Sébastiani à la tendance du 11 novembre (28 novembre 1970)

Sébastiani à la tendance du 11 novembre
Copie à tous les situationnistes

Paris, le 28 novembre 1970

Camarades,

1 – Les critiques que vous formulez dans votre lettre du 24 novembre à propos de ma réponse du 19 m’éclaire la voie que je n’avais pas prise du premier coup. Le mieux est donc que je réponde point par point. Je disais que je jouais mon dernier coup de poker ; je change trois cartes et je surblinde.

2 – J’avais bien compris que le problème de la non-rédaction du numéro 13 n’était pas le centre de la crise. Mais, à mes yeux, il n’était pas si superficiel, en ce sens qu’il a été la concrétisation visible du « refus de prendre des responsabilités ». Je faisais partie du Comité de Rédaction, et ce Comité avait quelque chose à faire. Mon inactivité s’y est étalée. J’ai donc cerné mes critiques et auto-critiques autour de cette non-rédaction. Mais elles doivent être étendues à tous les domaines de l’activité situationniste.

Que signifie refuser de prendre des responsabilités ? C’est refuser de prendre ses responsabilités ; c’est aussi prendre la responsabilité de n’en prendre aucune. C’est ne pas avoir la volonté, et donc la passion, de défendre ce qu’on a de plus cher. C’est créer objectivement les conditions où le vrai ne peut pas se vérifier ; où l’inégalité apparaît de fait puisque n’existe pas cette rivalité créative inter-situationniste pour la radicalisation toujours plus poussée de l’organisation qui doit porter toujours à plus de cohérence ; où les retards peuvent être dissimulés, et jamais corrigés. Dans de telles conditions les « silencieux » sont, objectivement eux-aussi, complices d’un tel état de fait et travaillent à son maintien ; le silence devient ipso facto mensonge. En ce sens l’hypothèse soulevée dans votre Déclaration selon laquelle il pourrait exister chez certains des « buts cachés » ou une « absence de but » trouve là son terrain objectif. (Une telle hypothèse peut être rejetée, mais pas ignorée. Sur ce point je me sens assez proche de l’attitude du camarade Vaneigem.) Disons seulement qu’un tel comportement conscient ne pourrait être que celui d’un saboteur visant à la disparition par inaction de l’I.S.

Il n’y a pas uniquement le refus de prendre des responsabilités ; il y a celui de prendre des initiatives : proposer et réaliser ce qu’on propose. Voilà, en résumé, ce qui m’apparaît maintenant que je commence à me réveiller de mon long sommeil léthargique.

3 – Je ne vais pas ici répéter ce que Guy a déjà écrit aux camarades Horelick et Verlaan dans sa lettre du 28 octobre où il répond méthodiquement à tous les points que leur texte soulevait parfois assez vaguement. Je pense que les deux camarades américains ont les meilleures intentions quand ils dénoncent la crise dans l’I.S., et le « silence généralisé vis-à-vis des bases de la participation… » Sur ce plan leur attitude est moins critiquable que la mienne. Ils veulent donc sortir l’I.S. du malaise où elle est, et, disent-ils, participer à « son sauvetage ». Mais je trouve qu’ils s’y sont très mal pris. Ils sont « volontairement vagues » au sujet des auto-critiques qui doivent se faire ; mais quand ils sont précis ils tombent dans l’erreur. Ils voient bien une part d’échec ; mais ils ne voient pas quel est cet échec. Par exemple, pourquoi remontent-ils à la « disparition de Chevalier » comme « origine (…) du type d’exclusion déterminé par l’échec survenu dans les situations banalisées » ? De même c’est marcher sur la tête que d’écrire : « Par son style moral (la critique prise comme “mauvaise humeur”) et son invocation automatique à toutes sortes de qualificatifs en relation avec des questions inexistantes, la lettre des trois camarades (Riesel, Viénet et moi) laisse voir les profondeurs d’un échec commun dans l’I.S. » Il fallait lire ce qui n’était pas écrit, et ne pas lire ce qui l’était réellement, pour tirer une telle conclusion à partir de notre lettre qui répondait assez sèchement, et sans doute incomplètement, mais point par point, à la leur dont le ton était déjà « roidement administratif », et qui contenait des informations qu’il fallait rétablir dans leur version exacte. Quant à l’hypothétique retour d’anciens camarades, Guy a suffisamment développé sa critique là-dessus. On peut y voir un idéalisme perfectionniste de l’organisation : l’I.S. n’étant pas parfaite tout ce qui s’y passe ne l’est pas. Il faudrait donc abandonner ce qui était encore commun à tous. De plus comme personne n’est nommément cité, tout ceci est assez obscur. Pour que ma position soit nette sur l’éventuel réexamen d’anciens membres de l’I.S. j’ajouterais qu’il me semble pour l’avenir difficilement acceptable, pour ne pas dire tout à fait inacceptable, qu’un camarade puisse donner sa démission, pour quelque motif que ce soit, avec la possibilité de pouvoir reposer un jour sa candidature — ce qu’avait fait Mustapha à Venise, mais cet aspect du problème, s’il mérite encore d’être brièvement discuté n’avait pas été envisagé à cette époque.

Je ne sais pas très exactement ce qu’est réellement la tendance américaine, ni ce qu’elle veut effectivement, mais je ne puis en approuver les bases.

4 – Dans la situation présente il s’agit pour moi de donner les preuves de mes capacités et leur complète utilisation. Dans le cadre du Comité de Rédaction la Perspective d’un pouvoir des soviets en Russie est certainement un des points les plus importants à traiter dans l’immédiat. Je pourrais m’y attacher en proposant un plan le plus complet possible et une esquisse d’introduction. Je pourrais également apporter une contribution à la « définition exacte de l’activité collective dans l’organisation I.S. » en rédigeant le texte « Préliminaires à toute pratique future ».

5 – Je ne pensais pas que mon premier texte était le lieu de dire ce que je pensais de la réponse de Vaneigem. Je vais le dire ici.

Vous avez reçu deux réponses assez différentes par leur forme et leur contenu. J’ai essayé — sans y réussir tout à fait — de dégager les aspects du non-fonctionnement de l’I.S. et de tirer ma part de responsabilité et de culpabilité (je n’ai pas cité d’exemples de peu d’importance, que nous connaissons pour la plupart, et qu’il serait fastidieux de répéter).

Vaneigem est plus général. Le pari qu’il reprend est fondé sur ce qu’on sait qu’il est capable de faire, et qu’il a déjà fait. J’ai dit plus haut le point sur lequel je me trouvais en accord avec lui. Il y en a deux qui me paraissent discutables. Premièrement, je ne pense pas que « la tendance qui s’est constituée le 11 novembre (…) a le mérite d’être la dernière abstraction à pouvoir se formuler dans, pour et au nom de l’I.S. » S’il est parfaitement juste que votre tendance s’est formulée dans, pour et au nom de l’I.S., elle n’est en aucune manière une abstraction. La Déclaration posait dans leur simple authenticité les problèmes qui sont — ou qui devraient être — dans toutes les têtes. Elle met un terme final à tout ce qui a été toléré jusqu’ici ; elle est le point de départ de toute l’activité situationniste à venir. Deuxièmement, votre tendance ne peut pas juger « sa critique suffisante en soi » : elle serait alors en contradiction avec elle-même. C’est au contraire les réponses faites à la Déclaration qui seront jugées suffisantes ou non. Ceci dit, je crois à la sincérité de l’engagement du camarade Vaneigem. Son texte mériterait plus d’éclaircissements : notamment les trois premières questions centrales qui sont « éludées lamentablement » de mon premier texte ne sont pas non plus traitées dans le sien (ce n’est bien entendu pas une consolation pour moi !).

6 – C’est très certainement le produit de mon inactivité silencieuse qui m’a fait écrire qu’« il n’y eut aucun travail de recherche vraiment sérieux, individuel ou collectif ». Je dois donc ajouter que moi seul suis en cause. J’ai été si absent que je ne me souviens pas des travaux que les camarades ont réalisés ; et je comprends alors votre indignation, car je n’ai aucun droit d’écrire cela. Je ne peux rien dire de plus sur ce point, sauf que c’est celui qui m’inquiète le plus sur moi-même.

7 – Il est exact que c’est « après avoir totalement réfuté l’idée que la non-rédaction du numéro 13 était le centre de la crise… » que Riesel a abordé la question du style de vie. C’est quand je lui ai dit que je ne comprenais pas très bien cette critique qu’il m’a cité l’exemple de notre rencontre. René aurait bien pu me répondre que « la petite bande allait dîner » ; mais ce que je regrettais le plus dans ma lettre du 19 c’est qu’il ne m’ait pas fait cette critique avant le 12. Pour en finir avec cette petite bande il me semble utile d’ajouter ceci. Nous étions plusieurs ce soir-là, par conséquent nous pouvions donner l’apparence d’une petite bande. Mais il n’en reste pas moins vrai que nous ne l’étions pas ; je veux dire avec l’esprit d’une petite bande : le petit bonheur de mettre sa misère en commun, de n’avoir que des rapports de misère et des misères de rapports et de s’en satisfaire. Je me rappelle très bien ce qui avait été critiqué du temps où une véritable petite bande vivait chez Le Glou. Je n’ai aucun penchant à ce genre de misérabilisme. Je n’ai jamais mangé et je ne mangerai jamais de ce pain-là.

Fraternellement,

Sébastiani

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