Les situationnistes et les nouvelles formes d’action contre la politique et l’art (octobre 1967)

Les situationnistes et les nouvelles formes d’action contre la politique et l’art

Jusqu’ici, nous nous sommes principalement attachés à la subversion en utilisant des formes, des catégories, héritées des luttes révolutionnaires, du siècle dernier principalement. Je propose que nous complétions l’expression de notre contestation par des moyens qui se passent de toute référence au passé. Il ne s’agit pas pour autant d’abandonner des formes à l’intérieur desquelles nous avons livré le combat sur le terrain traditionnel du dépassement de la philosophie, de la réalisation de l’art, et de l’abolition de la politique ; il s’agit de parachever le travail de la revue, là où elle n’est pas encore opérante.

Une bonne partie des prolétaires se rendant compte qu’ils n’ont aucun pouvoir sur l’emploi de leur vie, le savent, mais ne l’expriment pas selon le langage du socialisme et des précédentes révolutions.

Crachons au passage sur ces étudiants devenus militants de base de groupuscules à vocation de parti de masse, qui osent parfois prétendre que l’I.S. est illisible pour les ouvriers, que son papier est trop glacé pour être mis dans les musettes et que son prix ne tient pas compte du S.M.I.G. Les plus conséquents avec eux-mêmes diffusent donc, ronéotée, l’image qu’ils se font de la conscience d’une classe où ils cherchent fébrilement leur Ouvrier Albert. Ils oublient, entre autres choses, que lorsque les ouvriers lisaient de la littérature révolutionnaire, ils allaient jusqu’à payer cher, relativement plus cher que le prix d’une place au T.N.P., et que lorsque l’envie les reprendra de le faire, ils n’hésiteront pas à dépenser deux ou trois fois ce qu’il faut pour acheter Planète. Mais ce que négligent avant tout ces détracteurs de la typographie, c’est que les rares individus qui prennent leurs bulletins sont précisément ceux qui ont les quelques références pour nous comprendre du premier coup, et que ce qu’ils écrivent est parfaitement illisible pour les autres. Quelques-uns, qui ignorent la densité de lecture des graffitis dans les W.C., ceux des cafés en particulier, ont tout juste pensé qu’avec une écriture parodiant celle de l’école communale, sur des papiers collés sur les gouttières à la façon des annonces de location d’appartements, il serait possible de faire coïncider le signifiant et le signifié de leurs slogans. Nous avons ici la mesure de ce qu’il ne faut pas faire.

Il s’agit pour nous de relier la critique théorique de la société moderne à la critique en actes de cette même société. Sur-le-champ, en détournant les propositions mêmes du spectacle, nous donnerons les raisons des révoltes du jour et du lendemain.

Je propose que nous nous attachions :

1. À l’expérimentation du détournement des photos-romans, des photographies dites pornographiques, et que nous infligions sans ambage leur vérité en rétablissant de vrais dialogues. Cette opération fera crever à la surface les bulles subversives qui spontanément, mais plus ou moins consciemment, se forment pour se dissoudre aussitôt chez ceux qui les regardent. Dans le même esprit, il est également possible de détourner, au moyen de phylactères, toutes les affiches publicitaires ; en particulier celles des couloirs du métro, qui constituent de remarquables séquences.

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COMICS PAR DÉTOURNEMENT (dans Le retour de la colonne Durruti, d’André Bertrand – 1966).

2. À la promotion de la guerilla dans les mass-media ; forme importante de la contestation, non seulement au stade de la guerilla urbaine, mais encore auparavant. La voie a été ouverte par ces Argentins qui investirent le poste de commande d’un journal lumineux et lancèrent ainsi leurs propres consignes et slogans. Il est possible de profiter encore quelque temps du fait que les studios de radio et de télévision ne sont pas gardés par la troupe. Plus modestement, on sait que tout radio-amateur peut, sans grands frais, brouiller, sinon émettre, au niveau du quartier ; que la taille réduite de l’appareillage nécessaire permet une très grande mobilité et, ainsi, de se jouer des repérages trigonométriques. Au Danemark, un groupe de dissidents du P.C. a pu, il y a quelques années, posséder sa propre radio pirate. De fausses éditions de tel ou tel périodique peuvent ajouter au désarroi de l’ennemi. Cette liste d’exemples est vague et limitée pour des raisons évidentes.

L’illégalité de telles actions interdit à toute organisation qui n’a pas choisi la clandestinité un programme suivi dans ce domaine, car il nécessiterait la constitution en son sein d’une organisation spécifique ; ce qui ne peut se concevoir (et être efficace) sans cloisonnement, donc hiérarchie, etc. En un mot, sans retrouver la pente savonneuse du terrorisme. Il convient de se référer plutôt ici à la propagande par le fait, qui est un mode très différent. Nos idées sont dans toutes les têtes — c’est bien connu — et n’importe quel groupe sans lien avec nous, quelques individus qui se réunissent pour cette occasion, peuvent improviser, améliorer les formules expérimentées ailleurs par d’autres. Ce type d’action non concertée ne peut viser à des bouleversements définitifs, mais peut utilement ponctuer la prise de conscience qui se fera jour. D’ailleurs, il ne s’agit pas de s’obnubiler sur le mot illégalité. Le plus grand nombre des actions dans ce domaine peut ne contrevenir en rien aux lois existantes. Mais la crainte de telles interventions amènera les directeurs de journaux à se méfier de leurs typographes, ceux des radios de leurs techniciens, etc., en attendant la mise au point de textes répressifs spécifiques.

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COMICS PAR RÉALISATION DIRECTE (texte de Raoul Vaneigem, images d’André Bertrand – 1967).

3. À la mise au point de comics situationnistes. Les bandes dessinées sont la seule littérature vraiment populaire de notre siècle. Des crétins marqués par leurs années de lycée n’ont pu s’empêcher de disserter là-dessus ; mais ce n’est pas sans déplaisir qu’ils vont lire et collectionner les nôtres. Ils les achèteront même sans doute pour les brûler. Qui ne ressent immédiatement combien il serait facile, pour notre tâche de « rendre la honte encore plus honteuse », par exemple de transformer 13, rue de l’Espoir en 1, bd du Désespoir, en intégrant à l’arrière-plan quelques éléments supplémentaires, ou simplement en changeant les ballons. On voit que cette méthode prend le contrepied du Pop’ art qui décompose en morceaux le comics. Ceci vise au contraire à rendre au comics sa grandeur et son contenu.

4. À la réalisation de films situationnistes. Le cinéma, qui est le moyen d’expression le plus neuf et sans doute le plus utilisable de notre époque, a piétiné près de trois quarts de siècle. Pour résumer, disons qu’il était effectivement devenu le « septième art » cher aux cinéphiles, aux ciné-clubs, aux associations de parents d’élèves. Constatons pour notre usage que le cycle s’est terminé (Ince, Stroheim, le seul Âge d’or, Citizen Kane et M. Arkadin, les films lettristes) ; même s’il reste à découvrir chez les distributeurs étrangers ou dans les cinémathèques certains chefs-d’œuvre, mais d’une facture classique et récitative. Approprions-nous les balbutiements de cette nouvelle écriture ; approprions-nous surtout ses exemples les plus achevés, les plus modernes, ceux qui ont échappé à l’idéologie artistique plus encore que les séries B américains : les actualités, les bandes-annonces, et surtout le cinéma publicitaire.

Au service de la marchandise et du spectacle, c’est le moins qu’on puisse dire, mais libre de ses moyens, le cinéma publicitaire a jeté les bases de ce qu’entrevoyait Eisenstein lorsqu’il parlait de filmer La Critique de l’Économie politique ou l’Idéologie allemande.

Je me fais fort de tourner Le Déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande d’une façon immédiatement perceptible aux prolétaires de Watts qui ignorent les concepts impliqués dans ce titre. Et cette mise en forme nouvelle contribuera sans aucun doute à approfondir, à exacerber, l’expression « écrite » des mêmes problèmes ; ce que nous pourrons vérifier, par exemple, en tournant le film Incitation au meurtre et à la débauche avant de rédiger son équivalent dans la revue, Correctifs à la conscience d’une classe qui sera la dernière. Le cinéma se prête particulièrement bien, entre autres possibilités, à l’étude du présent comme problème historique, au démantèlement des processus de réification. Certes la réalité historique ne peut être atteinte, connue et filmée, qu’au cours d’un processus compliqué de médiations qui permette à la conscience de reconnaître un moment dans l’autre, son but et son action dans le destin, son destin dans son but et son action, sa propre essence dans cette nécessité. Médiation qui serait difficile si l’existence empirique des faits eux-mêmes n’était déjà une existence médiatisée qui ne prend une apparence d’immédiateté que dans la mesure où, et parce que, d’une part la conscience de la médiation fait défaut, et que d’autre part, les faits ont été arrachés du faisceau de leurs déterminations, placés dans un isolement artificiel et mal reliés au montage dans le cinéma classique. Cette médiation a précisément manqué, et devait nécessairement manquer, au cinéma pré-situationniste, qui s’est arrêté aux formes dites objectives, à la reprise des concepts politico-moraux, quand ce n’est pas au récitatif de type scolaire avec toutes ses hypocrisies. Cela est plus compliqué à lire qu’à voir filmé, et voilà bien des banalités. Mais Godard, le plus célèbre des Suisses pro-chinois, ne pourra jamais les comprendre. Il pourra bien récupérer, comme à son habitude, ce qui précède — c’est-à-dire dans ce qui précède récupérer un mot, une idée comme celle des films publicitaires — il ne pourra jamais faire autre chose qu’agiter des petites nouveautés prises ailleurs, des images ou des mots-vedettes de l’époque, et qui ont à coup sûr une résonnance, mais qu’il ne peut saisir (Bonnot, ouvrier, Marx, made in U.S.A., Pierrot le Fou, Debord, poésie, etc.). Il est effectivement un enfant de Mao et du coca-cola.

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PLAN FIXE INTERCALÉ DANS UN TRAVELLING (dans le film de Guy Debord Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps – 1959).

Le cinéma permet de tout exprimer, comme un article, un livre, un tract ou une affiche. C’est pourquoi il nous faut désormais exiger que chaque situationniste soit en mesure de tourner un film, aussi bien que d’écrire un article (cf. « Anti-public relations », n° 8, p. 59). Rien n’est trop beau pour les nègres de Watts.

René Viénet

Internationale situationniste n° 11, octobre 1967.

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