Au vestiaire (26 janvier 1956)

Au vestiaire

Le « Studio-Parnasse », célèbre par les affiches constamment dithyrambiques qui jalonnent chaque semaine sa rétrospective ininterrompue de tous les films de troisième ordre qui furent jamais tournés, s’est aventuré ce mois-ci à présenter de l’inédit. C’était malheureusement La Pointe courte. Il s’agit d’une suite de photographies, relevant de l’esthétique la plus périmée des cartes postales, et consacrées tantôt à un village de pêcheurs, tantôt aux promenades d’un couple d’intellectuels — les séquences sur le premier sujet donnant lieu à un dialogue si faux et si bête qu’il en fait paraître par contrastes habiles et naturels les films de Pagnol ; tandis que les séquences consacrées aux intellectuels sont le prétexte d’un bavardage d’une platitude extrême.

On ne peut croire qu’il y ait des gens — dont beaucoup font profession de culture cinématographique — pour s’en laisser imposer par un vide qui ne cherche même pas à se dissimuler (comme, disons, le néant dialectique de Merleau-Ponty), mais qui s’avoue et se souligne ingénument. Pourtant les divers jugements émis, de tous côtés, sur cette futile affaire, forment un panorama presque complet des sottises qui dominent en ce moment le jeu des idées. Ils appellent les quelques observations suivantes.

1. Il n’est pas vrai, comme l’avance la critique communiste, que le film soit bon dans la mesure où il parle des ouvriers, et mauvais quand il montre des intellectuels « de l’espèce la plus dangereuse ». Cet esprit ouvriériste, qui applaudit dès que l’on voit une casquette sur l’écran, rejoint tout un aspect de la sensibilité bourgeoise sur « l’esprit du peuple de Paris » ou « l’ouvrier de chez nous, râleur mais honnête », avec prolongements sur le vin rouge et le bal musette (d’ailleurs rien de cela ne manque dans La Pointe courte). Disons qu’au mieux un film spécialement consacré à la peinture d’un milieu ouvrier ne peut avoir quelque valeur, par son propos, que s’il dénonce d’une manière délibérée et conséquente les responsabilités de la situation qu’il nous montre (par exemple Aubervilliers de Prévert et Lotar). Dans La Pointe courte, il est visible que les pêcheurs ont le rôle des bons sauvages sans complications, heureux dans la saine vie de nature, par opposition au couple de citadins qui « s’interroge ». En fait cette opposition, loin de devoir réjouir les communistes, est exactement dans l’esprit poujadiste.

2. Le problème n’est aucunement de savoir si un film doit ou ne doit pas faire tenir à ses personnages des propos « littéraires ». Ce qu’il faut admettre, c’est que tant que le niveau littéraire ne dépassera pas cette marmelade de romans roses, cette dérision de fins de cuites entre jeunes gens qui ont renoncé à la deuxième partie du baccalauréat pour se lancer dans la vente des microsillons, cela fera rire.
Il est d’ailleurs étonnant de constater que la littérature, avec les distances sidérales qu’elle implique entre Proust et Louis Pauwels, se voit considérée comme une unité insécable quand on veut en ravager le cinéma. Du fait que personne ne voudrait parler comme on l’ose dans La Pointe courte, certains ont l’air de déduire qu’il est courant de lire ou d’écrire ce style. Il faut donc rappeler cette vérité élémentaire que les dialogues de La Pointe courte ne sont même pas de la littérature. Très au-dessous de la littérature la plus médiocrement faite, ils y visent, comme Sartre vise à parvenir un jour au niveau de la pensée politique.

3. Les seules objections assez fortes élevées contre La Pointe courte provenant de fidèles d’Astruc, on doit bien souligner qu’il ne s’agit là que d’une querelle de chapelles entre deux entreprises du même ordre, aussi méprisable l’une que l’autre. Astruc n’a pas eu une plus belle réussite dans l’emploi de la littérature malgré l’enthousiasme de commande d’un clan bien placé dans les journaux (un critique est allé jusqu’à citer une conversation roulant sur la métaphysique, parce que l’héroïne demande de son air le plus niais au godelureau qui la courtise « s’il croit à l’enfer »). Sans doute Astruc connaît bien les œuvres importantes du cinéma, alors que la photographe Agnès Varda, l’auteur de La Pointe courte, n’en connaît rien et, paraît-il, n’en fait pas mystère. Les Mauvaises rencontres évitaient donc cet amateurisme prétentieux, mais pour verser dans la virtuosité creuse et scolaire. En outre le thème proclamé des Mauvaises rencontres — l’ambition — donnait à Astruc l’occasion d’étaler inconsciemment une telle malhonnêteté sociale que la bêtise partout reconnaissable dans son œuvre, la bêtise qui fait rire, atteignait en plusieurs points à la pure connerie, qui provoque plutôt la colère.

4. La Pointe courte ne présente pas le moindre apport cinématographique, même si Agnès Varda a naïvement redécouvert quelques effets que son inculture lui faisait passer pour neufs. Non seulement les rapports d’images dont elle use avec les intentions symboliques les plus indigestes font l’objet, comme on l’a dit, de la théorie d’Eisenstein sur le montage des attractions, mais encore ils sont la base du langage cinématographique des productions franchement commerciales.

5. Que le film ait été tourné en deux mois (le temps ne fait rien à l’affaire), ou qu’il n’ait coûté que dix millions (c’est encore bien trop), voilà les arguments que l’on nous jette, et qui ne peuvent émouvoir que certains amateurs de records spéciaux, comme M. Julliard. Reste à savoir finalement si quelque chose a été fait, à sept ou à vingt-sept ans, avec dix millions ou quarante, à pied ou en voiture.

6. Enfin, l’existence et l’attitude de l’animateur du « Studio-Parnasse » méritent d’être signalées. L’imbécillité aggravée par l’assurance du personnage, et les âneries inconciliables qui se suivent et se heurtent dans ses raisonnements de marchand de tapis ivre, constituent une offense intolérable à tout ce qui pense — serait-ce même très mal — à propos du cinéma. Il est grand temps de dénoncer l’individu, de le mettre au ban des « élites intellectuelles » de Paris, et d’inciter la jeunesse à s’exercer aux effets oratoires en allant lui porter, chaque soir, la contradiction — sans qu’elle se prive, à l’occasion, de se livrer à des violences ; ou de cracher, si le motif s’en présente.

Potlatch n° 25, 26 janvier 1956.

 

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