Écologie, psychogéographie et transformation du milieu humain (21 mars 1959)

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Écologie, psychogéographie et transformation du milieu humain

 

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La psychogéographie est la part du jeu dans l’urbanisme actuel. À travers cette appréhension ludique du milieu urbain, nous développerons les perspectives de la construction ininterrompue du futur. La psychogéographie est, si l’on veut, une sorte de « science-fiction », mais science-fiction d’un morceau de la vie immédiate, et dont toutes les propositions sont destinées à une application pratique, directement pour nous. Nous souhaitons donc que des entreprises de science-fiction de cette nature mettent en question tous les aspects de la vie, les placent dans un champ expérimental (au contraire de la science-fiction littéraire — ou du bavardage pseudo-philosophique qu’elle a inspiré — qui, elle, est un saut simplement imaginaire, religieux, dans un avenir si inaccessible qu’il est détaché de notre propre monde réel autant que l’a pu l’être la notion de paradis. Je n’envisage pas ici les côtés positifs de la science-fiction, par exemple comme témoignage d’un monde en mouvement ultrarapide).

 

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Comment peut-on distinguer la psychogéographie des notions voisines, inséparables, dans l’ensemble du jeu-sérieux situationniste ? C’est-à-dire les notions de psychogéographie, d’urbanisme unitaire et de dérive ?

Disons que l’urbanisme unitaire est une théorie — en formation — sur la construction d’un décor étendu. L’urbanisme unitaire a donc une existence précise, en tant qu’hypothèse théorique relativement vraie ou fausse (c’est-à-dire qui sera jugée par une praxis).

La dérive est une forme de comportement expérimental. Elle a aussi une existence précise comme telle, puisque des expériences de dérive ont été effectivement menées, et ont été le style de vie dominant de quelques individus pendant plusieurs semaines ou mois. En fait, c’est l’expérience de la dérive qui a introduit, formé, le terme de psychogéographie. On peut dire que le minimum de réalité du mot psychogéographique serait un qualificatif — arbitraire, d’un vocabulaire technique, d’un argot de groupe — pour désigner les aspects de la vie qui appartiennent spécifiquement à un comportement de la dérive, daté et explicable historiquement.

La réalité de la psychogéographie elle-même, sa correspondance avec la vérité pratique, est plus incertaine. C’est un des points de vue de la réalité (précisément des réalités nouvelles de la vie dans la civilisation urbaine). Mais nous avons passé l’époque des points de vue interprétatifs. La psychogéographie peut-elle se constituer en discipline scientifique ? Ou plus vraisemblablement en méthode objective d’observation-transformation du milieu urbain ? Jusqu’à ce que la psychogéographie soit dépassée par une attitude expérimentale plus complexe — mieux adaptée —, nous devons compter avec la formulation de cette hypothèse qui tient une place nécessaire dans la dialectique décor-comportement (qui tend à être un point d’interférence méthodique entre l’urbanisme unitaire et son emploi).

 

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Considérée comme une méthode provisoire dont nous nous servons, la psychogéographie sera donc tout d’abord la reconnaissance d’un domaine spécifique pour la réflexion et l’action, la reconnaissance d’un ensemble de problèmes ; puis l’étude des conditions, des lois de cet ensemble ; enfin des recettes opératoires pour son changement.

Ces généralités s’appliquent aussi, par exemple, à l’écologie humaine dont l’« ensemble de problèmes » — le comportement d’une collectivité dans son espace social — est en contact direct avec les problèmes de la psychogéographie. Nous envisageons donc les différences, les points de leur distinction.

 

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L’écologie, qui se préoccupe de l’habitat, veut faire sa place dans un contexte urbain à un espace social pour les loisirs (ou parfois, plus restrictivement, à un espace urbaniste-symbolique exprimant et mettant en ordre visible la structure fixée d’une société). Mais l’écologie n’entre jamais dans des considérations sur les loisirs, leur renouvellement et leur sens. L’écologie considère les loisirs comme hétérogènes par rapport à l’urbanisme. Nous pensons au contraire que l’urbanisme domine aussi les loisirs ; est l’objet même des loisirs. Nous lions l’urbanisme à une idée nouvelle des loisirs, comme, d’une façon plus générale, nous envisageons l’unité de tous les problèmes de transformation du monde ; nous ne reconnaissons de révolution que dans la totalité.

 

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L’écologie divise le tissu urbain en petites unités qui sont partiellement des unités de la vie pratique (habitat, commerce) et partiellement des unités d’ambiance. Mais l’écologie procède toujours du point de vue de la population fixée dans son quartier — dont elle peut sortir pour le travail ou pour quelques loisirs — mais où elle reste basée, enracinée. Ce qui entraîne une vision particulière du quartier donné, des quartiers qui le délimitent et de la majeure partie de l’ensemble urbain qui est littéralement « terra incognita » (cf. plans de Chombart de Lauwe : 1) sur les déplacements d’une jeune fille du XVIe arrondissement ; 2) sur les relations d’une famille ouvrière du XIIIe arrondissement).

La psychogéographie se place du point de vue du passage. Son champ est l’ensemble de l’agglomération. Son observateur-observé est le passant (dans le cas-limite le sujet qui dérive systématiquement). Ainsi les découpages du tissu urbain coïncident parfois en psychogéographie et en écologie (cas des coupures majeures : usines, voies de chemin de fer, etc.) et parfois s’opposent (principalement sur la question des lignes de communication, des relations d’une zone à une autre). La psychogéographie, en marge des relations utilitaires, étudie les relations par attirance des ambiances.

 

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Les centres d’attraction, pour l’écologie, se définissent simplement par les besoins utilitaires (magasins) ou par l’exercice des loisirs dominants (cinéma, stades, etc.). Les centres d’attraction spécifiques de la psychogéographie sont des réalités subconscientes qui apparaissent dans l’urbanisme lui-même. C’est de cette expérience qu’il faut partir pour construire consciemment les attractions de l’urbanisme unitaire.

 

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Les procédés d’enquête populaire de l’écologie, dès qu’ils avancent dans la direction des ambiances, s’égarent dans les sables mouvants d’un langage inadéquat. C’est que la population interrogée, qui a une obscure conscience des influences de cet ordre, n’a pas de moyen de les exprimer. Les écologues ne lui sont d’aucune aide parce qu’ils ne proposent pas d’instrument intellectuel pour éclairer ce terrain où ils n’ont pas de prise scientifique. Et le peuple n’a évidemment pas les possibilités d’une description littéraire, qui serait d’ailleurs très déformante (malgré l’existence d’aperçus furtifs de cette question dans l’écriture moderne).

Un exemple frappant a été donné par la télévision française en janvier 1959. Dans une émission (À la découverte des Français [Émission de Jacques Krier et Jean-Claude Bergeret dont le sociologue Paul-Henri Chombart de Lauwe était le conseiller scientifique — NdÉ]) étudiant cette fois-là les conditions de vie dans le quartier Mouffetard, plusieurs habitants du quartier et un écologue réunis autour d’une table convinrent tous que le quartier était un îlot insalubre d’affreux taudis et en même temps qu’il était une sorte d’endroit privilégié pour vivre. Tous furent incapables de définir le charme de cet îlot insalubre, tous refusèrent la destruction qui est officiellement décidée par la Ville de Paris, et furent également incapables de proposer la moindre perspective pour résoudre ces contradictions.

Il faut dans ce domaine l’apparition d’une nouvelle espèce de praticiens-théoriciens qui les premiers sauront parler des influences de l’urbanisme et sauront les modifier.

 

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En dissociant l’habitat — au sens restreint actuel — du milieu en général, la psychogéographie introduit la notion d’ambiances inhabitables (pour le jeu, le passage, pour les contrastes nécessaires dans un complexe urbain passionnant, c’est-à-dire dissocie les ambiances architecturales de la notion d’habitat-logement). L’écologie est rigoureusement prisonnière de l’habitat, et de l’univers du travail (donc de cet urbanisme décrit dans la conférence de l’Academie voor Bouwkunst [L’Académie d’architecture d’Amsterdam, où la section hollandaise de l’Internationale situationniste fit en avril 1959 une conférence sur l’urbanisme unitaire diffusée par magnétophone — NdÉ] comme « une organisation de bâtiments et d’espaces selon des principes esthétiques et utilitaires »). Croyant saisir aussi dans les loisirs la vie libre, l’écologie ne saisit en fait que la pseudo-liberté du loisir qui est le sous-produit nécessaire à l’univers du travail.

 

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Cette domination du temps social du travail réduit à peu de chose les variations horaires de l’écologie (essentiellement, aux moments de déplacement massif des travailleurs et aux intervalles entre ces moments). Pour la psychogéographie au contraire chaque unité d’ambiance doit être envisagée en fonction de ses variations horaires totales de jour et de nuit, et même dans ses variations climatiques (saison, orages, etc.). La psychogéographie doit tenir compte des changements d’éclairage (naturel et artificiel), et aussi des changements de population à travers le temps — même si dans certaines divisions de la journée de vingt-quatre heures les couches de populations intéressées sont numériquement très faibles.

 

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L’écologie néglige, et la psychogéographie souligne les juxtapositions de populations diverses en une seule zone. Car ce peut être une part de la population, infiniment la plus faible, qui domine l’ambiance humaine de la zone. Pour prendre l’exemple du quartier de Saint-Germain-des-Prés autour de 1950, architecturalement, écologiquement et socialement parfaitement bourgeois et petit-bourgeois (également au maximum de l’implantation religieuse), la présence de cinquante à cent individus dans la rue — et quelques cafés — effaçait absolument en ce qui concerne l’ambiance et le mode de vie, le «véritable» quartier, la population des maisons sans contact avec la rue. Et le fait était si objectif qu’il constituait une attraction touristique internationale. Ce qui souligne le caractère partiel, unilatéral, d’un effort de compréhension d’une zone urbaine à travers l’étude exclusive de ses habitants. Il est plus intéressant de savoir ce qui peut attirer quelque part ceux qui habitent ailleurs.

 

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L’écologie se propose l’étude de la réalité urbaine d’aujourd’hui, et en déduit quelques réformes nécessaires pour harmoniser le milieu social que nous connaissons. La psychogéographie, qui n’a de sens que comme détail d’une entreprise de renversement de toutes les valeurs de la vie actuelle, est sur le terrain de la transformation radicale du milieu. Son étude d’une « réalité urbaine psychogéographique » n’est qu’un point de départ pour des constructions plus dignes de nous.

Debord

Écrit au bas du manuscrit, resté inédit : « Notes envoyées à Constant, sans doute vers le printemps 59 ».


« À propos du programme à constituer pour le Bureau de recherches, si tu trouves beaucoup d’intérêt dans l’ouvrage de sociologie que je t’ai prêté, je peux établir une première liste de points par lesquels une vision, disons psychogéographique, se sépare (vers la complexité et l’enrichissement) de la vision écologique d’une ville, aussi intelligent que soit le réformisme urbaniste que cette dernière vision fonde. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 3 mars 1959.

 

« Pour les notes que tu me demandes, te faut-il quelque chose de “rédigé”, ou de simples notes sommaires que tu utiliseras à ton gré ? (je crois cette dernière solution préférable…) Je peux t’envoyer cela dans quelques jours. C’est très bien aussi de faire cette publication grâce à la “Liga”.

N’oublie pas de me garder une traduction française de ceci, et de ton intervention du 5 mars, pour publier et citer dans le troisième numéro de la revue. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 11 mars 1959.

 

« Excuse-moi de n’avoir pu répondre plus vite à ta demande des notes psychogéographiques. […]

Pour tes travaux à publier, je joins à cette lettre quelques notes sommaires dont tu peux te servir — partiellement — comme éléments de ton propre travail. Mais c’est fait au fil de la plume, ce sont des réflexions éparses, peut-être, pour certaines, contradictoires ? Ne tiens compte que de ce que tu admets dans tes propres démonstrations.

J’envoie en même temps — sous pli séparé — un article plus cohérent sur la psychogéographie, paru voici presque quatre ans. Il faudra me rendre cette revue. Là, tu peux prendre des citations. »

Lettre de Guy Debord à Constant, 21 mars 1959.

 

La vie continue d’être libre et facile

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Collage expédié par Guy Debord à Constant en 1959 (timbres et figurines de zouaves sur un fragment du plan psychogéographique Naked City). L’original est conservé au Rijksbureau voor Kunsthistorische Documentatie, La Haye.

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