Manifeste (19 février 1953)

 

« (…) m’autorisant de nos dernières conversations et de ta lettre, j’ai fait mettre ta signature sur notre tract dont je te communiquerai des exemplaires dès que possible.
Sur douze signataires, deux sont en prison, deux filles mineures sont recherchées, une autre en liberté provisoire pour trafic de stupéfiants, Brau et sa femme sont en voyage du côté d’Alger — De sorte qu’en cas de très improbables ennuis policiers, tout le monde peut renier sa signature qui a été mise sans consultation préalable, et en tenant compte seulement d’une participation générale à l’esprit moderne.
Les responsables sont Jean-Michel Mension, Wolman et moi-même.
Je crois que ce tract est très bon, comme marque d’un stade, d’ailleurs transitoire, de notre agitation intellectuelle. »

Lettre de Guy Debord à Hervé Falcou, 23 février 1953.

 

Manifeste

La provocation lettriste sert toujours à passer le temps. La pensée révolutionnaire n’est pas ailleurs. Nous poursuivons notre petit tapage dans l’au-delà restreint de la littérature, et faute de mieux. C’est naturellement pour nous manifester que nous écrivons des manifestes. La désinvolture est une bien belle chose. Mais nos désirs étaient périssables et décevants. La jeunesse est systématique, comme on dit. Les semaines se propagent en ligne droite. Nos rencontres sont au hasard et nos contacts précaires s’égarent derrière la défense fragile des mots. La Terre tourne comme si de rien n’était. Pour tout dire, la condition humaine ne nous plaît pas. Nous avons congédié Isou qui croyait à l’utilité de laisser des traces. Tout ce qui maintient quelque chose contribue au travail de la police. Car nous savons que toutes les idées ou les conduites qui existent déjà sont insuffisantes. La société actuelle se divise donc seulement en lettristes et en indicateurs, dont André Breton est le plus notoire. Il n’y a pas de nihilistes, il n’y a que des impuissants. Presque tout nous est interdit. Le détournement de mineures et l’usage des stupéfiants sont poursuivis comme, plus généralement, tous nos gestes pour dépasser le vide. Plusieurs de nos camarades sont en prison pour vol. Nous nous élevons contre les peines infligées à des personnes qui ont pris conscience qu’il ne fallait absolument pas travailler. Nous refusons la discussion. Les rapports humains doivent avoir la passion pour fondement, sinon la Terreur.

Sarah Abouaf, Serge Berna, P.-J. Berlé, Jean-L. Brau, [René] Leibé, Midhou Dahou, Guy-Ernest Debord, Linda [Fried], Françoise Lejare, Jean-Michel Mension, Éliane Pápaï, Gil J Wolman

 

Manifeste écrit le 19 février 1953.

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