Thèses provisoires pour la discussion des nouvelles orientations théorico-pratiques dans l’I.S. (mai 1970)

Thèses provisoires pour la discussion des nouvelles orientations théorico-pratiques dans l’I.S.

Arrivant après le second et le troisième tour des textes, je m’accorderai le droit de récupération. Que ceci serve à justifier une longueur que le caractère exploratoire de ces annotations ne m’a pas permis d’éviter. La désagréable imprécision du style, dérivant de cela, devra naturellement être portée au compte de l’imprécision des idées, dont je suis bien le premier à désirer la critique.

Le débat, après sa première phase, qui fut d’ouverture complète et non déterminée, possède désormais de nombreux contenus ; il se retire hâtivement vers sa conclusion, en s’occupant toujours davantage des perspectives pratiques à brève échéance, et il se prépare à faire place à sa réalisation. Toutefois, je chercherai à repartir du début, à parler encore, dans le sens le moins abstrait mais le plus général possible, non seulement de la question de notre orientation dans la prochaine période, mais de tout ceci en rapport avec la stratégie et le programme maximum de l’I.S. en tant que telle. Ce point a été glissé très vite en marge du débat, quoiqu’en prenant forme avec le plan pour un coup situationniste dans les usines, ou bien dans la recherche expérimentale de la dernière médiation de la théorie avant son identification avec la pratique. Il est bien vrai, comme le pense le camarade Riesel, qu’on ne peut « définir aucune stratégie avant que nous nous soyons mis en état d’en parler », mais d’autre part c’est uniquement la lucidité quant à nos tâches qui peut nous faire « ré-adhérer à l’I.S. » En outre, l’urgence d’une redéfinition de notre part (théorie de l’organisation) est la raison même qui a provoqué ce débat, comme le montrent le même texte de Riesel, celui de Vaneigem, celui de Verlaan et tous les autres. Mais heureusement une définition satisfaisante des situationnistes n’existe pas (« nous devons nous situer très exactement dans l’histoire », disait lors de la première réunion le camarade Verlaan) ; il existe seulement leur détermination dans le mouvement. Parlons donc du mouvement.

Je crois que nous sommes encore loin des conditions qui, seules, nous permettront de voir lucidement, et de définir, la stratégie de notre organisation dans la nouvelle époque révolutionnaire qui vient tout juste de commencer. Ces conditions ne sont pas seulement en relation dialectique simple avec le mouvement du prolétariat (avec mai 68 en France, avec les luttes ouvrières en Italie, avec les grèves sauvages en Europe et aux U.S.A.) mais, beaucoup plus directement, elles sont par exemple déterminées par la dimension que nous pouvons donner à notre présence et à nos activités, et en dernière analyse elles entretiennent un rapport qualitatif avec le nombre des situationnistes, dont la spécificité est uniquement celle de ceux qui, dans la défense et l’enrichissement de notre projet, reconnaissent et savent faire reconnaître en lui le stade le plus avancé et le plus solide de l’opposition organisée contre les conditions dominantes.

Je saisis ici l’occasion pour relever ce fait, encore qu’il soit loin d’être notre problème principal, qu’il est assez étrange que nous soyons encore en si petit nombre en divers pays (constater que nous sommes peu ne signifie pas s’en désoler ; l’important est d’être tous), que c’est une étrange conjoncture astrologique qui nous a poursuivis depuis 1968 : retour de la révolution en France et en Italie accompagné par l’élargissement de la section française (américaine et scandinave) et par la création de l’italienne ; reflux temporaire accompagné par la réduction forcée des participants et par le dépérissement de l’activité interne : simultanément, le premier mouvement d’expansion, en créant une nouvelle situation organisationnelle (qui, par exemple, a contribué à paralyser la Conférence de Venise) nous menait à reconnaître le besoin de nouvelles formes d’action, orientées vers la praxis en tant que question désormais décisive, et le second nous porte à restituer une place centrale à la théorie, à réemployer l’expression relativement faible de « groupe de théoriciens », et dans la théorie elle-même à constater la nécessité d’une amélioration et d’un élargissement de nos thèses formulées (en réactivant aussi les thèses des premiers numéros d’I.S.) plus qu’à voir la nécessité de nouvelles hypothèses. Il ne s’agit ici que de simples correspondances qui permettent seulement de tirer des conclusions générales sur le point où nous nous trouvons et sur les transformations qui en découlent quant à notre méthode organisationnelle elle-même.

(Le point où nous nous trouvons). S’il me semble que nous ne pouvons pas encore (et donc nous ne le faisons pas) penser une stratégie suffisamment précise par rapport au cours que suivront les luttes de classes et les périodes révolutionnaires dans tous les pays, mouvement historique qui du reste est encore latent au-delà de ses présupposés généraux et de ses premières autoclarifications pratiques, pourtant c’est justement ce que nous devrons faire promptement. Si nous n’avons pas encore la possibilité de comprendre, en dehors du fait même que l’époque des révolutions a recommencé, quels seront les intervalles entre l’une et l’autre révolution, quelle sera la stratégie internationale, quelles seront en définitive les forces de la révolution (« l’ordre de bataille des classes »), les formes nouvelles que nous pouvons en attendre, (U.S.A. ; U.R.S.S.), et quel degré atteindra l’intelligence du pouvoir, cependant nous sommes au commencement de cette période constructive, où tous les problèmes essentiels se posent déjà en rapport direct avec l’action des ouvriers conscients. De sorte que nous devons nous garder, tant du péril de tomber dans une pure représentation de la globalité sans développement de nos activités, que du péril inverse de ne pas nous représenter effectivement cette globalité. On peut dire enfin que nous en sommes au point de la Ligue des Communistes, au début d’une période historique pleine d’alternative.

(La méthode organisationnelle). Conséquemment, la vie de l’organisation, et la méthode qui se trouve inscrite dans la pratique des rapports organisationnels existants, ne sauraient dériver simplement du fait de « reconnaître une nécessité et se mettre au service de cette nécessité », au sens d’une position totalement objective créée par l’I.S. pour ses membres. Cette méthode est, et doit encore être nécessairement, celle qui consiste à voir une nécessité dans le développement de nos capacités-possibilités, à définir nos tâches en tant qu’elles sont nos tâches propres, c’est-à-dire ce que nous voulons comme le groupe d’individus que nous sommes (naturellement, il ne s’agit que d’une accentuation dans un rythme de progression unitaire, mais qui continuellement devient réelle à travers notre conscience du pari, du risque, de la part d’« arbitraire » qu’il y a dans toutes nos actions, de la subjectivité radicale qui est encore leur terrain originel presque exclusif). Tout ceci se résume dans le fait que l’I.S. peut être grosso modo définie par rapport à son sens universel ou par rapport à son présent concret (comme fait Vaneigem ou comme fait Debord, si ce parallèle peut signifier quelque chose), en tant qu’organisation révolutionnaire, force pratique (politique), ou bien en tant que groupe d’individus, de théoriciens. Il va de soi qu’il n’y a ici aucune opposition qui ne soit dialectique ; et qu’il s’agit de moments appelés à se succéder dans la réalité.

(Sur les théoriciens et sur la théorie). Il semble y avoir eu à un certain moment parmi nous une tendance à ne plus juger suffisante une activité purement théorique, ou bien qu’elle devienne telle dans la nouvelle époque. Et l’on peut ajouter que ce qui a paralysé trop longtemps la production théorique — phénomène qui est aussi bien conséquence que cause de l’excès « disciplinaire » —, ce semblait être, entre autres, la sensation d’être désormais les maîtres, quoique sans esclaves, de la théorie ; chose qui est vraie uniquement par rapport aux somnambules qui ont l’originalité d’être encore totalement privés de la théorie, rapport qui se trouve justement aux antipodes de ce qui nous définit.

Mais si nous ne pouvons aller au-delà de la théorie sans nous employer décidément dans la pratique, nous ne pouvons non plus nous employer dans la pratique que par le moyen de notre propre théorie. Tenter un dépassement du groupe de théoriciens signifie savoir nettement que l’unique solution au-delà de ce groupe, c’est l’organisation révolutionnaire, dans la forme développée et achevée qu’elle saura assumer. Ainsi donc, je suis convaincu que c’est sur la route de la théorie que nous rencontrerons la pratique, de nouveaux camarades et de nouvelles actions. Dans ce moment zéro, après le premier signal d’alarme, intellectuels et étudiants songent encore à laver leurs remords dans un bain de « praxis », l’I.S. n’a qu’à continuer dans la voie opposée avec la certitude d’y trouver la confirmation.

Nous sommes encore principalement un groupe de théoriciens (avant d’arriver à être seulement des révolutionnaires conscients). Mais nous ne sommes pas seulement cela. Nous sommes aussi à présent quelque chose de plus, au sens du terrain pratique objectif créé autour de nous par notre théorie, et nous avons toujours été quelque chose avant d’être un groupe de théoriciens, en ce sens que la cohérence pratique dans les rapports interpersonnels, et de chacun dans sa vie, constituent la base pratique de notre solidarité (chose qui se traduit très exactement dans la méthode de ne même pas discuter les manquements pratiques, précisément parce que là-dessus la cohérence doit être un présupposé). Nous sommes avant tout un groupe de rebelles, ou nous ne sommes rien. Rigoureusement, nous sommes au point d’intersection de toutes les classes, et nous ne sommes donc plus dans aucune classe. Nous connaissons par expérience directe la bourgeoisie ; dans la culture et dans la vie quotidienne nous avons fini de connaître sa décadence ; comme prolétaires nous continuons à nous élever ; nous sommes des irréguliers parce que nous ne sommes matériellement en règle avec aucune couche sociale. Socialement nous ne sommes rien, et du reste la société pour nous n’est rien. Du point de vue du pouvoir, ou bien nous n’existons pas, ou bien nous ne devons pas exister. Des interstices sociaux d’où nous sortons à ceux dans lesquels nous nous maintenons, nous avons trouvé l’espace pour choisir notre cause, bien qu’il n’y en ait aucune autre de praticable. Du point de vue de la classe ouvrière, il est inévitable que nous assumions une existence séparée, que nous n’existions pas si ce n’est en tant qu’« intellectuels », « militants », « dirigeants » : aussi longtemps que les ouvriers nous réifient, notre présence leur sera étrangère comme eux sont étrangers à eux-mêmes. Mais c’est pour les ouvriers révolutionnaires que nous existons sur le terrain d’une rencontre dynamique dans l’unique projet commun, rencontre qui est destinée à devenir permanente. Là où nous existons, c’est au-delà des classes, en dehors de la perspective du pouvoir. Notre être social positif, c’est le rien, et par cela même la négation y est tout : cette existence dialectique, ce n’est que dans le mouvement qu’elle peut se révéler et prendre forme.

C’est dans les « Thèses d’avril » qu’a été définie la direction de progression de l’I.S. comme devant mettre l’accent plus sur la diffusion de la théorie que sur son élaboration, laquelle est à continuer cependant. Je voudrais attirer l’attention sur le fait que, pour réaliser ceci, il importe de mettre préalablement la théorie en état de pouvoir être diffusée efficacement. Le premier progrès de la théorie vers la pratique se fait à l’intérieur de la théorie elle-même. La diffusion de la théorie est ainsi inséparable de son développement. La tâche de donner un développement systématique et complètement dialectique à toutes nos thèses formulées et implicites, qui les porte au point où non seulement elles ne pourront plus être ignorées de personne, mais aussi où elles circuleront « comme du bon pain » parmi les ouvriers et où elles seront elles-mêmes l’occasion finalement découverte de la prise de conscience définitive (scandale), cette tâche est certainement une tâche théorique, mais qui a une utilité immédiatement pratique ; elle est, plus précisément, une banalité et une nécessité au moment où l’I.S. est plus ou moins conduite à s’engager dans un « quitte ou double » avec l’histoire.

Considérons par exemple l’excellent projet du Manifeste situationniste (seulement dans ce sens qu’il est fait par les situationnistes). Je crois qu’une certaine dose de difficulté dans sa conception, d’effort « de l’imagination » doit être attribuée au fait qu’un certain niveau de développement de la théorie de l’I.S. est solide, et déjà se dessine sa maturité sans vieillesse (en tant que dernière théorie, si la révolution décisive de cette époque doit être la dernière). Mais outre le fait que le Manifeste de l’I.S. devra être traduit dans toutes les langues parlées par le prolétariat moderne et diffusé parmi les travailleurs, il devra être en situation de demeurer au moins comme le Manifeste communiste, mais sans avoir ses défauts et insuffisances. Pour tout cela, il ne pourra évidemment pas être un livre, ni un article (comme par exemple l’Adresse aux révolutionnaires de tous les pays) que l’on appellerait pour l’occasion Manifeste, mais il faut qu’il soit le lieu géométrique de la théorie de la société moderne et le point de référence constant de toute révolution future. Dans ce sens, le projet présenté par Guy de régler nos comptes avec Marx, en mesurant exactement la vérité historique de ses analyses et de ses prévisions, est, quoique non nécessairement, préliminaire. Plus généralement, notre théorie passe certainement à travers tous les articles de l’I.S., desquels elle se tire facilement ; mais là elle exige justement d’être reconstruite par le lecteur. À présent, elle doit être unifiée, et prendre corps dans une synthèse, pour laquelle quelques analyses de plus viendront à propos. En particulier, la nouvelle simplicité du langage que nous recherchons aujourd’hui ne pourra en aucun cas le rendre pour l’heure familier. On pourrait ainsi se donner comme tâche intermédiaire avant le Manifeste celle de développer désormais scientifiquement tous les thèmes ébauchés (articles, brochures, livres).

Au contraire, la proposition de René-Donatien pour un Carnet du gréviste sauvage me semble devoir être réalisée à brève échéance ; si à la rapide histoire de son mouvement et à la confirmation de sa critique en actes des syndicats s’ajoutent une critique du milieu ouvrier et un bref chapitre final programmatique (défaite du mouvement révolutionnaire, bureaucratie, société spectaculaire-marchande, retour de la révolution sociale, Conseils ouvriers, société sans classes), voilà la suite de La misère en tant que correspondant pour un « Strasbourg des usines », et la prémisse du Manifeste.

Il me semble enfin que le projet de Manifeste est le mode dans lequel nous nous représentons la nécessité d’un avancement global dans le rapport entre toutes nos thèses ainsi qu’entre elles et le mouvement réel, et qu’il présuppose donc la réalisation de presque tous les autres projets de travaux théoriques qui ont été formulés dans le cours de ce débat. Par exemple, la brochure de René et Raoul sur les Conseils Ouvriers et la critique de Pannekoek ; des quatre projets importants présentés par Guy, au moins l’analyse des « deux échecs annexes » (en tant qu’elle se réfère au processus de formation de l’organisation révolutionnaire consciente et à la critique du processus actuel d’une lutte purement spontanée) et, liée à la critique des Conseils du passé et de l’idéologie conseilliste, la définition de la cohérence armée (l’ébauche d’un programme) des nouveaux Conseils « qui auront à être situationnistes », ou qui ne seront pas. Ainsi, la « Préface à la critique pratique du vieux monde modernisé » ouvre la recherche d’un antiréformisme réel et de nouvelles formes d’action généralisée ou de masse dans le processus de développement du prolétariat en mouvement autonome, dont les sabotages, les grèves sauvages, et surtout les nouvelles revendications modernes manifestent la première phase. En outre, il faudrait revenir encore sur la détermination historique des classes, notamment de la classe ouvrière et sur la nature révolutionnaire de celle-ci en tant qu’elle reste, par sa position matérielle dans la société, porteuse de la conscience de l’humanité tout entière. (Tony : « Il nous faut affirmer que les travailleurs pourront être révolutionnaires, et qu’ils seront les seuls à l’être effectivement » ; Raoul : « Le chemin du second (l’ouvrier) est direct : il lui suffit de prendre conscience de son pouvoir — car il tient entre ses mains le sort de la marchandise — pour sortir de l’abrutissement et n’être plus un ouvrier. Sa positivité est immédiate. L’intellectuel est au mieux du négatif … Notre critique doit maintenant porter essentiellement sur le milieu ouvrier qui est le moteur du prolétariat »). Des chapitres essentiels sont ainsi l’analyse du capitalisme et de la société américaine avec ses nouveaux déclassés ; la critique de l’idéologie la plus moderne, par rapport au dépassement des actes de l’économie politique et au retard de la révolution (urbanisme comme destruction de la ville ; automation comme libératrice en soi, écologie comme crise de conscience de la société présente qui la contraint à se représenter la nécessité de transformer elle-même les rapports de production, et lié à tout cela la critique de la vie quotidienne menée par le pouvoir lui-même, le « situationnisme ») ; l’analyse de la présence matérielle dans le travail et dans la vie quotidienne de tous les éléments parcellaires de la totalité, du projet historique tout entier, de ce que la disparition de l’art, le dépérissement de la philosophie, la faillite de la science ne pouvaient pas abolir et ont au contraire injecté partout en en faisant une acquisition définitive des ouvriers qui en deviennent les héritiers désormais conscients. En général, il y a à suivre la stratégie internationale de la révolution par des articles historico-politiques sur les différents pays, c’est à dire continuer à traduire La Société du Spectacle dans les termes du Déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande, et plus au-delà encore (l’Italie attend toujours de voir la traduction de la première).

Un autre projet que je crois utile d’ajouter, c’est celui-ci : partant d’un rapide tableau des révolutions passées (après Marx dans le Manifeste, Engels dans l’Introduction aux Luttes de classes en France, Trotsky dans 1905, Pannekoek dans les Conseils Ouvriers), en venir à répondre à cette question « pourquoi la prochaine révolution sera la dernière ». L’histoire du mouvement ouvrier, sur laquelle il y a des éléments dans beaucoup d’articles et dont la ligne est surtout tracée dans « Le prolétariat comme sujet et représentation », ainsi que, en tant que critique de ses plus hauts moments, les Conseils, dans l’article d’I.S. 12 par Riesel est déjà en elle-même loin d’être un sujet diminué sur lequel on aurait déjà dit tout ce qu’il nous importe de dire. Mais arriver à clarifier pourquoi les révolutions modernes sont désormais, et pour la première fois, seulement prolétariennes, dans le moment où l’on assiste à une transformation décisive de l’ouvrier et du travail lui-même, voilà qui me semble d’un intérêt encore plus grand. Ainsi les révolutions du passé n’ont pas pu arriver, sinon marginalement, à ce sans quoi la révolution moderne ne peut pas même commencer : le fait que l’on ne puisse obtenir la victoire qu’avec la revendication de la totalité s’exprime maintenant aussi bien en ceci qu’il n’y a même plus de luttes, sinon pour elle. On pourrait partir d’une critique définitive et d’une justification du bolchevisme russe (de Trotsky et Lénine) relativement aux conditions réelles du prolétariat russe, celles-ci à leur tour considérées par rapport aux conditions du prolétariat moderne qui créent simultanément l’impossibilité du bolchevisme et la nécessité des Conseils « non plus à la périphérie de ce qui reflue mais au centre de ce qui monte ». Mais il s’agit aussi de la vérification de la thèse générale de Marx : aussi longtemps que les rapports de production existants ne sont pas épuisés et ne sont pas entrés en contradiction avec le développement des forces productives (au sens historique global qui comprend le développement de la classe révolutionnaire elle-même et de la conscience qui produit l’histoire), la révolution court le plus grand risque, jusqu’ici jamais évité, d’être vaincue et d’aboutir à une modernisation de la domination. Chaque révolution déchaîne toutes les possibilités (en 1789 comme en 1871 et en 1917), mais ne réalise en dernière instance que celles qui correspondent au niveau atteint par ce développement des forces productives. De toutes les possibilités que chaque révolution ouvre devant elle, elle semble choisir toujours la plus proche. Toutes les possibilités sont là, dans son horizon direct, mais certaines restent invisibles, d’autres sont dans la tête de tous : évidemment, c’est la vie quotidienne, le rapport immédiat avec le monde existant, qui les y a mises. Ceci peut également s’exprimer en disant que dans toutes les révolutions la négation n’est jamais absolue, que le positif y a une grande part, soit en tant que tel, soit, renversé, en tant que détermination de la négation : si la condition de la victoire consiste à réduire la première partie, elle consiste aussi toujours à renforcer la seconde, à réduire le positif à sa base objective.

Il me semble aussi que, dans toute la théorie situationniste, on est arrivé au point à partir duquel on doit la reparcourir du sommet à la base, la réécrire une seconde fois, en s’occupant des médiations traitées trop rapidement et des interstices laissés à découvert. La valeur reconnue au fait d’écrire des livres, par exemple (livres que dans l’époque présente, les ouvriers doivent commencer à lire) tient évidemment à cette nécessité de dépasser le moment d’ouverture des hostilités sur un nouveau front de la critique moderne. « Aussi peu qu’un édifice est achevé quand ses fondations sont posées, aussi peu le concept de totalité, quand il a été atteint, est-il la totalité même. » C’est cela qui est aussi l’unique mode de changement pour la revue, en en faisant le simple bulletin de l’I.S. allégée de la recherche théorique proprement dite, la revue devrait être constituée presque exclusivement de notes, pour informer de nos activités, pour critiquer les révolutionnaires, pour se débarrasser publiquement, en chaque occasion, d’un aspect de la récupération ou d’un ennemi, pour présenter des analyses immédiates des luttes de classes en cours et des textes organisationnels. Elle ne serait ainsi que le moyen le plus direct par lequel nous participons au processus de formation de l’organisation révolutionnaire consciente.

En conclusion, nous n’arrivons pas nous-mêmes à ce commencement d’une époque avec une grande avance : c’est le commencement d’une époque aussi pour nous. L’I.S. a su en tracer, condensées en peu de phrases, quelques-unes des alternatives fondamentales et peut-être toutes les directions modernes de développement ; mais justement pour cela il s’agit presque de commencer (excepté pour le spectacle, la critique de la vie quotidienne, tel ou tel texte historico-politique bref mais très bon sur les révolutions, et naturellement l’analyse du mouvement de mai). De la théorie, il existe aujourd’hui surtout la méthode, qui doit se vérifier sur une quantité d’aspects concrets en approfondissant la théorie elle-même d’une manière décisive, justement parce que « la force de l’esprit est grande autant que son extériorisation ». Certes nous avons déjà écrit par fragments l’Idéologie allemande, mais les Manuscrits de 44 seront le texte proposé par Guy sur le détournement historique de Marx. Le Manifeste, nous commençons à nous le proposer en même temps que la Critique du programme de Gotha. De plus, nous ne venons pas seulement de Hegel et de Marx. Le Traité de savoir-vivre a seulement ouvert la route ; l’anti-utopie est un territoire inconnu dont jusqu’à présent personne n’est revenu. C’est elle, rendue possible sur la base de la société moderne, qui doit compléter les « insuffisances » de Marx aussi bien qu’elle doit être elle-même rendue dialectique et trouver un emploi pratique.

Mais toute cette activité théorique s’exprime en une seule phrase, quand on dit que « tous les camarades doivent reprendre (ou commencer) un travail théorique rigoureux ».

(Sur les théoriciens pratiques et sur les perspectives de l’I.S.). La question émerge de la relation entre deux autres : les propositions en sont exactes des camarades qui voient remises en jeu la fonction et l’existence même de l’I.S. (ceci étant lié à la persistance de sa grande utilité possible) et la nécessité unanimement reconnue de « la rencontre historique avec les ouvriers ». Voilà une perspective nouvelle : le fait que nous nous y attendons ne la rend pas pour cela moins nouvelle. Je suis d’avis qu’il faut dès maintenant se prononcer avec conséquence sur elle, nous éclairer à nous-mêmes nos propres propositions. Certes, il ne s’agit que de généralités, mais qui sont l’unité de fond de presque toutes les propositions actuelles. La question de la stratégie me semble n’être rien d’autre.

La période que l’I.S. vient de traverser a été, par beaucoup d’aspects, cruciale ; la transformation qu’elle attend de sa « prochaine » phase est décisive : il n’a pas été difficile de voir, à l’intérieur même de l’I.S., les signes avant-coureurs de quelque chose d’autre qui est en marche. Il s’agit de prendre une place objective dans le mouvement réel, de devenir une force pratique, non seulement au sens, en quelque manière unilatérale, d’individus associés qui attendent la réalité au tournant de la pensée, mais en agissant partout où c’est possible à nos conditions pour donner du poids aux programmes, d’une association politique (pratico-théorique) sans militants. Certes, toujours plus le problème de l’organisation est un mystère creux de spéculations s’il ne se trouve pas placé sur le terrain objectif de son utilité pratique dans le milieu ouvrier international (lequel doit justement se constituer). Mais l’avenir n’est pas l’au-delà indifférent du présent ; il est bien plutôt, comme tous le savent, sa vérité.

Si nous, désormais, ne voulons plus seulement des lecteurs, et si nous ne voyons que les ouvriers comme étant capables d’être nos interlocuteurs, si nous commençons à penser à des actions — et nous pouvons en penser d’autres — qui suscitent des situations révolutionnaires dans le milieu ouvrier (soit qu’elles adviennent matériellement dans ce milieu, soit plus facilement qu’elles le touchent d’une façon directe), ceci ne sera en cas de succès, que la prémisse d’un mouvement pratique constant. Les conséquences de nos propres actions nous poussent en avant, et nous certainement nous ne nous replierons pas en arrière : nous continuerons alors notre lutte dans « notre parti ». Une discussion énormément élargie avec la génération des prolétaires qui se préparent à renverser le monde, la communication désormais directe de la théorie accompagnée depuis l’élaboration jusqu’à l’usage, seront alors une seule grande tâche organisationnelle.

C’est dans les « Thèses d’avril » qu’est contenue la première formulation concrète du nouveau programme : « Ce qui nous sert, c’est à mes yeux indistinct de ce qui sert à unifier et radicaliser des luttes éparses. C’est la tâche de l’I.S. en tant qu’organisation. En dehors de ceci, le terme “situationniste” pourrait vaguement désigner une certaine époque de la pensée critique… » Inséparable de « ce qui nous sert », ce qui nous manque est « un accord pratique sur la positivité de ce que nous tentons de réaliser ensemble », et donc « une longue discussion sur la fonction de l’ouvrier dans la société spectaculaire-marchande, et sur notre stratégie » (Raoul). Toujours moins exclusivement expression « prophétique » d’un avenir calculé, et toujours plus réelle force pratique du présent qui sait se faire reconnaître par ses alliés, c’est dans cette tension que se définit l’organisation et que se déplace sa caractérisation fondamentale, de la théorie à la pratique. Dans une époque où le mouvement révolutionnaire était absent, la pratique de « cohabiter avec le négatif » a voulu dire surtout manger à la table de la pensée critique (pour qui ce n’est pas tant la révolution qui est vraie, mais c’est la vérité qui est la négation pure) ; mais dans la mesure où le négatif devient lui-même réel, à la force pratique de la pensée doit s’ajouter la force théorique de la pratique, tandis que la négation théorique, qui était la seule vérité de tout ce qui se produit dans la société moderne, doit se développer en une stratégie concrète, jusqu’à la découverte des diverses formes tactiques. Ainsi, la radicalité ne renvoie pas toujours l’histoire au futur mais, dans une époque révolutionnaire, elle commence à cohabiter avec l’histoire et à la pousser en avant. « L’I.S. doit maintenant prouver son efficacité dans un stade ultérieur de l’activité révolutionnaire — ou bien disparaître », mais avant le temps.

La thèse du camarade Debord suivant laquelle « ce ne sont pas tant les situationnistes qui sont conseillistes, ce sont les Conseils qui auront à être situationnistes » a beaucoup de chances d’être valable aussi avant les Conseils : s’il nous arrive de nous trouver plus ou moins à l’improviste, au centre du mouvement de la critique consciente des ouvriers révolutionnaires, nous ne pourrons certainement pas cacher que c’était cela que nous voulions (sans craindre de devenir par ce fait « des dirigeants »). Ce processus conduit à l’organisation conseilliste internationale, expression unifiée d’une volonté historique déjà unifiée, et dont la pratique s’établit désormais objectivement sur le terrain de l’histoire universelle.

Avec une formulation qui n’est que légèrement excessive, on peut dire qu’à propos de l’I.S. la part de promesse dépasse encore la part de réalisation, au sens qu’elle a calibré son langage sur une importance historique dont doit découler une vérité indiscutable : non seulement du vieux programme de « donner aux prolétaires leurs raisons », mais de celui, encore plus vieux, d’être « totalement populaires », pour lequel nous en sommes aujourd’hui aux préliminaires. Si l’I.S. se révèle aux yeux du monde comme le vrai « centre » de son antithèse déjà présente, comme spectre international de la subversion, et de toutes les idées les plus criminelles, elle ne sera rien d’autre, pour un nombre délimité d’années, que ce qu’elle a toujours su devoir devenir, et ce sur quoi elle a toujours calculé les jugements, la solidarité (quand l’extension de l’I.S. aura rejoint les cinq ou dix sections effectives, avec un nombre de membres cinq fois supérieur ; quand elle sera désormais objectivement placée comme une force pratique en face du Pouvoir ; quand surtout elle aura commencé à se répandre parmi les ouvriers dont elle aura la confiance et le soutien). Alors nous aurons perdu la déplaisante impression de pouvoir à tout instant nous arrêter de danser.

Plus encore que par la théorie, par le scandale parmi les ouvriers, qui est la vraie découverte de ce débat, il me semble que nous devons seulement agir pour le faire, de sorte que nous nous trouvions agir dès maintenant, étant l’I.S., pour un but qui est peut-être déjà au-delà de l’I.S., mais certainement de l’I.S. actuelle, donc connaître notre dépassement en étant une Internationale. Ceci pourra se constituer réellement quand l’I.S. (et de préférence quelques autres organisations alliées et groupes autonomes alors existants, ou encore une seule organisation conseilliste reconnue) sera en relations avec un certain nombre d’ouvriers ou groupes d’ouvriers radicaux dans plusieurs pays, déjà en état de céder quelques-uns de leurs éléments les plus avancés pour des nouvelles tâches organisationnelles (« Avoir pour but la vérité pratique ») ; quand donc un courant situationniste apparaîtra dans les nouvelles luttes modernes — dans les usines comme déjà dans les universités — comme celui qui pousse toujours en avant. L’I.S. soutient actuellement un mouvement d’« étudiants » et irréguliers radicaux semi-autonomes ; elle saura se faire soutenir par les ouvriers. Vouloir se lier directement au milieu ouvrier en se présentant sur l’unique mode possible, c’est-à-dire par des actions exemplaires, et vouloir le succès de ces actions, c’est à mes yeux identique à vouloir cette nouvelle situation, à agir pour elle. Comme nous l’avons dit nous-mêmes pour chaque groupe autonome, chaque section de l’I.S. doit se proposer d’avoir un milieu d’action autonome avec les ouvriers. Si l’I.S. est la seule organisation existante qui a en même temps quelques bonnes raisons et quelque probabilité de rencontrer (rencontrer pour ne plus s’en séparer) le prolétariat sur le terrain historique, et s’il lui suffit d’être connue des ouvriers de tous les pays parce que les conséquences de ce simple fait créent l’Internationale, le moment n’est pas très loin où celle-ci devra se constituer, dans le mouvement de la négation, comme force pratique positive (politique).

Ces esquisses sur l’organisation ne servent peut-être pas à grand-chose pour le moment, sinon pour aborder le sujet et pour nous préparer à ajuster le tir sur un objectif précis. Mais elles ne sont pas de simples anticipations : connaître les implications de nos actions et de nos projets mêmes, les vouloir ou en vouloir d’autres, voilà ce qui nous définit avec la plus grande clarté. Se tromper est facile et, pour le reste, sur la question de l’organisation, comme à la porte de l’enfer, on est bien franchement avertis : « Ici, il faut abandonner toute crainte ; toute lâcheté doit être mise à mort ».

Paolo Salvadori
Milan, mai 1970

(Deux notes différentes). Dans tout ce qui précède, il est évident que je m’offre le luxe de passer par dessus les questions de notre pratique commune et de la vérification de la participation de chacun, aussi bien que celle de l’analyse, du reste achevée, de la crise récente. Il est pourtant évident aussi que toute cette discussion même n’a aucun sens en dehors de la résolution pratique de ces banalités sur lesquelles « se joue notre existence même ». À ces propos, me paraissent décisifs les points 1 du dernier texte de Raoul et 1-4, 1/c des deux textes de Guy. Encore une fois les exclusions n’ont pas marqué un progrès théorique de l’I.S., dont la définition de ce qui est inacceptable me semble pour le moment difficilement dépassable, mais ce qu’on dit voir, c’est un progrès pratique, dont le minimum est que chacun connaisse parfaitement ses attributions.

Le présent débat s’est accordé sur un accroissement de notre spécificité, concept qui en lui-même ne contient aucune précision, mais qui l’acquiert par rapport à ce qu’il combat. Le premier et le second texte de Raoul en fournissent en même temps les clefs. Contre la tendance à être de purs conseillistes, à devenir un groupe politique, l’affirmation de notre critique, qui est notre unique spécificité (notre anti-spécificité est celle de l’affirmation de la valeur intégrale des individus — leur praxis comme seul critère), c’est encore une fois la lutte contre toute tendance idéologique. Le dernier texte de Riesel souligne le rapport entre notre spécificité et le développement théorique. Accroître notre spécificité ne peut avoir d’autre sens que celui d’accroître la distance objective qui nous sépare de la fausse critique et de la fausse contestation, la seule limitation pouvant être celle du retard consécutif au fait de rester circonscrit dans un milieu restreint, ce qui est le cas de quelques-uns des prosituationnistes. La reconfirmation de notre spécificité se produit ainsi sur deux modes : contre la récupération de nos thèses existantes, et avec l’avancement théorique et pratique de notre projet ; par un détachement et par une approche, l’acquisition de notre nouvelle spécificité comme popularité — parmi les ouvriers bien entendu. En bref, ce n’est pas tant que les situationnistes sont les seuls théoriciens, c’est que la seule théorie est situationniste.

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