Lettre de Gianfranco Sanguinetti (8 décembre 1970)

 

Paris, 8 décembre 1970

Camarades,

Je tiens à préciser ma position vis à vis de la tendance que les camarades Viénet, Riesel et Debord ont constituée le 11 novembre et, en même temps, les raisons de mon accord avec toutes leurs positions ainsi qu’avec leur Déclaration préalable.

Le mérite principal de cette tendance est d’être le premier acte concret commis dans et pour l’I.S. depuis qu’on parle de crise : toutes les réponses parvenues à cette tendance l’ont confirmé largement.

À la façon des truands italiens après un coup, la tendance a dit à tous les membres de l’I.S. : « Videz vos poches, et on verra ce qu’on a et ce qui nous manque ! » Maintenant on a vu : il n’y a pas eu de hold-up depuis longtemps !

La tendance est concrète aussi au sens précis que parler de la « crise » faisait encore partie de la véritable crise et nullement de son dépassement plus ou moins indolore. Personne ne peut en fait nier que le débat, qu’on pourrait dire entre sourds, sur la stratégie et la crise, reconstituait généralement le confort qu’il déclarait vouloir briser.

Toutes les fois que quelqu’un touchait le punctum dolens, c’était le silence. Ce silence a atteint son paroxysme après le texte de Guy de juillet. En même temps, la tendance a été l’unique réponse à ce texte. Maintenant on peut dire, rétrospectivement, que tant qu’une discussion a existé, elle semble avoir voulu, inconsciemment, exorciser ce dont elle prétendait parler : le texte de Guy de juillet parlait si haut qu’il a provoqué un silence de trois mois et demi, qui est en même temps un aveu des manques dont tous sont responsables.

La tendance est une fois de plus concrète dans son opposition à la tendance informelle, mais généralement prédominante, à se contenter de voir, avec une certaine suffisance, dans tel ou tel événement dont cette époque est si riche, la confirmation de telle ou telle partie de notre théorie ; ceci étant sans aucun doute le plus décourageant des conforts. D’ailleurs, ce confort n’existait qu’en proportion inverse de l’enrichissement réel.

La richesse, en argent, dont l’I.S. disposait ces derniers mois, ne la rendait pas moins pauvre. Ce qui a manqué, a été l’envie de réaliser ce que chacun a sûrement quotidiennement pensé : n’imaginer le choix qu’entre le drame et la passivité de la routine, voilà le vrai drame de la routine !

C’est une banalité qu’il nous faut dire : ou bien on est une organisation révolutionnaire, justement pour organiser la réalisation de nos projets, ou bien on choisit d’être un cercle d’intellectuels se réunissant tous les ans autour de leur revue. Cet étrange confort qui existait dans une organisation de lutte comme l’I.S. existait justement dans la mesure où cette lutte faisait défaut.

Détournant Raoul, j’écrivais dans mon texte du débat qu’il est vraiment honteux que ceux qui disposent de la plus moderne et cohérente organisation révolutionnaire internationale d’aujourd’hui, s’en soient servi si peu et si lentement.

Raoul lui-même pensait d’ailleurs très bien quand il nous disait qu’il est néanmoins navrant de dire en clair comment chacun se comporte, « on devrait se comporter spontanément, à savoir : s’efforcer d’être au centre de l’organisation ». Mais il le disait de l’extrême périphérie de l’organisation.

Raoul semble nous dire maintenant que l’I.S. n’existe désormais plus ; et il appelle déjà aux historiens à venir pour avoir des explications. Mais qui a affirmé vouloir faire l’histoire se fout de ce que les historiens pourront lui raconter post festum, connaissant bien ce qu’il a fait, ce qu’il a réussi et ce qu’il a raté.

Il est exact aussi de parler « du peu de pénétration de la théorie situationniste en milieu ouvrier et du peu de pénétration ouvrière en milieu situationniste ». Mais alors, il faut également dire ce que l’I.S., ou chacun de ses membres individuellement, ont fait pour que cela se réalise. Et il nous faut dire que depuis qu’on parle un peu plus concrètement [… passage illisible …].

Ce qui avait permis à l’I.S. d’exister admirablement en tant que telle dans les dix premières années a été le fait que, dans une époque mauvaise, elle a su être constamment bien contre cette époque même. Doit-on en conclure que l’I.S. se trouve après 68 dans une crise constitutionnelle, genre Ligue des Communistes après les révolutions de 48-49 ? Non. D’abord parce que les temps sont meilleurs, et puis parce que l’I.S. est objectivement mieux. Ce n’est pas notre style qu’il nous faut changer.

Mais on ne peut pas dire non plus qu’elle ait été étrangère à la retombée momentanée d’un grand mouvement, qu’elle avait par ailleurs si bien su prévoir et se préparer à affronter. Puisque le peu que nous avons fait en 69-70 a été correct ; puisque ce n’est pas, à mon avis, le style d’organisation que les situationnistes ont choisi qui est faux ; il nous faut en conclure que la faille existait, certes, mais qu’elle a consisté en tout ce qui a manqué pour faire progresser le mouvement. Jusqu’à maintenant, la faille, l’absence l’ont emporté. C’est le mérite de la tendance de l’avoir enfin comblée.

On pourrait dire d’une façon un peu générale et grossière que la dose de créativité nécessaire parmi nous à tout moment n’est pas inférieure à celle qui a été nécessaire pour imaginer concrètement l’organisation situationniste, c’est-à-dire la faire exister en 1957.

La futilité des « critiques » et des chicanes des Américains [Verlaan et Horelick] sert une fois de plus à ne rien changer : ils substituent ce qui a été un véritable manque de critiques réelles par des critiques réellement fausses ; ils substituent le manque d’activité réelle par l’unique activité factice de faire ces fausses critiques. Du reste, ils embrassent déjà joyeusement (cf. leur lettre du 18 novembre) la perspective de leur petite scission.

C’est dans ce climat que tant de bêtises ont pu se traîner de Sperlonga à New York. Comme le disait Marx : « Nous connaissons bien le rôle de la bêtise dans l’Histoire ». Mais nous sommes là pour l’empêcher de jouer un rôle parmi nous.

Gianfranco Sanguinetti

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