« Métagraphies influentielles » (11 juin 1954)

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Affiche de l’exposition de métagraphies influentielles organisée par Gil J Wolman à la galerie du Passage (dite aussi galerie du Double Doute), passage Molière, rue Quincampoix.

 

Étrange inauguration d’une galerie de peinture : Les lettristes révèlent leurs méthodes

L’Internationale lettriste, dont nous n’avons pas oublié les surprenantes et parfois scandaleuses innovations dans les domaines du cinéma et de l’écriture, vient de se manifester à nouveau après s’être longuement « occultée ». Elle ouvrait hier une exposition de « métagraphies influentielles », dans sa galerie du passage Molière, au fond de la vieille rue Quincampoix où, selon l’un de ses membres, « commencent historiquement les inflations de valeurs neuves ».

Ce passage a lui-même une curieuse histoire : au Moyen Âge, il s’appelait « passage du Double Doute ». Les roturiers qui aspiraient à la noblesse et les nobles dont on contestait la qualité se réunissaient là. « C’est notre cas », affirment les lettristes à cette deuxième proposition.

Au reste, ils se prétendent les seuls représentants d’un extrémisme nécessaire dans l’esthétique comme dans la vie.

Et ils ont beaucoup joué sur quelques côtés inquiétants : allures de société secrète, réunions très fermées dans des arrière-salles de bars arabes, exclusions rigoureuses du style soviet suprême (ils ont exclu Isou, le seul nom connu de leur association), présentation de films aussitôt interdits par la Censure, tapageuse agression contre Chaplin, à l’hôtel Ritz, lors de la sortie de Limelight.

Il semble pourtant que ces jeunes aient réussi le noyautage du groupe lettriste que nous avions connu. Éliminant la « vieille garde » aux intentions limitées, ils ont élargi leur programme, jusqu’à préparer « la construction de villes et le bouleversement de l’inconscient collectif ». Une nouvelle science, la « psychogéographie », va d’après eux conditionner les ambiances et les aventures mêmes des hommes.

Quant à la métagraphie, c’est un art nouveau — même si ses créateurs se défendent justement de toute prétention artistique. Ils l’obtiennent en mettant en présence des photos, des phrases et des mots découpés un peu partout, la presse constituant leur matière première. Ce sont en quelque sorte des peintures-romans. Bien qu’assez inattendu, cet art ne semble pas complètement inintéressant. Les lettristes escomptent surtout de grands résultats du lancement de la métagraphie dans la vie quotidienne : affiches, objets, tracts, meubles, décoration.

Cependant, il n’est rien que leurs anciens amis ne leur reprochent : « intolérable dictature intellectuelle » (disent les surréalistes), goût maladif de l’arbitraire, grossières méthodes d’intimidation. D’ailleurs on ne rencontre leurs dirigeants qu’escortés de gardes du corps nord-africains.

Et vendredi soir, tandis qu’une foule ahurie se pressait dans leur minuscule « galerie du Double Doute », les lettristes en venaient aux mains au sujet du « pouvoir influentiel d’un de leurs métagraphes ». La « minorité oppositionnelle », comme aux plus beaux jours des procès de Moscou, était désavouée et jetée dehors.

Tract parodiant le style journalistique, distribué au lendemain du vernissage de l’exposition « Avant la guerre », le 11 juin 1954.

 

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http://pix.toile-libre.org/upload/original/1307027418.jpgMétagraphies de Gil J Wolman

 

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Critique de la séparation, métagraphie de Guy Debord

 

« À la galerie du Double Doute, passage Molière (82, rue Quincampoix), l’exposition de métagraphies influentielles se poursuit avec fruit. La permanence lettriste est maintenant protégée par des grillages pare-éclats. »

« The Dark Passage », Potlatch n° 1, 22 juin 1954.

 

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Mort de J.H. ou Fragiles tissus (en souvenir de Kaki), métagraphie réalisée par Guy Debord en mars 1954 à la mémoire de Jacqueline Harispe, dite Kaki, ancien mannequin chez Dior, qui se « laisse tomber » de la fenêtre de sa chambre d’hôtel, 24 rue Cels (14e), le 28 novembre 1953. Elle avait 20 ans. « Elle était down, complètement stoned. Elle était au balcon, elle ne portait qu’un petit slip noir. Elle avait de ces jambes longues, superbes. Un petit bout de femme toute mince. Et elle a dit : “Boris, j’en ai marre. Je veux tout laisser tomber.” Et lui, pour autant que je sache, a répondu : “Eh bien, laisse tomber.” Et alors il la voit enjamber le balcon. Il essaie de la rattrapper mais ne retient que son petit slip » (souvenir de Vali Meyers, personnage central de Love on the Left Bank, 1956, du photographe hollandais Ed van der Elsken, dans lequel figure la bande du café Moineau).

« C’est l’élément détourné le plus lointain qui concourt le plus vivement à l’impression d’ensemble, et non les éléments qui déterminent directement la nature de cette impression. Ainsi dans une métagraphie relative à la guerre d’Espagne la phrase au sens le plus nettement révolutionnaire est cette réclame incomplète d’une marque de rouge à lèvres : “les jolies lèvres ont du rouge”. Dans une autre métagraphie (Mort de J.H.) cent vint-cinq petites annonces sur la vente de débits de boissons traduisent un suicide plus visiblement que les articles de journaux qui le relatent. » (Mode d’emploi du détournement, mai 1956.)

 

« L’exposition de métagraphies influentielles ouverte le 11 juin à la galerie du Double Doute s’est achevée le 7 juillet sans incidents graves. »

Potlatch n° 4, 13 juillet 1954.

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