Lettre à Marc-Gilbert Guillaumin (23 septembre 1951)

 

Cannes, 23 septembre

Cher Marc,O. [Marc-Gilbert Guillaumin, dit Marc,O., membre du groupe lettriste. — NdÉ]

J’ai trouvé ta lettre tardivement en rentrant hier d’un bref voyage dans Paris et ses proches environs pour des raisons toutes de bave [Allusion au film d’Isidore Isou, Traité de bave et d’éternité, produit par Marc,O. — NdÉ].

Je n’ai malheureusement pas pu te voir vendredi matin à ton hôtel, mais j’ai rencontré Isou [Isidore Isou (1925-2007), fondateur du lettrisme — NdÉ]. Je vois donc quelle est la situation.

Sitôt arrivé je t’aiderai pour sortir le film. C’est d’ailleurs un travail qui ne me déplaît pas, il faudra bien que ces pauvres cons acceptent et sans nous faire attendre. On a vu des directeurs de salle se faire buter pour moins.

Dans cette ville abandonnée de Dieu — et en général de tout créateur, j’ai fait ce que tu m’as demandé avant de partir.

Avec cinq camarades j’ai fort gêné la projection du film du jeune G. Albicocco :

« “Absolve domine”. Cette production de Gabriel Albicocco a eu le don de provoquer des mouvements divers dans le public. On a entendu des sifflets à roulettes, des protestations et aussi des tonnerres d’applaudissements.

C’est assez dire que ce court métrage n’est ni banal ni médiocre, puisqu’il provoqua d’aussi vigoureuses réactions.

En résumé, l’auteur est parti de ce principe que l’homme conscient de ses fautes a besoin de se faire pardonner. Il va à l’église, il prie. Il s’associe aux supplications de psaumes et finalement, durant la messe, retrouve la paix. » [Coupure de presse insérée dans la lettre. — NdÉ]

(Très faible écho.)

Heureuse conséquence ? — pour la première fois de sa carrière encore brève, l’idiot n’a pas obtenu son prix habituel dans un festival de la connerie noire.

D’autre part j’ai jeté les bases du ciné-club que tu voulais (et déjà son premier directeur à la porte). Actuellement ils sont acceptables, et aux prises avec de lourdes difficultés pour trouver les 30 ou 40 billets nécessaires pour démarrer.

Enfin jeudi dernier, après une discussion serrée de cinq heures dans un bar du quartier, j’ai fait admettre qu’Isou est un dieu à mon ami Hervé Falcou [Jeune Parisien rencontré à Cannes avec qui Guy Debord, alors lycéen, a correspondu jusqu’au début de 1953. — NdÉ], que tu as vu à Cannes.

Je suis très fier de ce dernier résultat, presque autant que d’être le (1) manquant dans la seule équation que je connaisse par cœur.

Isou m’a parlé d’une possible chambre à 9000 francs dans son hôtel. Si une telle chambre existe, veux-tu lui demander de me la retenir pour le mois d’octobre ?

Excuse-moi de t’importuner de ces nécessités très peu éternelles, et d’en souligner le caractère d’urgence.

Je veux te lire, en attendant ABSOLUMENT je te salue (il faut révolutionner les formules de politesse).

Amitiés à Poucette [Peintre, lettriste et compagne de Marc,O. — NdÉ] et bien sûr à Isou.

Guy-Ernest [Debord]

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