Contributions servant à rectifier l’opinion du public sur la révolution dans les pays sous-développés (octobre 1967)

 

« Il serait toujours plus opportun d’avoir ton “livre sous-developpé” fini dans un court délai. »

Lettre de Guy Debord à Mustapha Khayati, 10 août 1966.

 

Contributions servant à rectifier l’opinion du public sur la révolution dans les pays sous-développés

1

Le rôle éminemment révolutionnaire de la bourgeoisie est d’avoir introduit, d’une façon décisive et irréversible, l’économie dans l’histoire. Maîtresse fidèle de cette économie, elle est, depuis son apparition, la maîtresse effective — bien que parfois inconsciente — de « l’histoire universelle ». Pour la première fois celle-ci a cessé d’être un phantasme métaphysique ou un acte du Weltgeist pour devenir un fait matériel, aussi concret que l’existence triviale de chaque individu. Depuis l’avènement de la production marchande, rien dans le monde n’échappe au développement implacable de ce néo-fatum, l’invisible rationalité économique : la logique de la marchandise. Totalitaire et impérialiste par essence, elle exige pour terrain d’action la planète entière, et pour serviteurs la totalité des hommes. Là où il y a marchandise, il n’y a que des esclaves.

2

À la cohérence oppressive d’une classe particulière pour maintenir l’humanité dans la préhistoire, le mouvement révolutionnaire — produit direct et involontaire de la domination capitaliste bourgeoise — a opposé depuis plus d’un siècle le projet d’une cohérence libératrice, œuvre de tous et de chacun, l’intervention libre et consciente de la création de l’Histoire : l’abolition réelle de toute division en classes et la suppression de l’Économie.

3

Là où il a pénétré — c’est-à-dire presque partout dans le monde — le virus de la marchandise ne cesse de bouleverser les formations socio-économiques les plus sclérosées, et de permettre à des millions d’êtres humains de découvrir dans la misère et la violence le temps historique de l’économie. Partout où il pénètre il répand son principe destructeur, dissout les vestiges du passé, et pousse à leur extrême tous les antagonismes. En un mot, il hâte la révolution sociale. Toutes les murailles de Chine s’écroulent à son passage, et à peine s’installe-t-il en Inde que tout se dissout autour de lui et des révolutions agraires éclatent à Bombay, au Bengale et à Madras : les zones pré-capitalistes du monde accèdent à la modernité bourgeoise, mais sans la base matérielle de celle-ci. Comme dans le cas de son prolétariat, là aussi les forces que la bourgeoisie a contribué à libérer, ou même à créer, vont maintenant se tourner contre elle et contre ses serviteurs autochtones : la révolution des sous-développés devient un des principaux chapitres de l’histoire moderne.

4

Si le problème de la révolution dans les pays sous-développés se pose d’une façon particulière, ceci est dû au développement même de l’histoire. C’est que, dans ces pays, le retard économique général — entretenu par la domination coloniale et les couches qui la soutiennent —, le sous-développement des forces productives, ont empêché le développement de formations socio-économiques qui devraient rendre immédiatement exécutable la théorie révolutionnaire élaborée, depuis plus d’un siècle, à partir des sociétés capitalistes avancées. La totalité de ces pays, au moment où ils entrent en lutte, ignore la grande industrie, et le prolétariat est loin d’y être la classe majoritaire. C’est la paysannerie pauvre qui assume cette fonction.

5

Les différents mouvements de libération nationale sont apparus bien après la déroute du mouvement ouvrier, consécutive à la défaite de la révolution russe, transformée dès son avènement en contre-révolution au service d’une bureaucratie prétendue communiste. Ils ont donc subi, soit consciemment, soit dans une fausse conscience, toutes les tares et les faiblesses de cette contre-révolution généralisée ; et, le retard général aidant, ils n’ont pu dépasser aucune des limites imposées au mouvement révolutionnaire vaincu. Et c’est justement à cause de la défaite de celui-ci que les pays colonisés ou semi-colonisés ont eu à combattre seuls l’impérialisme. Mais, le combattant seul sur une partie seulement du terrain révolutionnaire total, ils ne l’ont chassé que partiellement. Les régimes d’oppression qui se sont installés partout où la révolution de libération nationale a cru triompher ne sont qu’une des formes sous lesquelles s’opère le retour du refoulé.

6

Quelles que soient les forces qui y ont participé, et quel que soit le radicalisme de leurs directions, les mouvements de libération nationale ont toujours abouti à l’accession des sociétés ex-colonisées à des formes modernes de l’État, et à des prétentions à la modernité dans l’économie. En Chine, Imago pater des révolutionnaires sous-développés, la lutte des paysans contre l’impérialisme américain, européen et japonais a fini, vu la défaite du mouvement ouvrier dès les années 1925-1927, par mener au pouvoir une bureaucratie sur le modèle russe. Le dogmatisme stalino-léniniste dont elle dore son idéologie — récemment réduite au catéchisme rouge de Mao — n’est que le mensonge et, dans le meilleur des cas, la fausse conscience, qui accompagnent sa pratique contre-révolutionnaire.

7

Le Fanonisme et le Castro-Guévarisme sont la fausse conscience à travers laquelle la paysannerie accomplit l’immense tâche de débarrasser la société pré-capitaliste de ses séquelles semi-féodales et coloniales, et d’accéder à la dignité nationale foulée aux pieds des colons et des classes dominantes rétrogrades. Le Benbellisme, Nassérisme, Titisme ou Maoïsme sont les idéologies qui annoncent la fin de ces mouvements et leur appropriation privative par les couches urbaines petites-bourgeoises ou militaires : la recomposition de la société d’exploitation, mais cette fois-ci avec de nouveaux maîtres et sur la base de nouvelles structures socio-économiques. Partout où la paysannerie a lutté victorieusement et a mené au pouvoir les couches qui ont encadré et dirigé sa lutte, elle a été la première à subir leurs violences, et à payer les frais énormes de leur domination. La bureaucratie moderne, comme la plus antique (en Chine par exemple), édifie son pouvoir et sa prospérité sur la surexploitation des paysans : l’idéologie ne change rien à l’affaire. En Chine ou à Cuba, en Égypte ou en Algérie, elle joue partout le même rôle et assume les mêmes fonctions.

8

Dans le processus d’accumulation du capital, la bureaucratie est la réalisation de ce dont la bourgeoisie était seulement le concept. Ce que la bourgeoisie a fait pendant des siècles « à travers le sang et la boue », la bureaucratie veut le réaliser consciemment et « rationnellement » en l’espace de quelques décennies. Seulement la bureaucratie ne peut accumuler le capital sans accumuler les mensonges : ce qui constituait le péché originel de la richesse capitaliste est sinistrement baptisé « accumulation primitive socialiste ». Tout ce que les bureaucraties sous-développées disent, se représentent et s’imaginent être le socialisme, n’est en réalité rien d’autre que le néo-mercantilisme achevé. « L’État bourgeois sans bourgeoisie » (Lénine) ne peut dépasser les tâches historiques de la bourgeoisie ; et le pays industriel le plus développé montre au pays moins développé l’image de son propre développement à venir. La bureaucratie bolchevik au pouvoir ne trouvait rien de mieux à proposer au prolétariat révolutionnaire russe que de « se mettre à l’école du capitalisme d’État allemand ». Tous ces pouvoirs soi-disant socialistes sont tout au plus une imitation sous-développée de la bureaucratie qui a dominé et vaincu le mouvement révolutionnaire en Europe. Ce que peut faire, ou est obligée de faire la bureaucratie, n’émancipera pas la masse des travailleurs, ni n’améliorera substantiellement sa condition sociale, car ceci dépend non seulement des forces productives mais de leur appropriation par les producteurs. Toutefois, ce qu’elle ne manquera pas de faire, c’est de créer les conditions matérielles pour réaliser les deux. La bourgeoisie a-t-elle jamais fait moins ?

9

Dans les révolutions bureaucratiques-paysannes, seule la bureaucratie vise consciemment et lucidement le pouvoir. La prise de pouvoir correspond au moment historique où la bureaucratie s’empare de l’État et déclare son indépendance vis-à-vis de masses révolutionnaires, avant même l’élimination des séquelles coloniales, et avant d’être effectivement indépendante de l’étranger. En entrant dans l’État, la nouvelle classe se réfugie dans l’hétéronomie militante contre toute autonomie des masses. Seule propriétaire de toute la société, elle se déclare seule représentante de ses intérêts supérieurs. L’État bureaucratique est en ceci l’État hégélien réalisé. Sa séparation de la société consacre en même temps la séparation en classes antagoniques : l’union momentanée de la bureaucratie et de la paysannerie n’est que la fantastique illusion à travers laquelle toutes deux accomplissent les tâches historiques immenses de la bourgeoisie défaillante. Le pouvoir bureaucratique édifié sur les ruines de la société coloniale précapitaliste n’est pas l’abolition des antagonismes de classes ; il ne fait que substituer aux anciennes, de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, et de nouvelles formes de luttes.

10

N’est sous-développé que celui qui reconnaît la valeur positive de la puissance de ses maîtres. La course pour rattraper la réification capitaliste reste la meilleure voie vers le sous-développement renforcé. La question du développement économique est inséparable de la question du propriétaire véritable de l’économie, du maître réel de la force de travail ; tout le reste est bavardage de spécialistes.

11

Jusqu’ici les révolutions des pays sous-développés n’ont fait qu’essayer d’imiter le bolchevisme de différentes manières ; il s’agit dorénavant de le dissoudre dans le Pouvoir des Soviets.

Mustapha Khayati

Internationale situationniste n° 11, octobre 1967.

 

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