À tous les situationnistes (28 janvier 1971)

 

28 janvier 1971

Camarades,

En rejetant à leur néant les contemplatifs et les incapables qui croyaient pouvoir figurer perpétuellement dans l’I.S., nous venons de faire un grand pas. Il nous faudra donc continuer à marcher ; parce que maintenant pour l’I.S. aussi, une époque est finie, et mieux comprise. L’indéniable succès que nous avons enregistré dans ce cas était si facile, et tellement tardif, que personne certainement ne croira que nous ayons droit à un repos d’une ou plusieurs semaines pour le savourer ! Cependant, depuis déjà quelques semaines, une certaine lenteur recommence à se manifester (à mon avis, sans plus avoir aucune des excuses ou semi-justifications précédentes) quand il s’agit de développer nos positions présentes. Je crois me rappeler que tous se sont accordés sur l’urgence d’aboutir à des conclusions précises sur les points suivants :

a) Critique approfondie (et théorisation utilisable dans l’avenir) de ce qu’a été la carence principale de l’I.S. Je suppose que ceci a été implicitement assez bien reconnu dans la phase précédente du débat ; mais trop souvent dans le passé la conduite de l’I.S., même dans ce qu’elle a pu réaliser d’excellent, s’est trouvée fondée sur un accord ou une participation simplement implicites. Il faut que tout devienne explicite. Et par exemple, ce qui l’est déjà, c’est que nous n’allons pas considérer comme une explication suffisante de cette carence quelques anecdotes personnelles, comme la propension de Salvadori à la logique furieuse, ou celle de Vaneigem à la timidité radicale mal dissimulée sous une totalité en peau de lapin.

b) Définition de « l’organisation I.S. » ; choix sérieux de notre stratégie, et notamment par rapport à nos multiples partisans (qui sont assez rarement ceux que nous avons l’occasion, ou l’ennui, de rencontrer directement ; presque tous les meilleurs sont plus loin). Ici se posera une question précise : qui voulons-nous éventuellement recevoir dans l’I.S. ? — ou bien personne ? (ceci étant évidemment lié à ce que nous reconnaissons clairement nous-mêmes comme les conditions réelles de notre activité).

c) Une théorie plus avancée et plus précise de l’organisation révolutionnaire, d’après l’expérience ancienne du mouvement prolétarien, celle de mai, la nôtre.

Les points a et b sont préalables à la rédaction d’une partie essentielle du numéro 13. Le point c, très vaste, peut être développé surtout après ; mais pourrait commencer à y être traité. De plus, n’oublions pas que, si désormais aucune routine ne va plus protéger aucune sorte de confort parmi nous, en revanche, nous avons une liberté totale de décision : par exemple, rien n’exige que nous fassions un numéro 13, etc. Il faudra donc que chacun énonce son opinion (ou ses doutes) sur tout cela. La seule condition sine qua non de notre conclusion commune, c’est qu’elle satisfasse fondamentalement chacun de nous, et sans rien contenir, comme précédemment, de trouble ou de mensonger : par exemple il est bien clair que, depuis que j’ai été amené à faire quelques progrès intellectuels qui m’étaient bien nécessaires, on ne me verra jamais plus tenir le rôle inconscient, pour l’I.S., ou n’importe quoi d’autre, du chef (approuvé mais non suivi) et de l’employé (non payé). Dans la suite de ce texte, je vais formuler, dans un relatif désordre, quelques-unes de mes idées sur le point a.

Dans les cinq dernières années de l’I.S., où les défauts des uns soutenaient les défauts des autres (et au moins dans le cas de Vaneigem, je crois qu’un tel soutien constituait une tactique précise), on peut mettre à part quelques cas d’incapacité complète vraiment sympathique (Strijbosch) ou d’une ignoble imbécillité (Beaulieu) ; et quelques cas où des individus remarquables — c’est-à-dire susceptibles de le devenir vite — ont été perdus par suite, disons, d’un trait de caractère relativement aberrant, qui les a empêchés une fois de soutenir leurs engagements sur des points qui ne présentaient aucune difficulté réelle pour des gens de cette qualité (par exemple, et pour simplifier, l’amour fort aliéné de sa femme chez Nicholson-Smith, et la fébrilité dramatisante dans la polémique chez Rothe). En dehors de ceci, je vois deux tendances distinctes, quoique alliant l’une à l’autre (à des degrés divers) de l’incapacité et du bluff. D’un côté ceux qui sont toujours restés fidèles approbateurs de ce que faisait l’I.S., sans vouloir prendre leur part des inconvénients, mais en y recherchant quelques petits avantages, plutôt du côté de leur vie personnelle (Vaneigem, Khayati, Chevalier). De l’autre côté ceux à qui la participation formelle à l’I.S. a tourné la tête, leur faisant exiger leurs droits abstraits de « militants » d’une entreprise qu’ils n’avaient pas réellement comprise ni enrichie (et où, pour comble de joyeux confort, ils n’avaient même pas eu à militer ; ceux-là avaient des ambitions tournées vers l’intérieur de l’I.S. (comme tremplin vers l’extérieur) ; ils y voulaient le pouvoir, et précisément sa seule forme par eux  apparemment saisissable, mais en caricature : l’exclusion (vous aurez reconnu sans peine Garnault, Chasse, Salvadori, Verlaan).

Je résume mes conclusions, sur ce déplorable examen, par quatre ébauches de thèse :

1) L’I.S. a couru effectivement le risque de devenir récemment, non seulement inactive et dérisoire, mais récupératrice et contre-révolutionnaire. Les mensonges qui avaient grandi à l’intérieur commençaient à avoir un effet mystificateur, et de désarmement, à l’extérieur. L’I.S. pouvait, au nom même de ce qu’elle a fait de bon dans la précédente époque, devenir la dernière forme du spectacle révolutionnaire, et vous connaissez tous ceux qui auraient volontiers couvert et conservé ce rôle pendant dix ou vingt ans de plus.

2) Ce processus d’aliénation connu par diverses tentatives d’émancipation du passé (de la Ligue des communistes à la F.A.I. ou même, si cet aspect doit aussi être évoqué dans notre cas, le surréalisme) était suivi par l’I.S. dans toutes ses formes bien reconnaissables : paralysie théorique ; « patriotisme de parti » ; silence mensonger sur les défauts qui apparaissent de plus en plus ; dogmatisme tranchant ; langue de bois destinée aux mineurs de Kiruna — encore d’assez loin, heureusement — comme aux exilés ibériques ; titres de propriété invisibles possédés par des petits clans, ou bien des individus sur un secteur de nos relations ou activités, du fait qu’ils sont « membres de l’I.S. » comme on était civis romanus ; idéologie et malhonnêteté. Naturellement, un tel processus a eu lieu cette fois dans les conditions historiques d’aujourd’hui ; c’est-à-dire aussi, en grande partie, dans les conditions mêmes posées par l’I.S. ; de sorte que beaucoup de traits du passé ne pouvaient pas y figurer. Cet ensemble de conditions pouvait rendre le renversement contre-révolutionnaire de l’I.S. d’autant plus redoutable s’il venait à réussir, mais en même temps il lui faisait la réussite difficile. J’estime qu’en ce moment ce péril n’existe presque plus : nous avons assez bien cassé l’I.S. dans les mois précédents pour qu’il n’y ait plus guère de chances pour que ce titre et cette image puissent devenir nuisibles en de mauvaises mains. Sans doute, à présent, le mouvement situationniste — au sens large — est un peu partout. Et n’importe lequel de nous, comme aussi des expulsés, peut demain, au nom du passé de l’I.S. et des positions radicales qui sont à développer présentement, parler seul au courant révolutionnaire qui nous écoute : mais c’est justement ce que Vaneigem ne pourra pas faire. D’autre part, si un regroupement néo-nashiste osait se former, une seule brochure de vingt pages le démolirait. Ainsi donc, briser l’I.S., et réduire à rien les prétentions louches qui auraient pu la conserver comme modèle aliéné et aliénant, était devenu au moins le premier devoir révolutionnaire que nous avions. À partir de ces mesures de sécurité opportunément mises en actes, nous pouvons sans doute faire beaucoup mieux.

3) L’I.S. a eu (nous avons encore, quoiqu’en étant, heureusement, nettement moins en avant-garde) la théorie la plus radicale de son temps. Dans l’ensemble elle a su la formuler, la diffuser, la défendre. Elle a su souvent lutter bien dans la pratique ; et même certains de nous ont assez souvent pu conduire leur vie personnelle dans la ligne de cette théorie (condition d’ailleurs nécessaire pour en formuler l’essentiel). Mais l’I.S. ne s’est pas élevée jusqu’à appliquer sa propre théorie dans l’activité même de formulation de cette théorie, ni dans la conduite générale de sa lutte. Les partisans des positions de l’I.S. n’ont pas été, le plus souvent, leurs créateurs et leurs véritables agents. Ils ne furent que des pro-situs plus officiels et plus prétentieux. Ceci est le principal défaut de l’I.S. (évitable ou non ?). Ne pas s’en apercevoir a été, longtemps, sa pire erreur (et pour parler pour moi, ma pire erreur). Si cette attitude avait dominé, c’eût été son crime définitif. L’I.S., en tant qu’organisation, a échoué en partie ; et justement sur cette partie. Il fallait donc appliquer à l’I.S. la critique même qu’elle a appliquée, souvent si bien, à la société dominante moderne. (On peut dire que nous étions assez bien organisés pour faire surgir dans le monde notre programme ; mais non notre programme d’organisation.)

4) Les multiples carences qui ont affecté l’I.S. se ressemblent toutes en ceci qu’elles étaient le fait d’individus qui avaient besoin de l’I.S. pour être personnellement quelque chose ; et ce quelque chose ne s’identifiait jamais à la réelle activité, que l’on peut dire révolutionnaire, de l’I.S., mais à son contraire. En même temps, ils ont poussé au comble l’éloge de l’I.S., à la fois pour faire croire qu’ils y étaient comme le poisson dans l’eau, et pour donner l’impression que la hauteur de leur extrémisme personnel était au-dessus de tout vulgaire contrôle des faits. Et pourtant l’alternative a toujours été fort simple : ou bien nous sommes fondamentalement égaux (et nous nous le prouvons) ; ou bien nous ne sommes même pas comparables. Quant à nous ici, c’est seulement si nous n’avons pas besoin de l’I.S. que nous pouvons en faire partie. Il s’agit d’être par nous-mêmes, et ensuite, secondairement, d’associer en toute clarté nos possibilités et nos volontés précises (et précisées) pour une action commune qui, alors, peut être la suite correcte de l’I.S.

En attendant les textes de tous, et aussi persuadé que quiconque qu’il ne saurait être question de reconstituer maintenant le style ancien du pseudo-débat tel qu’il avait commencé au printemps dernier, je voudrais citer un exemple qui m’a donné l’impression d’un retour spontané aux ennuyeuses habitudes d’autrefois. Je dois dire que j’ai trouvé grotesque la rédaction du pseudo-procès-verbal de « l’Association des amis de l’Internationale », infligé l’autre soir par le camarade Viénet à l’estimé camarade Lehning. Nous étions malheureusement tous là, et toutes nos objections — ce jour-là — n’ont pas interrompu le déroulement de ce cérémonial. Je crois que le moment actuel n’est pas à de telles plaisanteries, et que dans tous les cas ces plaisanteries gagneraient à être menées avec une légèreté plus talentueuse ; et surtout quand nous ne sommes pas tous réunis pour y servir de toile de fond. Un problème de détail se pose aussitôt : je croyais que cette association avait été formée pour servir de couverture à deux activités précises de l’I.S. J’aimerais donc savoir si elle comporte maintenant, comme par une logique autonome que nous n’aurions pas à connaître, d’autres projets, nécessités ou pseudo-nécessités qui s’enchaîneraient là-dessus ? Le camarade Viénet écrivait, en mai 1970, que l’avenir montrerait s’il était « en mesure de dépasser le stade d’une participation blasée et presque pessimiste ». Comme nous sommes arrivés à un moment bien différent, je voudrais qu’il nous dise s’il s’estime toujours blasé et pessimiste ; et dans l’affirmative, à propos de qui, ou de quoi ? Dans l’ensemble, je crains qu’il ne nous fasse encore trop confiance quand il s’agit de problèmes centraux que nous avons maintenant sur les bras, et que par contre il ne manifeste une trop forte propension à régler tout seul, plus ou moins bien d’ailleurs, mais comme avec l’autorité indiscutable d’un spécialiste, certains problèmes subordonnés de notre activité commune (questions d’édition ou de trésorerie). Je déplorais en juillet qu’il néglige « des capacités plus générales qu’il possède à l’état sauvage ». C’est le moment, ou jamais, de les employer.

J’espère que les textes qui répondront à celui-ci contribueront à une élucidation plus achevée de tous nos problèmes concrets.

Debord

 

Texte présenté à la réunion du 28 janvier 1971.

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