transitoires de comportement.

 

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LES DÉLÉGUÉS DES GROUPES QUI VONT CONSTITUER L'I.S. RÉUNIS AU CONGRÈS D'ALBA

« Ils ont beau écrivailler, s’exalter réciproquement, faire les enthousiastes, mettre dans leur parti des femmes et des petits maîtres, ils ne seront jamais que d’insolents médiocres. »

Fréron (Lettre à Malesherbes, à propos des Encyclopédistes).

 

3

Le point culminant dans notre discussion me semble se situer dans l’usage qu’on se propose de la culture présente.

Pour ma part, j’estime que le caractère choquant qu’exige la construction d’ambiances exclut les arts traditionnels tels que la peinture et la littérature, usées à fond, et devenues incapables d’aucune révélation. Ces arts liés à une attitude mystique et individualiste sont inutilisables pour nous.

Nous devons donc inventer de nouvelles techniques dans tous les domaines, visuels, oraux, psychologiques, pour les unir plus tard dans l’activité complexe qui engendra l’urbanisme unitaire.

L’idée de remplacer les arts traditionnels par une activité plus large et plus libre a marqué tous les mouvements artistiques de ce siècle. Depuis les « ready made » de Duchamp (à partir de 1913), une suite d’objets gratuits, dont la création était étroitement liée à un comportement expérimental, a entrecoupé l’histoire des écoles artistiques. Dada, le surréalisme, « de Stijl », le constructivisme, Cobra, l’Internationale lettriste, ont cherché des techniques qui surpassent l’œuvre d’art. À travers les oppositions apparentes des mouvements divers de ce siècle, c’est cela qu’ils ont en commun. Et voilà le vrai développement de la culture présente, étouffée par le bruit des quasi-réussites dans les domaines de la peinture et de la littérature, qui traînent leur agonie jusque dans nos jours.

Pour des intérêts commerciaux, l’histoire de l’art moderne a été faussée à un degré incroyable. Nous ne pouvons plus être tolérants. Quant à la culture présente, même si nous devons la rejeter dans son ensemble, il faut distinguer sévèrement entre le vrai et le faux, entre ce qui est utilisable pour le moment, et ce qui est compromettant.

Je crois que les recherches purement formelles, si l’on s’en empare pour les transformer à nos fins, sont très utilisables.

Laissons aux fossoyeurs officiels la triste besogne d’enterrer les cadavres des expressions picturales et littéraires. La dévalorisation de ce qui ne nous sert plus n’est pas notre affaire ; d’autres s’en occupent.

Constant

Internationale situationniste n° 2, décembre 1958.

 

Extraits de la correspondance entre Guy Debord et Constant relative à l’article « Sur nos moyens et nos perspectives »

« Si tu as du texte à envoyer tout de suite, cela m’arrange : on commence à composer demain une partie d’I.S. n° 2. Le dernier délai serait le 7 septembre. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 3 août 1958.

 

« J’espère que tu pourras m’envoyer l’article dont tu parles pour les premiers jours de septembre (le 7 précisément peut passer pour une limite).
Oui, tout esprit de “picturalisme” doit être pourchassé et cette évidence n’est déjà pas facile à faire accepter à tout le monde.
Je ne crois pas que nous voulions surestimer l’importance du surréalisme par rapport aux autres recherches que tu cites. Il me semble même que l’esthétique que le surréalisme a finalement imposée est moins avancée. La place privilégiée de ce mouvement — c’est-à-dire pour le premier numéro de la revue l’étendue de la critique qui lui est consacrée — vient de ce fait que le surréalisme s’est présenté comme une entreprise totale, concernant toute une façon de vivre. C’est cette intention qui constitue son caractère le plus progressif, qui nous oblige maintenant à nous comparer à lui, pour nous en différencier (le passage d’un art révolutionnaire utopique à un art révolutionnaire expérimental). Bien sûr nous sommes encore loin de ce passage. Tout ce qui nous intéresse vraiment ne peut être encore qu’au stade de la revendication. Ainsi le manque de réalisme est un défaut presque inévitable mais qu’il faut combattre le plus possible parmi nous.
Je souhaite que ton article apporte dans le débat un bon nombre des éléments qui y manquent, et critique sévèrement certains points trop irréalistes dans le premier numéro.
Mondrian a certainement annoncé beaucoup de nos positions actuelles (“l’art est un simple produit de remplacement dans une époque où la vie manque de beauté. L’art disparaîtra à mesure que la vie aura plus d’équilibre” etc.). Mais est-ce dans une perspective révolutionnaire, ou bien plutôt mystique d’ “équilibre” ?
Il est bien entendu que nous n’avons pas de doctrine à faire approuver et partager. L’expérience que nous voulons mener, si nous sommes capables de la mener réellement, suppose une discussion ouverte, qui peut aller jusqu’à la polémique, entre tous ceux qui s’accordent sur cette ligne générale de recherche (de même que toute confrontation avec des artistes radicalement étrangers à ces préoccupations relèverait d’une simple revue littéraire).
J’apprécie ta rigueur, à propos du comité de rédaction, si tu crains d’endosser la responsabilité de tendances idéologiques que tu désapprouves. Je souhaite que tu t’exprimes en toute liberté. Ceci aidera certainement la fraction la plus réellement expérimentale dans l’I.S. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 8 août 1958.

 

« Il va de soi que la liberté de discussion que j’ai déjà garantie entre nous (dans la revue de l’I.S.) permet toute attaque, aussi directe qu’il faudra, contre les conceptions de Jorn — ou d’un autre. Jorn, avec qui j’ai discuté sur la base de ta lettre, est naturellement lui-même d’accord sur ce principe.
Je t’ai envoyé hier Pour la forme, qui sortait de chez le brocheur. Il y a là-dedans d’autres thèses de Jorn dont tu n’avais pu avoir connaissance jusqu’ici. Cependant j’insiste sur le fait que l’ensemble de ce recueil est consacré à l’expérience transitoire du Bauhaus imaginiste (comme le précise l’avertissement) et non aux objectifs que nous allons maintenant essayer d’atteindre.
Je t’envoie aussi quelques notes en réponse à certains points des remarques par lesquelles tu as ouvert la discussion.
Donc, si tu as le temps, veux-tu faire l’article critique dont tu m’avais déjà parlé ? Le dernier délai est repoussé au début d’octobre. Ou bien nous pouvons publier ensemble, comme correspondance échangée, les deux éléments de la discussion qui sont déjà écrits — et auxquels tu peux ajouter encore une réponse, de la longueur qui te conviendra. Je crois que rendre public un débat sur ce point central est très bon aussi bien pour les situationnistes actuels que pour ceux qui s’intéressent à présent, de l’extérieur, à nos positions communes.
Tu vas voir surgir Jorn à Amsterdam d’un instant à l’autre, mais pour discuter d’un tout autre sujet. Quoi qu’il en soit j’espère avoir bientôt une réponse de toi, et le plaisir de te voir. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 25 septembre 1958.

 

« D’accord. Envoie au plus tôt ta réponse dans la discussion. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 3 octobre 1958.

 

« Je suis très content d’avoir reçu ta réponse finale pour la discussion. Je l’approuve entièrement. À partir de ces propositions l’I.S. peut marcher de l’avant, malgré les hésitations de son “aile droite”. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 12 octobre 1958.

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Les situationnistes en Amérique (décembre 1958)

 

« L’histoire du visa U.S.A. est magnifique. Compte sur moi pour utiliser cela dans la revue. »

Lettre de Guy Debord à Asger Jorn, 12 octobre 1958.

« Asger m’écrit aussi que le visa U.S. lui a été refusé (bien qu’il ait été invité, par l’attaché culturel de l’ambassade à Londres) parce que lui s’est refusé à jurer qu’il n’avait jamais été membre du parti communiste. En réponse, il a écrit que l’on enlève un tableau de lui exposé à Pittsburgh. Ce qui me paraît une très bonne attitude. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 12 octobre 1958.

 

Les situationnistes en Amérique

Au mois d’octobre Jorn, qui était à Londres et se disposait à partir pour le Mexique, demanda à l’ambassade des États-Unis un visa pour passer par New York. Il avait été précédemment l’objet de diverses sollicitations et invitations d’organismes culturels américains. On lui demanda de jurer qu’il n’avait jamais été membre d’un parti communiste, ou d’organisations voisines, et qu’il n’avait jamais été emprisonné pour des crimes. Jorn refusa, évidemment, avec indignation. L’accès des États-Unis lui étant interdit, il écrivit à la Fondation Carnegie, à Pittsburg, qu’il refusait toute présentation officielle en Amérique de productions artistiques dont l’auteur est personnellement indésirable dans le pays.

Avant de quitter la France, Jorn avait dénoncé dans sa lettre du 20 septembre au quotidien danois Politiken, une autre forme d’hypocrisie qui, sous des louanges stupides, tend à la falsification de l’histoire récente de l’avant-garde expérimentale, et de son propre rôle :

« Politiken a publié le 10 septembre un article intitulé “Le grand Asger”. Je me permets de corriger certaines erreurs. Ma rencontre avec Dotremont, au sanatorium de Silkeborg en 1951, n’est pas à l’origine du mouvement Cobra (l’Internationale des Artistes Expérimentaux), ni de notre amitié personnelle. Cette époque marque au contraire une fin sur les deux plans : l’échec économique de l’expérience Cobra nous avait mené à ce point d’épuisement physique, et d’autre part les divergences idéologiques profondes survenues entre les différents participants avaient déjà entraîné l’arrêt définitif de leur collaboration…

Le mouvement Cobra, fortement soutenu par les autorités artistiques en Hollande et en Belgique, mais qui n’avait jamais obtenu sa reconnaissance au Danemark, a décidé son autodissolution en 1951 (cf. annonce dans le numéro 10 de la revue Cobra).

Entre 1953 et 1957, j’ai participé à l’activité du Bauhaus Imaginiste, principalement en Italie, en France et en Grande-Bretagne. Les positions expérimentalistes de ce mouvement étant opposées à toute conception d’un enseignement didactique des arts, je n’ai pu diriger l’école de céramique dont vous parlez…

Mon récent livre, Pour la forme, est le résumé théorique des travaux de cette période qui avait dépassé la tendance de Cobra. Cette période est elle-même achevée… Je participe maintenant aux recherches de l’Internationale situationniste et je veux espérer que celles-ci seront comprises dans mon pays plus vite et plus exactement que les phases antérieures de ma participation à l’art moderne. »

La rédaction de Politiken, répondant quelques jours après avec embarras, prétendit s’excuser par le seul fait que l’article incriminé, écrit par Dotremont, avait subi des coupures. Cette réponse avait l’impudence de suggérer que peut-être Dotremont croyait de bonne foi être plus notre ami qu’il ne l’était en fait et, indiquant son adresse actuelle, conseillait scandaleusement de se mettre en contact direct avec lui pour dissiper le malentendu. En attendant Politiken jugeait peu opportun de publier les rectifications dont le volume total n’atteignait pas le dixième de son article confusionniste. L’I.S., par une lettre signée de Khatib, brisa nettement la malhonnête tentative de discussions :

« M. le rédacteur en chef, le rôle de faux-témoin systématique de Christian Dotremont n’est en rien atténué parce que la rédaction de Politiken a opéré certaines coupures dans le déroulement de ses contre-vérités.

Nous n’avons aucun contact à garder avec Dotremont, qui sait parfaitement le mépris dans lequel nous le tenons.

Par contre, si Politiken, qui a pris la responsabilité de rendre public un tel texte, refuse maintenant de publier les rectifications qu’il nécessite, nous publierons celles-ci ailleurs — et naturellement dans le prochain numéro de notre revue — en signalant comment le droit de réponse est traité dans votre journal. »

Internationale situationniste n° 2, décembre 1958.

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Internationale situationniste n° 2 (décembre 1958)

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Construisez vous-mêmes une petite situation sans avenir (mai 1955)

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Ce papillon de l’Internationale lettriste diffusé en mai 1955 reprend le titre d’une métagraphie de Gilles Ivain. « Tout à fait enthousiaste pour ta métagraphie Construisez vous-mêmes une petite situation sans avenir (quel titre !) », lui écrivait Guy Debord en novembre 1953.

 

Rédaction de nuit

Le tract Construisez vous-mêmes une petite situation sans avenir est actuellement apposé sur les murs de Paris, principalement dans les lieux psychogéographiquement favorables.

Ceux de nos correspondants qui auront pris plaisir à coller ce tract peuvent en réclamer d’autres à la rédaction de Potlatch.

Potlatch n° 20, 30 mai 1955.

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Notes sur la « question des immigrés » (décembre 1985)

Notes sur la « question des immigrés »

Notes pour Mezioud

Tout est faux dans la « question des immigrés », exactement comme dans toute question ouvertement posée dans la société actuelle ; et pour les mêmes motifs : l’économie — c’est-à-dire l’illusion pseudo-économique — l’a apportée, et le spectacle l’a traitée.

On ne discute que de sottises. Faut-il garder ou éliminer les immigrés ? (Naturellement, le véritable immigré n’est pas l’habitant permanent d’origine étrangère, mais celui qui est perçu et se perçoit comme différent et destiné à le rester. Beaucoup d’immigrés ou leurs enfants ont la nationalité française ; beaucoup de Polonais ou d’Espagnols se sont finalement perdus dans la masse d’une population française qui était autre.) Comme les déchets de l’industrie atomique ou le pétrole dans l’Océan — et là on définit moins vite et moins « scientifiquement » les seuils d’intolérance — les immigrés, produits de la même gestion du capitalisme moderne, resteront pour des siècles, des millénaires, toujours. Ils resteront parce qu’il était beaucoup plus facile d’éliminer les Juifs d’Allemagne au temps d’Hitler que les Maghrébins, et autres, d’ici à présent : car il n’existe en France ni un parti nazi ni le mythe d’une race autochtone !

Faut-il donc les assimiler ou « respecter les diversités culturelles » ? Inepte faux choix. Nous ne pouvons plus assimiler personne : ni la jeunesse, ni les travailleurs français, ni même les provinciaux ou vieilles minorités ethniques (Corses, Bretons, etc.) car Paris, ville détruite, a perdu son rôle historique qui était de faire des Français. Qu’est-ce qu’un centralisme sans capitale ? Le camp de concentration n’a créé aucun Allemand parmi les Européens déportés. La diffusion du spectacle concentré ne peut uniformiser que des spectateurs. On se gargarise, en langage simplement publicitaire, de la riche expression de « diversités culturelles ». Quelles cultures ? Il n’y en a plus. Ni chrétienne ni musulmane ; ni socialiste ni scientiste. Ne parlez pas des absents. Il n’y a plus, à regarder un seul instant la vérité et l’évidence, que la dégradation spectaculaire-mondiale (américaine) de toute culture.

Ce n’est surtout pas en votant que l’on s’assimile. Démonstration historique que le vote n’est rien, même pour les Français, qui sont électeurs et ne sont plus rien (1 parti = 1 autre parti ; un engagement électoral = son contraire ; et plus récemment un programme — dont tous savent bien qu’il ne sera pas tenu — a d’ailleurs enfin cessé d’être décevant, depuis qu’il n’envisage jamais plus aucun problème important. Qui a voté sur la disparition du pain ?). On avouait récemment ce chiffre révélateur (et sans doute manipulé en baisse) : 25 % des « citoyens » de la tranche d’âge 18-25 ans ne se sont pas inscrits sur les listes électorales, par simple dégoût. Les abstentionnistes sont d’autres, qui s’y ajoutent.

Certains mettent en avant le critère de « parler français ». Risible. Les Français actuels le parlent-ils ? Est-ce du français que parlent les analphabètes d’aujourd’hui, ou Fabius (« Bonjour les dégâts ! ») ou Françoise Castro (« Ça t’habite ou ça t’effleure ? »), ou B.-H. Lévy ? Ne va-t-on pas clairement, même s’il n’y avait aucun immigré, vers la perte de tout langage articulé et de tout raisonnement ? Quelles chansons écoute la jeunesse présente ? Quelles sectes infiniment plus ridicules que l’islam ou le catholicisme ont conquis facilement une emprise sur une certaine fraction des idiots instruits contemporains (Moon, etc.) ? Sans faire mention des autistes ou débiles profonds que de telles sectes ne recrutent pas parce qu’il n’y a pas d’intérêt économique dans l’exploitation de ce bétail ; on le laisse donc en charge aux pouvoirs publics.

Nous nous sommes faits américains. Il est normal que nous trouvions ici tous les misérables problèmes des U.S.A., de la drogue à la Mafia, du fast-food à la prolifération des ethnies. Par exemple, l’Italie et l’Espagne, américanisées en surface et même à une assez grande profondeur, ne sont pas mélangées ethniquement. En ce sens, elles restent plus largement européennes (comme l’Algérie est nord-africaine). Nous avons ici les ennuis de l’Amérique sans en avoir la force. Il n’est pas sûr que le melting-pot américain fonctionne encore longtemps (par exemple avec les Chicanos qui ont une autre langue). Mais il est tout à fait sûr qu’il ne peut pas un moment fonctionner ici. Parce que c’est aux U.S.A. qu’est le centre de la fabrication du mode de vie actuel, le cœur du spectacle qui étend ses pulsations jusqu’à Moscou ou à Pékin ; et qui en tout cas ne peut laisser aucune indépendance à ses sous-traitants locaux (la compréhension de ceci montre malheureusement un assujettissement beaucoup moins superficiel que celui que voudraient détruire ou modérer les critiques habituels de « l’impérialisme »). Ici, nous ne sommes plus rien : des colonisés qui n’ont pas su se révolter, les béni-oui-oui de l’aliénation spectaculaire. Quelle prétention, envisageant la proliférante présence des immigrés de toutes couleurs, retrouvons-nous tout à coup en France, comme si l’on nous volait quelque chose qui serait encore à nous ? Et quoi donc ? Que croyons-nous, ou plutôt que faisons-nous encore semblant de croire ? C’est une fierté pour leurs rares jours de fête, quand les purs esclaves s’indignent que des métèques menacent leur indépendance !

Le risque d’apartheid ? Il est bien réel. Il est plus qu’un risque, il est une fatalité déjà là (avec sa logique des ghettos, des affrontements raciaux, et un jour des bains de sang). Une société qui se décompose entièrement est évidemment moins apte à accueillir sans trop de heurts une grande quantité d’immigrés que pouvait l’être une société cohérente et relativement heureuse. On a déjà fait observer en 1973 cette frappante adéquation entre l’évolution de la technique et l’évolution des mentalités : « L’environnement, qui est reconstruit toujours plus hâtivement pour le contrôle répressif et le profit, en même temps devient plus fragile et incite davantage au vandalisme. Le capitalisme à son stade spectaculaire rebâtit tout en toc et produit des incendiaires. Ainsi son décor devient partout inflammable comme un collège de France. » Avec la présence des immigrés (qui a déjà servi à certains syndicalistes susceptibles de dénoncer comme « guerres de religions » certaines grèves ouvrières qu’ils n’avaient pu contrôler), on peut être assurés que les pouvoirs existants vont favoriser le développement en grandeur réelle des petites expériences d’affrontements que nous avons vu mises en scène à travers des « terroristes » réels ou faux, ou des supporters d’équipes de football rivales (pas seulement des supporters anglais).

Mais on comprend bien pourquoi tous les responsables politiques (y compris les leaders du Front national) s’emploient à minimiser la gravité du « problème immigré ». Tout ce qu’ils veulent tous conserver leur interdit de regarder un seul problème en face, et dans son véritable contexte. Les uns feignent de croire que ce n’est qu’une affaire de « bonne volonté anti-raciste » à imposer, et les autres qu’il s’agit de faire reconnaître les droits modérés d’une « juste xénophobie ». Et tous collaborent pour considérer cette question comme si elle était la plus brûlante, presque la seule, parmi tous les effrayants problèmes qu’une société ne surmontera pas. Le ghetto du nouvel apartheid spectaculaire (pas la version locale, folklorique, d’Afrique du Sud), il est déjà là, dans la France actuelle : l’immense majorité de la population y est enfermée et abrutie ; et tout se serait passé de même s’il n’y avait pas eu un seul immigré. Qui a décidé de construire Sarcelles et les Minguettes, de détruire Paris ou Lyon ? On ne peut certes pas dire qu’aucun immigré n’a participé à cet infâme travail. Mais ils n’ont fait qu’exécuter strictement les ordres qu’on leur donnait : c’est le malheur habituel du salariat.

Combien y a-t-il d’étrangers de fait en France ? (Et pas seulement par le statut juridique, la couleur, le faciès.) Il est évident qu’il y en a tellement qu’il faudrait plutôt se demander : combien reste-t-il de Français et où sont-ils ? (Et qu’est-ce qui caractérise maintenant un Français ?) Comment resterait-il, bientôt, de Français ? On sait que la natalité baisse. N’est-ce pas normal ? Les Français ne peuvent plus supporter leurs enfants. Ils les envoient à l’école dès trois ans, et au moins jusqu’à seize, pour apprendre l’analphabétisme. Et avant qu’ils aient trois ans, de plus en plus nombreux sont ceux qui les trouvent « insupportables » et les frappent plus ou moins violemment. Les enfants sont encore aimés en Espagne, en Italie, en Algérie, chez les Gitans. Pas souvent en France à présent. Ni le logement ni la ville ne sont plus faits pour les enfants (d’où la cynique publicité des urbanistes gouvernementaux sur le thème « ouvrir la ville aux enfants »). D’autre part, la contraception est répandue, l’avortement est libre. Presque tous les enfants, aujourd’hui, en France, ont été voulus. Mais non librement ! L’électeur-consommateur ne sait pas ce qu’il veut. Il « choisit » quelque chose qu’il n’aime pas. Sa structure mentale n’a plus cette cohérence de se souvenir qu’il a voulu quelque chose, quand il se retrouve déçu par l’expérience de cette chose même.

Dans le spectacle, une société de classes a voulu, très systématiquement, éliminer l’histoire. Et maintenant on prétend regretter ce seul résultat particulier de la présence de tant d’immigrés, parce que la France « disparaît » ainsi ? Comique. Elle disparaît pour bien d’autres causes et, plus ou moins rapidement, sur presque tous les terrains.

Les immigrés ont le plus beau droit pour vivre en France. Ils sont les représentants de la dépossession ; et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire. et presque universelle. Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement.

Avec l’égalisation de toute la planète dans la misère d’un environnement nouveau et d’une intelligence purement mensongère de tout, les Français, qui ont accepté cela sans beaucoup de révolte (sauf en 1968) sont malvenus à dire qu’ils ne se sentent plus chez eux à cause des immigrés ! Ils ont tout lieu de ne plus se sentir chez eux, c’est très vrai. C’est parce qu’il n’y a plus personne d’autre, dans cet horrible nouveau monde de l’aliénation, que des immigrés.

Il vivra des gens sur la surface de la Terre, et ici même, quand la France aura disparu. Le mélange ethnique qui dominera est imprévisible, comme leurs cultures, leurs langues mêmes. On peut affirmer que la question centrale, profondément qualitative, sera celle-ci : ces peuples futurs auront-ils dominé, par une pratique émancipée, la technique présente, qui est globalement celle du simulacre et de la dépossession ? Ou, au contraire, seront-ils dominés par elle d’une manière encore plus hiérarchique et esclavagiste qu’aujourd’hui ? Il faut envisager le pire, et combattre pour le meilleur. La France est assurément regrettable. Mais les regrets sont vains.

 

Rédigées en décembre 1985 par Guy Debord, ces notes furent communiquées à Mezioud Ouldamer, qui publiera en novembre 1986 aux Éditions Gérard Lebovici Le Cauchemar immigré dans la décomposition de la France.

 

« J’ai lu le manuscrit du Cauchemar immigré avec grande admiration. Tout est juste ; et c’est bien dit. Sur ce sujet, tellement central dans la décomposition de la France, c’est exactement la scandaleuse vérité qu’il fallait écrire. On n’y peut faire, de bonne foi, aucune réserve. Reçois toutes mes amicales félicitations. »

Lettre de Guy Debord à Mezioud Ouldamer, 30 août 1986.

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Contributions servant à rectifier l’opinion du public sur la révolution dans les pays sous-développés (octobre 1967)

 

« Il serait toujours plus opportun d’avoir ton “livre sous-developpé” fini dans un court délai. »

Lettre de Guy Debord à Mustapha Khayati, 10 août 1966.

 

Contributions servant à rectifier l’opinion du public sur la révolution dans les pays sous-développés

1

Le rôle éminemment révolutionnaire de la bourgeoisie est d’avoir introduit, d’une façon décisive et irréversible, l’économie dans l’histoire. Maîtresse fidèle de cette économie, elle est, depuis son apparition, la maîtresse effective — bien que parfois inconsciente — de « l’histoire universelle ». Pour la première fois celle-ci a cessé d’être un phantasme métaphysique ou un acte du Weltgeist pour devenir un fait matériel, aussi concret que l’existence triviale de chaque individu. Depuis l’avènement de la production marchande, rien dans le monde n’échappe au développement implacable de ce néo-fatum, l’invisible rationalité économique : la logique de la marchandise. Totalitaire et impérialiste par essence, elle exige pour terrain d’action la planète entière, et pour serviteurs la totalité des hommes. Là où il y a marchandise, il n’y a que des esclaves.

2

À la cohérence oppressive d’une classe particulière pour maintenir l’humanité dans la préhistoire, le mouvement révolutionnaire — produit direct et involontaire de la domination capitaliste bourgeoise — a opposé depuis plus d’un siècle le projet d’une cohérence libératrice, œuvre de tous et de chacun, l’intervention libre et consciente de la création de l’Histoire : l’abolition réelle de toute division en classes et la suppression de l’Économie.

3

Là où il a pénétré — c’est-à-dire presque partout dans le monde — le virus de la marchandise ne cesse de bouleverser les formations socio-économiques les plus sclérosées, et de permettre à des millions d’êtres humains de découvrir dans la misère et la violence le temps historique de l’économie. Partout où il pénètre il répand son principe destructeur, dissout les vestiges du passé, et pousse à leur extrême tous les antagonismes. En un mot, il hâte la révolution sociale. Toutes les murailles de Chine s’écroulent à son passage, et à peine s’installe-t-il en Inde que tout se dissout autour de lui et des révolutions agraires éclatent à Bombay, au Bengale et à Madras : les zones pré-capitalistes du monde accèdent à la modernité bourgeoise, mais sans la base matérielle de celle-ci. Comme dans le cas de son prolétariat, là aussi les forces que la bourgeoisie a contribué à libérer, ou même à créer, vont maintenant se tourner contre elle et contre ses serviteurs autochtones : la révolution des sous-développés devient un des principaux chapitres de l’histoire moderne.

4

Si le problème de la révolution dans les pays sous-développés se pose d’une façon particulière, ceci est dû au développement même de l’histoire. C’est que, dans ces pays, le retard économique général — entretenu par la domination coloniale et les couches qui la soutiennent —, le sous-développement des forces productives, ont empêché le développement de formations socio-économiques qui devraient rendre immédiatement exécutable la théorie révolutionnaire élaborée, depuis plus d’un siècle, à partir des sociétés capitalistes avancées. La totalité de ces pays, au moment où ils entrent en lutte, ignore la grande industrie, et le prolétariat est loin d’y être la classe majoritaire. C’est la paysannerie pauvre qui assume cette fonction.

5

Les différents mouvements de libération nationale sont apparus bien après la déroute du mouvement ouvrier, consécutive à la défaite de la révolution russe, transformée dès son avènement en contre-révolution au service d’une bureaucratie prétendue communiste. Ils ont donc subi, soit consciemment, soit dans une fausse conscience, toutes les tares et les faiblesses de cette contre-révolution généralisée ; et, le retard général aidant, ils n’ont pu dépasser aucune des limites imposées au mouvement révolutionnaire vaincu. Et c’est justement à cause de la défaite de celui-ci que les pays colonisés ou semi-colonisés ont eu à combattre seuls l’impérialisme. Mais, le combattant seul sur une partie seulement du terrain révolutionnaire total, ils ne l’ont chassé que partiellement. Les régimes d’oppression qui se sont installés partout où la révolution de libération nationale a cru triompher ne sont qu’une des formes sous lesquelles s’opère le retour du refoulé.

6

Quelles que soient les forces qui y ont participé, et quel que soit le radicalisme de leurs directions, les mouvements de libération nationale ont toujours abouti à l’accession des sociétés ex-colonisées à des formes modernes de l’État, et à des prétentions à la modernité dans l’économie. En Chine, Imago pater des révolutionnaires sous-développés, la lutte des paysans contre l’impérialisme américain, européen et japonais a fini, vu la défaite du mouvement ouvrier dès les années 1925-1927, par mener au pouvoir une bureaucratie sur le modèle russe. Le dogmatisme stalino-léniniste dont elle dore son idéologie — récemment réduite au catéchisme rouge de Mao — n’est que le mensonge et, dans le meilleur des cas, la fausse conscience, qui accompagnent sa pratique contre-révolutionnaire.

7

Le Fanonisme et le Castro-Guévarisme sont la fausse conscience à travers laquelle la paysannerie accomplit l’immense tâche de débarrasser la société pré-capitaliste de ses séquelles semi-féodales et coloniales, et d’accéder à la dignité nationale foulée aux pieds des colons et des classes dominantes rétrogrades. Le Benbellisme, Nassérisme, Titisme ou Maoïsme sont les idéologies qui annoncent la fin de ces mouvements et leur appropriation privative par les couches urbaines petites-bourgeoises ou militaires : la recomposition de la société d’exploitation, mais cette fois-ci avec de nouveaux maîtres et sur la base de nouvelles structures socio-économiques. Partout où la paysannerie a lutté victorieusement et a mené au pouvoir les couches qui ont encadré et dirigé sa lutte, elle a été la première à subir leurs violences, et à payer les frais énormes de leur domination. La bureaucratie moderne, comme la plus antique (en Chine par exemple), édifie son pouvoir et sa prospérité sur la surexploitation des paysans : l’idéologie ne change rien à l’affaire. En Chine ou à Cuba, en Égypte ou en Algérie, elle joue partout le même rôle et assume les mêmes fonctions.

8

Dans le processus d’accumulation du capital, la bureaucratie est la réalisation de ce dont la bourgeoisie était seulement le concept. Ce que la bourgeoisie a fait pendant des siècles « à travers le sang et la boue », la bureaucratie veut le réaliser consciemment et « rationnellement » en l’espace de quelques décennies. Seulement la bureaucratie ne peut accumuler le capital sans accumuler les mensonges : ce qui constituait le péché originel de la richesse capitaliste est sinistrement baptisé « accumulation primitive socialiste ». Tout ce que les bureaucraties sous-développées disent, se représentent et s’imaginent être le socialisme, n’est en réalité rien d’autre que le néo-mercantilisme achevé. « L’État bourgeois sans bourgeoisie » (Lénine) ne peut dépasser les tâches historiques de la bourgeoisie ; et le pays industriel le plus développé montre au pays moins développé l’image de son propre développement à venir. La bureaucratie bolchevik au pouvoir ne trouvait rien de mieux à proposer au prolétariat révolutionnaire russe que de « se mettre à l’école du capitalisme d’État allemand ». Tous ces pouvoirs soi-disant socialistes sont tout au plus une imitation sous-développée de la bureaucratie qui a dominé et vaincu le mouvement révolutionnaire en Europe. Ce que peut faire, ou est obligée de faire la bureaucratie, n’émancipera pas la masse des travailleurs, ni n’améliorera substantiellement sa condition sociale, car ceci dépend non seulement des forces productives mais de leur appropriation par les producteurs. Toutefois, ce qu’elle ne manquera pas de faire, c’est de créer les conditions matérielles pour réaliser les deux. La bourgeoisie a-t-elle jamais fait moins ?

9

Dans les révolutions bureaucratiques-paysannes, seule la bureaucratie vise consciemment et lucidement le pouvoir. La prise de pouvoir correspond au moment historique où la bureaucratie s’empare de l’État et déclare son indépendance vis-à-vis de masses révolutionnaires, avant même l’élimination des séquelles coloniales, et avant d’être effectivement indépendante de l’étranger. En entrant dans l’État, la nouvelle classe se réfugie dans l’hétéronomie militante contre toute autonomie des masses. Seule propriétaire de toute la société, elle se déclare seule représentante de ses intérêts supérieurs. L’État bureaucratique est en ceci l’État hégélien réalisé. Sa séparation de la société consacre en même temps la séparation en classes antagoniques : l’union momentanée de la bureaucratie et de la paysannerie n’est que la fantastique illusion à travers laquelle toutes deux accomplissent les tâches historiques immenses de la bourgeoisie défaillante. Le pouvoir bureaucratique édifié sur les ruines de la société coloniale précapitaliste n’est pas l’abolition des antagonismes de classes ; il ne fait que substituer aux anciennes, de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, et de nouvelles formes de luttes.

10

N’est sous-développé que celui qui reconnaît la valeur positive de la puissance de ses maîtres. La course pour rattraper la réification capitaliste reste la meilleure voie vers le sous-développement renforcé. La question du développement économique est inséparable de la question du propriétaire véritable de l’économie, du maître réel de la force de travail ; tout le reste est bavardage de spécialistes.

11

Jusqu’ici les révolutions des pays sous-développés n’ont fait qu’essayer d’imiter le bolchevisme de différentes manières ; il s’agit dorénavant de le dissoudre dans le Pouvoir des Soviets.

Mustapha Khayati

Internationale situationniste n° 11, octobre 1967.

 

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Le cinéma après Alain Resnais (décembre 1959)

Le cinéma après Alain Resnais

La « nouvelle vague » de réalisateurs qui effectue en ce moment la relève du cinéma français est définie d’abord par l’absence notoire et complète de nouveauté artistique, fût-ce simplement au stade de l’intention. Moins négativement, elle est caractérisée par quelques conditions économiques particulières dont le trait dominant est sans doute l’importance prise en France, depuis une dizaine d’années, par une certaine critique de cinéma qui représente une force d’appoint non négligeable pour l’exploitation des films. Ces critiques en sont venus à employer cette force directement à leur usage, en tant qu’auteurs de films. Ceci constitue leur seule unité. Les valorisations respectueuses qu’ils plaquaient sur une production dont tout leur échappait servent désormais pour leurs propres œuvres, devenues réalisables à bon marché dans la mesure même où ce jeu de valorisation peut remplacer, pour un public assez étendu, les coûteuses attractions du star system. La « nouvelle vague » est principalement l’expression des intérêts de cette couche de critiques.

Dans la confusion dont ceux-ci ont toujours vécu, comme critiques et comme cinéastes, le film d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, passe avec le reste de la fameuse vague, et recueille le même genre d’admiration. Il est facile de reconnaître sa supériorité. Mais il semble que peu de gens se préoccupent de définir la nature de cette supériorité.

Resnais avait déjà fait plusieurs courts-métrages, avec le plus grand talent (Nuit et Brouillard), mais c’est Hiroshima qui marque un saut qualitatif dans le développement de son œuvre et dans celui du spectacle cinématographique mondial. Si l’on met à part des expériences qui sont restées jusqu’ici en marge du cinéma, tels certains films de Jean Rouch, quant au contenu, ou ceux du groupe lettriste vers 1950, quant aux recherches formelles (Isou, Wolman, Marco — les correspondances du premier surtout avec Resnais n’étant curieusement signalées par personne), Hiroshima apparaît comme le film le plus original, celui qui contient le plus d’innovations depuis l’époque de l’affirmation du cinéma parlant. Hiroshima, sans renoncer à une maîtrise des pouvoirs de l’image, est fondé sur la prééminence du son : l’importance de la parole procède non seulement d’une quantité et même d’une qualité inhabituelles, mais du fait que le déroulement du film est beaucoup moins présenté par les gestes des personnages filmés que par leur récitatif (lequel peut aller jusqu’à faire souverainement le sens de l’image, comme c’est le cas pour le long travelling dans les rues qui termine la première séquence).

Le public conformiste sait qu’il est permis d’admirer Resnais. Il l’admire donc tout comme un Chabrol. Resnais, par diverses déclarations, a montré qu’il avait suivi une ligne réfléchie dans la recherche d’un cinéma fondé sur l’autonomie du son (en définissant Hiroshima comme un « long court-métrage » commenté ; en reconnaissant son intérêt pour quelques films de Guitry ; en parlant de sa tendance vers un opéra cinématographique). Cependant, la discrétion personnelle et la modestie de Resnais ont aidé à estomper le problème du sens de l’évolution qu’il représente. Ainsi, la critique s’est partagée en réserves et éloges également inadéquats.

L’objection la plus banale et la plus fausse consiste à dissocier Resnais de Marguerite Duras, en saluant le talent du metteur en scène pour déplorer l’exagération littéraire des dialogues. Le film est ce qu’il est à cause de cet emploi du langage, que Resnais a voulu, et que son scénariste a réussi. Jean-François Revel, dénonçant très justement, dans Arts (26-8-59), la « révolution rétrospective » menée par le pseudo-modernisme des « nouvelles vagues », romanesque ou cinématographique, commet l’erreur d’y englober Resnais à cause de son commentaire, « pastiche de Claudel ». Ainsi Revel, qui depuis longtemps s’est fait apprécier par l’intelligence de ses attaques sans jamais définir ce qu’il aime, montre une faiblesse soudaine quand il s’agit de distinguer, dans la pacotille à la mode, une nouveauté réelle. Ce qu’il préfère, d’après son article d’Arts, simplement à cause du contenu sympathique, c’est la malheureuse convention cinéatographique des Tripes au soleil, de Bernard-Aubert.

Les partisans de Resnais parlent assez libéralement de génie, à cause du prestigieux mystère du terme, qui dispense d’expliquer l’importance objective d’Hiroshima : l’apparition dans le cinéma « commercial » du mouvement d’auto-destruction qui domine tout l’art moderne.

Les admirateurs d’Hiroshima s’efforcent d’y trouver les petits côtés admirables, par où ils le rejoindraient. Ainsi, tout le monde va parlant de Faulkner et de sa temporalité. Là-dessus, Agnès Varda, qui n’a rien, nous dit qu’elle doit tout à Faulkner. En fait, chacun insiste sur le temps bouleversé du film de Resnais pour ne pas en voir les autres aspects destructifs. De la même façon, on parle de Faulkner comme d’un spécialiste, accidentel, de l’émiettement du temps, accidentellement rencontré par Resnais, pour oublier ce qu’il est déjà advenu du temps, et plus généralement du récit romanesque, avec Proust et Joyce. Le temps d’Hiroshima, la confusion d’Hiroshima, ne sont pas une annexion du cinéma par la littérature ; c’est la suite dans le cinéma du mouvement qui a porté toute l’écriture, et d’abord la poésie, vers sa dissolution.

On a aussi tendance à expliquer Resnais, de même que par des talents exceptionnels, par des motivations psychologiques personnelles — les uns comme les autres ayant évidemment un rôle, que nous n’examinerons pas ici. Ainsi, on entend dire que le thème de tous les films d’Alain Resnais est la mémoire, comme par exemple celui des films de Hawks est l’amitié virile, etc. Mais on veut ignorer que la mémoire est forcément le thème significatif de l’apparition de la phase de critique interne d’un art. De sa mise en question ; sa contestation dissolvante. La question du sens de la mémoire est toujours liée à la question du sens d’une permanence transmise par l’art.

Le plus simple accès du cinéma au moyen d’expression libre est en même temps déjà dans la perspective de la démolition de ce moyen. Dès que le cinéma s’enrichit des pouvoirs de l’art moderne, il rejoint la crise globale de l’art moderne. Ce pas en avant rapproche le cinéma de sa mort, en même temps que de sa liberté : de la preuve de son insuffisance.

Dans le cinéma, la revendication d’une liberté d’expression égale à celle des autres arts masque la faillite générale de l’expression au bout de tous les arts modernes. L’expression artistique n’est en rien une véritable self-expression, une réalisation de sa vie. La proclamation du « film d’auteur » est déjà périmée avant d’avoir effectivement dépassé la prétention et le rêve. Le cinéma, qui a virtuellement des pouvoirs plus forts que les arts traditionnels, est chargé de trop de chaînes économiques et morales pour pouvoir être jamais libre dans les présentes conditions sociales. De sorte que le procès du cinéma sera toujours en appel. Et quand le renversement prévisible des conditions culturelles et sociales permettra un cinéma libre, beaucoup d’autres domaines d’actions auront été introduits nécessairement. Il est probable qu’alors la liberté du cinéma sera largement dépassée, oubliée, dans le développement général d’un monde où le spectacle ne sera plus dominant. Le trait fondamental du spectacle moderne est la mise en scène de sa propre ruine. C’est l’importance du film de Resnais, assurément conçu en dehors de cette perspective historique, d’y ajouter une nouvelle confirmation.

Internationale situationniste n° 3, décembre 1959.

 

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Nouveau théâtre d’opérations dans la culture (janvier 1958)

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Tract (40×21 cm) de la section française de l’Internationale situationniste (janvier 1958). L’illustration est une planche photographique du sud de Paris et de sa banlieue divisée en clichés (numérotés) pris à 2500 m d’altitude, le 5 juin 1950.

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Pour un jugement révolutionnaire de l’art (février 1961)

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« Avec Socialisme ou Barbarie, par certains côtés, cela va moins bien. L’article de Chatel était un détail, quoique vraiment idiot. Comme tu penses, j’ai défendu aussitôt nos positions dans un autre texte Pour un jugement révolutionnaire de l’art, qui n’a pas rencontré un très grand écho du côté « officiel » de l’organisation, mais qui a circulé assez bien en manuscrit. D’ailleurs Chatel ayant quitté l’organisation peu de temps après, la polémique s’est éteinte. »

Lettre de Guy Debord à Daniel Blanchard, 13 juin 1961.

 

Pour un jugement révolutionnaire de l’art

1

L’article de Chatel sur le film de Godard, dans le numéro 31 de Socialisme ou Barbarie, peut être défini comme une critique de cinéma dominée par des préoccupations révolutionnaires. L’analyse du film est faite à partir d’une perspective révolutionnaire de la société, confirme cette perspective, et mène à la conclusion que certaines tendances de l’expression cinématographique doivent être considérées comme préférables à d’autres, toujours en fonction du projet révolutionnaire. C’est évidemment parce que la critique de Chatel expose ainsi la question dans toute son ampleur, et non diverses nuances de goûts, qu’elle est intéressante et nécessite une discussion. Précisément, Chatel trouve dans À bout de souffle une « valeur d’exemple » en faveur d’une thèse qui considère qu’une modification des « formes présentes de la culture » dépend de la production d’œuvres qui apporteraient aux gens « une représentation de leur propre existence ».

2

Une modification des formes présentes de la culture ne peut être rien d’autre que le dépassement de tous les aspects de l’instrumentation esthétique et technique qui constitue un ensemble de spectacles séparés de la vie. Ce n’est pas dans ses significations de surface que l’on doit chercher la relation d’un spectacle avec les problèmes de la société, mais au niveau le plus profond, au niveau de sa fonction en tant que spectacle. « Le rapport entre auteur et spectateur n’est qu’une transposition du rapport fondamental entre dirigeant et exécutant… Le rapport qui est établi à l’occasion du spectacle est, par lui-même, le porteur irréductible de l’ordre capitaliste. ” (Cf. Préliminaires…)

Il ne faut pas introduire des illusions réformistes sur le spectacle qui pourrait se trouver un jour amélioré de l’intérieur ; amendé par ses propres spécialistes, sous le prétendu contrôle d’une opinion publique mieux informée : ceci reviendrait à apporter la caution des révolutionnaires à une tendance, ou une apparence de tendance, dans un jeu où il ne faut surtout pas entrer. Que l’on doit rejeter en bloc au nom des exigences fondamentales du projet révolutionnaire, qui ne peut en aucun cas produire une esthétique parce qu’il est déjà lui-même, dans son ensemble, au-delà du champ de l’esthétique. Il s’agit de faire une critique révolutionnaire de tout art, non une critique d’art révolutionnaire.

3

La parenté entre la prédominance du spectacle dans la vie sociale et celle d’une classe de dirigeants (également fondées sur le besoin contradictoire d’une adhésion passive) n’est pas un paradoxe, un mot d’auteur. C’est une équation de faits qui caractérisent objectivement le monde moderne. Ici se rejoignent la critique culturelle qui tire l’expérience de toute la destruction de l’art moderne par lui-même, et la critique politique qui tire l’expérience de la destruction du mouvement ouvrier par ses propres organisations aliénées. Et si l’on tient vraiment à trouver quelque chose de positif dans la culture moderne, il faut dire que son seul caractère positif apparaît dans son auto-liquidation, son mouvement de disparition, son témoignage contre elle-même.

D’un point de vue pratique, la question qui est posée ici est celle de la liaison d’une organisation révolutionnaire avec des artistes. On sait les déficiences des organisations bureaucratiques et de leurs compagnons de route, dans la formulation et l’usage d’une telle liaison. Mais il semble qu’une compréhension complète et cohérente de la politique révolutionnaire doive effectivement unifier ces activités.

4

La plus grande faiblesse de la critique de Chatel est précisément de reconnaître d’emblée, et même sans évoquer la possibilité d’une discussion de cela, la plus radicale séparation entre les auteurs de toute œuvre artistique et les politiques qui pourraient venir en dresser le bilan. Le cas de Godard expliqué par Chatel est particulièrement éclatant. Ayant admis, comme une évidence pas même utile à rappeler, que Godard est à l’extérieur de tout jugement politique, Chatel ne prend jamais la peine de préciser que Godard n’a pas explicitement fait le procès « du délire culturel dans lequel nous vivons » ; n’a pas délibérément voulu « placer les gens devant leur propre vie ». On traite Godard comme un phénomène de la nature, un objet à conserver. On ne songe pas plus à la posssibilité de positions politiques, philosophiques, etc., propres à Godard qu’à discerner l’idéologie d’un typhon.

Une telle critique s’inscrit d’elle-même dans la sphère de la culture bourgeoise, et précisément dans sa variante nommée « critique d’art », parce qu’elle participe évidemment du « déluge de mots dont on recouvre le moindre aspect de la réalité ». Cette critique est une interprétation, entre tant d’autres, d’une œuvre sur laquelle on n’a aucune prise. On admet au départ que, ce que veut dire l’auteur, on le sait mieux que lui. Cet orgueil apparent est en fait une radicale humilité : puisque l’on souscrit si complètement à la séparation du spécialiste en cause que l’on désespère de pouvoir jamais agir sur lui, ou avec lui (modalités qui demanderaient évidemment que l’on se soucie de ce qu’il a recherché explicitement).

5

La critique d’art est un spectacle au deuxième degré. Le critique est celui qui donne en spectacle son état de spectateur même. Spectateur spécialisé, donc spectateur idéal, énonçant ses idées et sentiments devant une œuvre à laquelle il ne participe pas réellement. Il relance, remet en scène, sa propre non-intervention sur le spectacle. La faiblesse des jugements fragmentaires, hasardeux et largement arbitraires, sur des spectacles qui ne nous concernent pas vraiment est notre lot à tous dans beaucoup de discussions banales de la vie privée. Mais le critique d’art fait étalage d’une telle faiblesse, rendue exemplaire.

6

Chatel pense que si une fraction de la population se reconnaît dans un film elle va pouvoir « se regarder, s’admirer, se critiquer ou se rejeter, en tout cas se servir des images qui passent sur l’écran pour ses propres besoins ». Disons d’abord qu’il y a un certain mystère dans cette conception de l’utilisation du passage de ces images pour la satisfaction de besoins authentiques. Le mode d’emploi n’est pas clair ; il faudrait peut-être d’abord préciser de quels besoins il s’agit pour dire s’ils trouveront réellement là un instrument. Ensuite, tout ce que l’on peut savoir du mécanisme du spectacle, même au stade le plus simplement filmologique, conteste absolument cette vision idyllique de gens également libres de s’admirer ou de se critiquer en se reconnaissant dans des personnages mis en scène. Mais, fondamentalement, il n’est pas possible d’accepter cette division du travail entre des spécialistes incontrôlables qui présenteraient aux gens une image de leur vie, et des publics qui auraient à s’y reconnaître plus ou moins exactement. L’acquisition d’une certaine vérité dans la description du comportement des gens n’est pas forcément positive. Même si Godard leur présente une image d’eux-mêmes où ils peuvent se reconnaître, incontestablement, davantage que dans les films de Fernandel, il leur présente tout de même une image fausse, où ils se reconnaissent faussement.

7

La révolution n’est pas « montrer » la vie aux gens, mais les faire vivre. Une organisation révolutionnaire est obligée de rappeler à tout moment que son but n’est pas de faire entendre à ses adhérents les discours convaincants de leaders experts, mais de les faire parler eux-mêmes, pour parvenir, ou à tout le moins tendre, au même degré de participation. Le spectacle cinématographique est précisément une de ces formes de pseudo-communication — qui a été développée, de préférence à d’autres possibles, par la présente technologie de classe — où ceci est radicalement impraticable. Beaucoup plus par exemple que dans une forme culturelle comme la conférence de type universitaire, avec des questions à la fin, dans laquelle la participation du public, le dialogue, sont déjà placés dans des conditions très défavorables, mais non absolument exclus.

Quiconque a vu un seul débat de ciné-club a aussitôt remarqué les lignes de séparation entre le meneur du débat ; ceux que l’on peut appeler les professionnels de l’intervention, qui reprennent la parole à chaque séance ; et les gens qui essaient d’exprimer une fois leur point de vue en passant. Ces trois catégories sont nettement séparées par leur degré de possession d’un vocabulaire spécialisé, déterminant leur place même dans cette discussion institutionnalisée. L’information et l’influence sont transmises unilatéralement, ne remontent jamais de la base. Pourtant ces trois catégories sont fort proches, dans la même impuissance confuse de spectateurs qui s’affichent, en regard de la véritable ligne de séparation qui passe entre elles et les gens qui font réellement les films. L’unilatéralité de l’influence est encore plus rigoureuse à partir de ce seuil. La différence, très ouverte, dans la maîtrise des instruments conceptuels du débat de ciné-club n’est finalement réduite que par le fait que tous ces instruments sont également inefficaces. Le débat de ciné-club est un spectacle annexe de l’œuvre projetée, plus éphémère que la critique écrite, ni plus ni moins séparé. Apparemment le débat de ciné-club est une tentative de dialogue, de rencontre sociale dans une époque où le milieu urbain atomise de plus en plus les individus. Mais il est en réalité la négation de ce dialogue, car les gens sont réunis là pour ne décider de rien ; pour discuter sous un faux prétexte, avec de faux moyens.

8

Sans envisager les effets à l’extérieur, la pratqiue de la critique cinématographique à ce niveau introduit immédiatement deux risques dans une organisation révolutionnaire.

Le premier péril est que certains camarades soient entraînés à faire d’autres critiques, exprimant leurs jugements différents sur d’autres films, ou même sur celui-ci. À partir des mêmes positions sur la société globale, on ne peut évidemment soutenir une infinité de jugements sur À bout de souffle, mais tout de même un nombre notable. Pour donner un seul exemple immédiat, on peut faire une critique aussi talentueuse, exprimant exactement la même politique révolutionnaire, mais qui s’emploierait à mettre en lumière la participation de Godard, justement, à tout un secteur de la mythologie culturelle dominante : celle du cinéma lui-même (tête-à-tête avec la photo d’Humphrey Bogart, passage au « Napoléon »). Belmondo — sur les Champs-Élysées, à « La Pergola », au carrefour Vavin — y serait considéré comme étant directement l’image (bien sûr largement irréelle, « idéologisée ») que projette de sa propre existence, on ne saurait même pas dire la génération des cinéastes français apparus dans les années 50, mais précisément la micro-société des rédacteurs des Cahiers du cinéma, avec ses rêves disgrâciés de spontanéité sommaire et d’évidences ; avec ses goûts, ses réelles ignorances mais aussi bien ses quelques enthousiasmes culturels.

L’autre péril serait que l’impression d’arbitraire que laisse cette exaltation de la valeur révolutionnaire de Godard conduise d’autres camarades à s’opposer à toute intervention dans les questions culturelles, simplement pour y éviter le risque de manquer de sérieux. Le mouvement révolutionnaire doit au contraire accorder une place centrale à la critique de la culture et de la vie quotidienne. Mais il faut que toute vision de ces faits soit d’abord désabusée ; non respectueuse des modes de communication donnés. Les bases mêmes des relations culturelles existantes doivent être contestées par la critique que le mouvement révolutionnaire a besoin de porter, véritablement, sur tous les aspects de la vie et des relations humaines.

G.-E. Debord

Rédigé en février 1961, après la parution de la critique de S. Chatel sur À bout de souffle, ce texte visait à instaurer une discussion à l’intérieur de l’organisation Pouvoir ouvrier, au moment même où des camarades de l’Internationale situationniste engageaient pour quelque temps un travail commun avec P.O. Nous précisons que G.-E. Debord est membre de l’Internationale situationniste.

 

Écrite en février 1961, cette réponse à un article du social-barbare S. Chatel (pseudonyme de Sébastien de Diesbach) a paru d’abord à Bordeaux dans Notes critiques, bulletin de recherche et d’orientation révolutionnaires n° 3 (second trimestre 1962) avant d’être publiée séparément. Nous donnons ici et pour la première fois une édition de ce texte à partir de l’original dactylographié en février 1961 sur lequel figure cette précision manuscrite : « Texte publié en juin 1962 dans le numéro 3 de Notes critiques, avec trois ou quatre mots incorrectement reproduits. »

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Anti-public relations (janvier 1963)

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Internationale situationniste n° 8, janvier 1963.

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Les situationnistes et les nouvelles formes d’action contre la politique et l’art (octobre 1967)

Les situationnistes et les nouvelles formes d’action contre la politique et l’art

Jusqu’ici, nous nous sommes principalement attachés à la subversion en utilisant des formes, des catégories, héritées des luttes révolutionnaires, du siècle dernier principalement. Je propose que nous complétions l’expression de notre contestation par des moyens qui se passent de toute référence au passé. Il ne s’agit pas pour autant d’abandonner des formes à l’intérieur desquelles nous avons livré le combat sur le terrain traditionnel du dépassement de la philosophie, de la réalisation de l’art, et de l’abolition de la politique ; il s’agit de parachever le travail de la revue, là où elle n’est pas encore opérante.

Une bonne partie des prolétaires se rendant compte qu’ils n’ont aucun pouvoir sur l’emploi de leur vie, le savent, mais ne l’expriment pas selon le langage du socialisme et des précédentes révolutions.

Crachons au passage sur ces étudiants devenus militants de base de groupuscules à vocation de parti de masse, qui osent parfois prétendre que l’I.S. est illisible pour les ouvriers, que son papier est trop glacé pour être mis dans les musettes et que son prix ne tient pas compte du S.M.I.G. Les plus conséquents avec eux-mêmes diffusent donc, ronéotée, l’image qu’ils se font de la conscience d’une classe où ils cherchent fébrilement leur Ouvrier Albert. Ils oublient, entre autres choses, que lorsque les ouvriers lisaient de la littérature révolutionnaire, ils allaient jusqu’à payer cher, relativement plus cher que le prix d’une place au T.N.P., et que lorsque l’envie les reprendra de le faire, ils n’hésiteront pas à dépenser deux ou trois fois ce qu’il faut pour acheter Planète. Mais ce que négligent avant tout ces détracteurs de la typographie, c’est que les rares individus qui prennent leurs bulletins sont précisément ceux qui ont les quelques références pour nous comprendre du premier coup, et que ce qu’ils écrivent est parfaitement illisible pour les autres. Quelques-uns, qui ignorent la densité de lecture des graffitis dans les W.C., ceux des cafés en particulier, ont tout juste pensé qu’avec une écriture parodiant celle de l’école communale, sur des papiers collés sur les gouttières à la façon des annonces de location d’appartements, il serait possible de faire coïncider le signifiant et le signifié de leurs slogans. Nous avons ici la mesure de ce qu’il ne faut pas faire.

Il s’agit pour nous de relier la critique théorique de la société moderne à la critique en actes de cette même société. Sur-le-champ, en détournant les propositions mêmes du spectacle, nous donnerons les raisons des révoltes du jour et du lendemain.

Je propose que nous nous attachions :

1. À l’expérimentation du détournement des photos-romans, des photographies dites pornographiques, et que nous infligions sans ambage leur vérité en rétablissant de vrais dialogues. Cette opération fera crever à la surface les bulles subversives qui spontanément, mais plus ou moins consciemment, se forment pour se dissoudre aussitôt chez ceux qui les regardent. Dans le même esprit, il est également possible de détourner, au moyen de phylactères, toutes les affiches publicitaires ; en particulier celles des couloirs du métro, qui constituent de remarquables séquences.

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COMICS PAR DÉTOURNEMENT (dans Le retour de la colonne Durruti, d’André Bertrand – 1966).

2. À la promotion de la guerilla dans les mass-media ; forme importante de la contestation, non seulement au stade de la guerilla urbaine, mais encore auparavant. La voie a été ouverte par ces Argentins qui investirent le poste de commande d’un journal lumineux et lancèrent ainsi leurs propres consignes et slogans. Il est possible de profiter encore quelque temps du fait que les studios de radio et de télévision ne sont pas gardés par la troupe. Plus modestement, on sait que tout radio-amateur peut, sans grands frais, brouiller, sinon émettre, au niveau du quartier ; que la taille réduite de l’appareillage nécessaire permet une très grande mobilité et, ainsi, de se jouer des repérages trigonométriques. Au Danemark, un groupe de dissidents du P.C. a pu, il y a quelques années, posséder sa propre radio pirate. De fausses éditions de tel ou tel périodique peuvent ajouter au désarroi de l’ennemi. Cette liste d’exemples est vague et limitée pour des raisons évidentes.

L’illégalité de telles actions interdit à toute organisation qui n’a pas choisi la clandestinité un programme suivi dans ce domaine, car il nécessiterait la constitution en son sein d’une organisation spécifique ; ce qui ne peut se concevoir (et être efficace) sans cloisonnement, donc hiérarchie, etc. En un mot, sans retrouver la pente savonneuse du terrorisme. Il convient de se référer plutôt ici à la propagande par le fait, qui est un mode très différent. Nos idées sont dans toutes les têtes — c’est bien connu — et n’importe quel groupe sans lien avec nous, quelques individus qui se réunissent pour cette occasion, peuvent improviser, améliorer les formules expérimentées ailleurs par d’autres. Ce type d’action non concertée ne peut viser à des bouleversements définitifs, mais peut utilement ponctuer la prise de conscience qui se fera jour. D’ailleurs, il ne s’agit pas de s’obnubiler sur le mot illégalité. Le plus grand nombre des actions dans ce domaine peut ne contrevenir en rien aux lois existantes. Mais la crainte de telles interventions amènera les directeurs de journaux à se méfier de leurs typographes, ceux des radios de leurs techniciens, etc., en attendant la mise au point de textes répressifs spécifiques.

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COMICS PAR RÉALISATION DIRECTE (texte de Raoul Vaneigem, images d’André Bertrand – 1967).

3. À la mise au point de comics situationnistes. Les bandes dessinées sont la seule littérature vraiment populaire de notre siècle. Des crétins marqués par leurs années de lycée n’ont pu s’empêcher de disserter là-dessus ; mais ce n’est pas sans déplaisir qu’ils vont lire et collectionner les nôtres. Ils les achèteront même sans doute pour les brûler. Qui ne ressent immédiatement combien il serait facile, pour notre tâche de « rendre la honte encore plus honteuse », par exemple de transformer 13, rue de l’Espoir en 1, bd du Désespoir, en intégrant à l’arrière-plan quelques éléments supplémentaires, ou simplement en changeant les ballons. On voit que cette méthode prend le contrepied du Pop’ art qui décompose en morceaux le comics. Ceci vise au contraire à rendre au comics sa grandeur et son contenu.

4. À la réalisation de films situationnistes. Le cinéma, qui est le moyen d’expression le plus neuf et sans doute le plus utilisable de notre époque, a piétiné près de trois quarts de siècle. Pour résumer, disons qu’il était effectivement devenu le « septième art » cher aux cinéphiles, aux ciné-clubs, aux associations de parents d’élèves. Constatons pour notre usage que le cycle s’est terminé (Ince, Stroheim, le seul Âge d’or, Citizen Kane et M. Arkadin, les films lettristes) ; même s’il reste à découvrir chez les distributeurs étrangers ou dans les cinémathèques certains chefs-d’œuvre, mais d’une facture classique et récitative. Approprions-nous les balbutiements de cette nouvelle écriture ; approprions-nous surtout ses exemples les plus achevés, les plus modernes, ceux qui ont échappé à l’idéologie artistique plus encore que les séries B américains : les actualités, les bandes-annonces, et surtout le cinéma publicitaire.

Au service de la marchandise et du spectacle, c’est le moins qu’on puisse dire, mais libre de ses moyens, le cinéma publicitaire a jeté les bases de ce qu’entrevoyait Eisenstein lorsqu’il parlait de filmer La Critique de l’Économie politique ou l’Idéologie allemande.

Je me fais fort de tourner Le Déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande d’une façon immédiatement perceptible aux prolétaires de Watts qui ignorent les concepts impliqués dans ce titre. Et cette mise en forme nouvelle contribuera sans aucun doute à approfondir, à exacerber, l’expression « écrite » des mêmes problèmes ; ce que nous pourrons vérifier, par exemple, en tournant le film Incitation au meurtre et à la débauche avant de rédiger son équivalent dans la revue, Correctifs à la conscience d’une classe qui sera la dernière. Le cinéma se prête particulièrement bien, entre autres possibilités, à l’étude du présent comme problème historique, au démantèlement des processus de réification. Certes la réalité historique ne peut être atteinte, connue et filmée, qu’au cours d’un processus compliqué de médiations qui permette à la conscience de reconnaître un moment dans l’autre, son but et son action dans le destin, son destin dans son but et son action, sa propre essence dans cette nécessité. Médiation qui serait difficile si l’existence empirique des faits eux-mêmes n’était déjà une existence médiatisée qui ne prend une apparence d’immédiateté que dans la mesure où, et parce que, d’une part la conscience de la médiation fait défaut, et que d’autre part, les faits ont été arrachés du faisceau de leurs déterminations, placés dans un isolement artificiel et mal reliés au montage dans le cinéma classique. Cette médiation a précisément manqué, et devait nécessairement manquer, au cinéma pré-situationniste, qui s’est arrêté aux formes dites objectives, à la reprise des concepts politico-moraux, quand ce n’est pas au récitatif de type scolaire avec toutes ses hypocrisies. Cela est plus compliqué à lire qu’à voir filmé, et voilà bien des banalités. Mais Godard, le plus célèbre des Suisses pro-chinois, ne pourra jamais les comprendre. Il pourra bien récupérer, comme à son habitude, ce qui précède — c’est-à-dire dans ce qui précède récupérer un mot, une idée comme celle des films publicitaires — il ne pourra jamais faire autre chose qu’agiter des petites nouveautés prises ailleurs, des images ou des mots-vedettes de l’époque, et qui ont à coup sûr une résonnance, mais qu’il ne peut saisir (Bonnot, ouvrier, Marx, made in U.S.A., Pierrot le Fou, Debord, poésie, etc.). Il est effectivement un enfant de Mao et du coca-cola.

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PLAN FIXE INTERCALÉ DANS UN TRAVELLING (dans le film de Guy Debord Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps – 1959).

Le cinéma permet de tout exprimer, comme un article, un livre, un tract ou une affiche. C’est pourquoi il nous faut désormais exiger que chaque situationniste soit en mesure de tourner un film, aussi bien que d’écrire un article (cf. « Anti-public relations », n° 8, p. 59). Rien n’est trop beau pour les nègres de Watts.

René Viénet

Internationale situationniste n° 11, octobre 1967.

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Le cinéma et la révolution (septembre 1969)

Le cinéma et la révolution

Dans Le Monde du 8 juillet 1969, J.-P. Picaper, correspondant du Festival du film de Berlin, admire que désormais « Godard pousse son autocritique salutaire dans Le Gai Savoir, coproduction de l’O.R.T.F. et de Radio-Stuttgart — interdit en France —, jusqu’à projeter des séquences tournées dans l’obscurité ou même à laisser le spectateur durant un laps de temps à peine supportable devant un écran vide ». Sans chercher à mesurer ce que ce critique appelle « un laps de temps à peine supportable », on voit que, toujours en pointe, l’œuvre de Godard culmine dans un style destructif, aussi tardivement plagié et inutile que tout le reste, cette négation ayant été formulée dans le cinéma avant même que Godard n’ait commencé la longue série de prétentieuses fausses nouveautés qui suscita tant d’enthousiasme chez les étudiants de la période précédente. Le même journaliste rapporte que le même Godard, dans un court métrage intitulé L’Amour, avoue, par le truchement d’un de ses personnages, que l’on ne peut « mettre la révolution en images », parce que « le cinéma est l’art du mensonge ». Le cinéma n’a pas plus été un « art du mensonge » que tout le reste de l’art, qui était mort dans sa totalité longtemps avant Godard ; lequel n’a même pas été un artiste moderne, c’est-à-dire susceptible de la plus minime originalité personnelle. Le menteur pro-chinois termine donc son bluff en essayant de faire admirer la trouvaille d’un cinéma qui n’en serait pas, tout en dénonçant une sorte de mensonge ontologique, dont il aurait participé comme les autres, mais pas plus. En fait, Godard a été immédiatement démodé par le mouvement de mai 1968, comme fabricant spectaculaire d’une pseudo-critique d’un art récupéré, pour rafistolage, dans les poubelles du passé (cf. « Le rôle de Godard », dans I.S. n° 10). Godard, à ce moment, a fondamentalement disparu en tant que cinéaste, de même qu’il a été insulté et ridiculisé à plusieurs reprises, personnellement, par des révolutionnaires qui le trouvaient sur leur chemin. Le cinéma, comme moyen de communication révolutionnaire, n’est pas intrinsèquement mensonger parce que Godard ou Jacopetti y ont touché ; de même que toute analyse politique n’est pas condamnée à la fausseté parce que les staliniens ont écrit. Actuellement, en différents pays, plusieurs nouveaux cinéastes essaient d’utiliser les films comme instruments d’une critique révolutionnaire, et certains y parviendront partiellement. Seulement, les limites qu’ils subissent dans leur reconnaissance même de la vérité révolutionnaire, aussi bien que dans leurs conceptions esthétiques, les empêcheront encore assez longtemps, à notre avis, d’aller aussi loin qu’il faut. Nous estimons qu’en ce moment seules les positions et les méthodes des situationnistes, selon les thèses formulées par René Viénet dans notre précédent numéro, ont un accès direct à un présent usage révolutionnaire du cinéma — les conditions politico-économiques, bien sûr, pouvant encore faire problème.

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LA COMMUNICATION ET SON MOMENT

« Le film était français et osé. Il s’appelait Hurlements en faveur de Sade. Deux cents jeunes intellectuels londoniens avaient fait la queue et payé cent cinquante francs pour le voir. Fébriles dans leurs fauteuils ils attendaient des images audacieuses et des commentaires provoquants. Pendant quatre-vingt-dix minutes — la durée d’une partie de football — ils virent défiler un film vierge. De temps en temps de brefs éclairs jaillissaient et tout retombait dans l’obscurité. Le commentaire (en version originale) ajoutait sa dense intellectualité à l’audace du désert de celluloïd. »

Paris-Presse (25-5-57).

«Jean-Luc Godard (Week-End) tournera en Italie, à partir du 5 mai, un western contestataire écrit en collaboration avec Daniel Cohn-Bendit. La nouvelle a été annoncée par le producteur italien Gianni Barceloni. Vent d’Est se déroulera comme un western classique mais les cow-boys seront remplacés par des étudiants qui apprendront la contestation à des mineurs… »

France-Soir (2-4-69).

On sait qu’Eisenstein souhaitait de tourner Le Capital. On peut d’ailleurs se demander, vu les conceptions formelles et la soumission politique de ce cinéaste, si son film eût été fidèle au texte de Marx. Mais, pour notre part, nous ne doutons pas de faire mieux. Par exemple, dès que possible, Guy Debord réalisera lui-même une adaptation cinématographique de La Société du spectacle, qui ne sera certainement pas en-deçà de son livre.

Internationale situationniste n° 12, septembre 1969.

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