Gangland et philosophie (juin 1960)

 

« Parmi les “nouvelles recrues de l’I.S.”, je viens de rencontrer Attila Kotányi. Il est sensationnel : et Asger [Jorn] est très content. »

Lettre de Guy Debord à Pinot-Gallizio, 16 mai 1960.

 

Gangland et philosophie

« Le Peïpin-Bao est le quotidien le plus ancien du monde. Il paraît depuis quinze siècles. Son premier numéro a été imprimé au IVe siècle à Peïping, le Pékin d’aujourd’hui. Les rédacteurs de ce journal sont souvent tombés en disgrâce auprès des souverains chinois, parce qu’ils attaquaient l’infaillibilité de l’État et de la religion. Le journal a paru quand même chaque jour, bien que des rédacteurs l’aient payé de leur vie. Au cours de ces quinze siècles, 1500 rédacteurs du Peïpin-Bao ont été pendus. »

Ujvidéki Magyar Szo, 1957.

La tendance situationniste n’a pas pour but d’empêcher la construction des situations. Cette première restriction dans notre attitude a des conséquences nombreuses. Nous faisons un certain effort pour assister au développement de ces conséquences.

« Le mot “protection” est le mot-clef du racket de Garment Center. Le processus est le suivant : un jour vous recevez la visite d’un monsieur qui vous propose aimablement de vous “protéger”. Si vous êtes vraiment très naïf, vous demandez : — Protection contre quoi ? » (S. Groueff et D. Lapierre, Les Caïds de New-York.)

Si, par exemple, le caïd de l’existentialisme nous assure que, pour lui, l’adaptation d’un matérialisme vulgaire est très difficile parce que la culture fait partie intégrante de nous-mêmes, nous pouvons dire de la culture à peu près la même chose, mais sans être certains qu’on doive en être si fiers. Voilà une conséquence.

Comment concevoir l’édification de notre culture et de notre information philosophique et scientifique ? La psychologie moderne a éliminé une grande part des doctrines qui entouraient la question. Elle recherche les motifs : pourquoi nous acceptons une « idée » ou un impératif, pourquoi nous les refusons ? « On peut considérer qu’un des résultats les plus importants du processus de socialisation est le développement d’un système d’équilibre normatif, qui se superpose au système de l’équilibre biologique. Ce dernier règle le comportement des besoins et exigences (alimentation, défense contre le froid, contre les coups, etc.), tandis que le premier système décide quelles sont les actions qui peuvent être considérées “faisables” ou simplement “pensables”. » (P.R. Hofstäter.) Ainsi, quelqu’un prend conscience de l’activité situationniste. Il la « comprend » et suit « rationnellement » nos arguments. Malgré son ralliement intellectuel momentané, il retombe. Demain, il ne nous comprendra plus. Nous proposons une légère modification de la description psychologique citée plus haut, pour suivre le jeu des forces qui l’ont empêché de considérer diverses choses « faisables » ou simplement « pensables », alors que nous les savons possibles. Examinons le grossissement expérimental de cette réaction : « Le procès contre Dio et ses complices commença. Il se produisit alors une chose extraordinaire et scandaleuse. Le premier témoin, Gandolfo Miranti, refusa de parler. Il nia toutes les dépositions qu’il avait faites devant le F.B.I. Le juge perdit patience. Furieux, il eut recours au dernier argument : — Je vous ordonne de répondre. Sinon, vous aurez cinq ans de prison, cria-t-il. Miranti, sans hésiter, accepta les cinq longues années de prison. Au banc des accusés, Johnny Dio, élégant et bien rasé, souriait ironiquement. » (op. cit.) Il est difficile de ne pas reconnaître un comportement analogue chez celui qui n’ose parler des problèmes comme ils sont, comme on les lui a fait voir. On doit se demander : est-il victime d’une intimidation ? Oui, il l’est certainement. Quel est donc le mécanisme commun à ces deux sortes de peur ?

Miranti habitait depuis sa jeunesse dans le gangland, et ceci nous explique beaucoup de choses. « Gangland », en argot des gangsters de Chicago, signifie le domaine du crime, le champ d’action du racket. Je propose d’étudier à la base le fonctionnement du « bisness », malgré le risque d’être impliqués dans l’affaire : « Celui qui entreprendrait de les délier, de leur faire gravir la pente », demandait déjà Platon (La République, VII, 1), « ne crois-tu pas que, s’ils pouvaient de quelque manière le tenir en leurs mains et le mettre à mort, ils le mettraient à mort, en effet ? » La philosophie ne doit pas oublier qu’elle a parlé toujours dans les décors du Grand-Guignol.

Il faut développer ici un petit précis de vocabulaire détourné. Je propose que, parfois, au lieu de lire « quartier » on lise : gangland. Au lieu d’organisation sociale : protection. Au lieu de société : racket. Au lieu de culture : conditionnement. Au lieu de loisirs : crime protégé. Au lieu d’éducation : préméditation.

Les informations de base systématiquement faussées, et par exemple les conceptions idéalistes de l’espace dont le plus criant exemple est la cartographie communément admise, sont les premières garanties du grand mensonge imposé par les intérêts du racket à tout le gangland de l’espace social.

D’après P.R. Hofstäter, « on ne peut encore désigner actuellement une méthode “scientifique” pour modeler le processus de socialisation ». Nous pensons, au contraire, que nous sommes capables de construire un modèle de mécanisme de production et de réception des informations. Il nous suffirait de contrôler par une enquête complète, pendant un court laps de temps, toute la vie sociale d’un secteur urbain délimité, pour obtenir une représentation exacte, en coupe, du bombardement d’informations qui tombe, dans un temps donné, sur les agglomérations actuelles. L’I.S. est naturellement consciente de toutes les modifications que son contrôle même apporterait immédiatement dans le secteur occupé, perturbant profondément le monopole de contrôle permanent du gangland.

« L’art intégral, dont on a tant parlé, ne pouvait se réaliser qu’au niveau de l’urbanisme. » (Debord.) Oui, c’est ici qu’il y a une limite. À cette échelle, on peut déjà enlever les éléments décisifs du conditionnement. Mais si, en même temps, nous attendions un résultat de l’échelle, et non de l’élimination elle-même, alors nous aurions commis la plus grande erreur possible.

Le néo-capitalisme a également découvert quelque chose pour son propre usage dans la grande échelle. Jour et nuit, il ne parle que d’aménagement du territoire. Mais pour lui, l’évidence, c’est le conditionnement de la production des marchandises, qu’il sent lui échapper sans le recours à la nouvelle échelle. L’académisme urbanistique a défini de la sorte la « région défectueuse » du point de vue du néo-capitalisme d’après-guerre et pour son service. Sa technique d’assainissement est basée sur des critères anti-situationnistes, vides.

Il faut faire cette critique de Mumford : si le quartier n’est pas considéré comme un élément pathologique (gangland), on ne peut parvenir à de nouvelles techniques (thérapies).

Le constructeur de situations doit arriver à lire les situations dans leurs éléments constructifs et reconstituables. À travers cette lecture, on commence à comprendre le langage parlé par les situations. On sait parler ce langage, on sait s’exprimer par ce langage ; et finalement on sait dire par lui ce qui ne s’était jamais dit encore, avec des situations construites et quasi-naturelles.

Attila Kotányi

Internationale situationniste n° 4, juin 1960.

 

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