Action en Belgique contre l’Assemblée des critiques d’art internationaux (juin 1958)

Action en Belgique contre l’Assemblée des critiques d’art internationaux

Le 12 avril, deux jours avant la réunion à Bruxelles d’une assemblée générale des critiques d’art internationaux, les situationnistes diffusaient largement une adresse à cette assemblée, signée — au nom des sections algérienne, allemande, belge, française, italienne et scandinave de l’I.S. — par Khatib, Platschek, Korun, Debord, Pinot-Gallizio et Jorn :

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« Ce qui se fait ici vous paraît à tous simplement ennuyeux. L’Internationale situationniste considère pourtant que cet attroupement de tant de critiques d’art comme attraction de la Foire de Bruxelles est ridicule, mais significatif.

Dans la mesure où la pensée moderne, pour la culture, se découvre avoir été parfaitement stagnante depuis vingt-cinq ans ; dans la mesure où toute une époque, qui n’a rien compris et n’a rien changé, prend conscience de son échec, ses responsables tendent à transformer leurs activités en institutions. Ils en appellent ainsi à une reconnaissance officielle de la part d’un ensemble social à tous égards périmé mais encore matériellement dominant, dont ils ont été dans la plupart des cas les bons chiens de garde.

La carence principale de la critique dans l’art moderne est de n’avoir jamais su concevoir la totalité culturelle, et les conditions d’un mouvement expérimental qui la dépasse perpétuellement. En ce moment, la domination accrue de la nature permet et nécessite l’emploi de pouvoirs supérieurs de construction de la vie. Ce sont là les problèmes d’aujourd’hui ; et ces intellectuels qui retardent, par peur de la subversion générale d’une certaine forme d’existence et des idées qu’elle a produites, ne peuvent plus que s’affronter irrationnellement, en champions de tel ou tel détail du vieux monde — d’un monde achevé, et dont ils n’ont même pas connu le sens. Les critiques d’art s’assemblent donc pour échanger les miettes de leur ignorance et de leurs doutes. Quelques personnes, dont nous savons qu’elles font actuellement un effort pour comprendre et soutenir les recherches nouvelles, ont accepté en venant ici de se confondre dans une immense majorité de médiocres, et nous les prévenons qu’elles ne peuvent espérer garder un minimum d’intérêt pour nous qu’en rompant avec ce milieu.

Disparaissez, critiques d’art, imbéciles partiels, incohérents et divisés ! C’est en vain que vous montrez le spectacle d’une fausse rencontre. Vous n’avez rien en commun qu’un rôle à tenir ; vous avez à faire l’étalage, dans ce marché, d’un des aspects du commerce occidental : votre bavardage confus et vide sur une culture décomposée. Vous êtes dépréciés par l’Histoire. Même vos audaces appartiennent à un passé dont plus rien ne sortira.

Dispersez-vous, morceaux de critiques d’art, critiques de fragments d’arts. C’est maintenant dans l’Internationale situationniste que s’organise l’activité artistique unitaire de l’avenir. Vous n’avez plus rien à dire.

L’Internationale situationniste ne vous laissera aucune place. Nous vous réduirons à la famine. »

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Il appartenait à notre section belge de mener sur place l’opposition nécessaire. Dès le 13 avril, veille de l’ouverture des travaux, alors que les critiques d’art des deux mondes, présidés par l’américain Sweeney, étaient accueillis à Bruxelles, le texte de la proclamation situationniste était porté à leur connaissance par plusieurs voies. On fit tenir des exemplaires à un grand nombre de critiques, par la poste ou par distribution directe. On téléphona tout ou partie du texte à d’autres, appelés nommément. Un groupe força l’entrée de la Maison de la Presse, où les critiques étaient reçus, pour lancer des tracts sur l’assistance. On en jeta davantage sur la voie publique, des étages ou d’une voiture. On vit ainsi, après l’incident de la Maison de la Presse, des critiques d’art qui venaient ramasser les tracts jusque dans la rue, pour les soustraire à la curiosité des passants. Enfin toutes les dispositions furent prises pour ne laisser aux critiques aucun risque d’ignorer ce texte. Les critiques d’art en question ne répugnèrent pas à faire appel à la police, et usèrent des moyens que leur ménageaient les intérêts impliqués dans l’Exposition Universelle pour entraver la reproduction dans la presse d’un écrit nuisible au prestige de leur foire et de leur pensée. Notre camarade Korun se trouve sous le coup de poursuites judiciaires pour son rôle dans cette manifestation.

Internationale situationniste n° 1, juin 1958.

 

« La proposition de Korun concernant une action à tenter à l’occasion de la Conférence internationale des critiques d’art — le 15 avril à Bruxelles — a trouvé ici la plus grande approbation. Nous nous arrêterons, si vous êtes d’accord, au plan suivant :
Nous allons imprimer à Paris 2000 exemplaires d’un tract à jeter dans cette réunion — si possible lors de sa séance inaugurale — au moment même où l’un de nous, prenant soudainement la parole, en lira le texte (un peu avant d’autres exemplaires auront été postés à destination des journaux d’Europe).
Sur cette affaire le secret le plus rigoureux doit être gardé, l’effet de surprise étant nécessaire et suffisant pour le succès. Il me semble que vous quatre devez être les seuls à connaître ce projet en Belgique — sauf, bien entendu, si quelqu’un d’autre a d’ici là rejoint nettement nos positions.
Essayez de nous envoyer par retour de courrier tous les renseignements qu’il vous sera possible d’obtenir immédiatement sur cette conférence, ses participants, etc., mais surtout son appellation et sa date exactes (qui devront figurer sur notre tract).
Enfin, prévoyez au mieux les moyens de s’y introduire à plusieurs sans rencontrer d’obstacle (cartes d’invitation par les relations que vous pouvez avoir dans la presse, etc.). »

Lettre de Guy Debord à la section belge, 13 mars 1958.

 

« Comme tu l’as vu par ma carte je me trouvais à la fin de la semaine dernière à Bruxelles, pour discuter avec nos camarades belges de la rédaction de notre revue, et de l’action à mener en Belgique. L’ambiance là-bas est très satisfaisante. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 14 mars 1958.

 

« Tout va bien en Belgique où nous préparons un grand scandale (intervention contre une Assemblée internationale de critiques d’art) au début de la Foire universelle. Mais cela doit rester absolument secret jusqu’au 15 avril. N’en parle à personne. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 21 mars 1958.

 

« J’ai bien reçu ta lettre exprès en réponse au télégramme de Jorn. Merci. D’ailleurs, Korun nous avait aussi fait parvenir des renseignements utiles et le tract est fait : vous avez certainement déjà vu l’épreuve, envoyée vendredi chez Wilma.
Jorn a dû partir d’urgence samedi, bien plus tôt que prévu, pour le Danemark. De sorte qu’il passera par Bruxelles seulement à son retour, c’est-à-dire dans les premiers jours d’avril. Il vous portera secrètement le tirage de notre tract, qu’il vaut mieux ne pas confier à la poste.
Pouvez-vous vous charger, en outre, de l’expédition d’une centaine d’exemplaires, en imprimés sous enveloppes, adressés à des journaux et à des revues à travers l’Europe ? Il faudrait poster cela la veille du jour de notre intervention. Je vous enverrais dans ce cas une liste d’adresses (à compléter d’après vos connaissances). On peut aussi expédier le tout de Paris, mais peut-être est-il mieux de souligner aussi par ce détail que, la chose se passant en Belgique, c’est notre section belge qui a mené complètement l’opération ? »

Lettre de Guy Debord à Maurice Wyckaert, 24 mars 1958.

 

« Je joins à cette lettre un exemplaire du tract qui doit servir le 14 avril à une intervention contre les critiques d’art, à Bruxelles. Garde-le ultrasecret jusqu’à cette date. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 4 avril 1958.

 

« Jorn arrive du Danemark, et me demande de vous annoncer son passage à Bruxelles vendredi et samedi prochains, c’est-à-dire le 11 et le 12 avril.
Vous pouvez le joindre vendredi au Canterbury ; et organiser pour samedi une rencontre avec Korun, à qui j’écris aussi à l’instant.
Jorn vous portera le tirage du tract. »

Lettre de Guy Debord à Maurice Wyckaert, 4 avril 1958.

 

« Fixer une adresse à Bruxelles n’a aucun caractère d’urgence. Ce sera seulement pour faciliter les contacts directs des Belges ou des Hollandais avec vous. Le point de vue pratique mis à part, nous pensons aussi qu’il faut souligner l’aspect centralisé du mouvement. Je crois qu’à cet égard la signature du tract anti-A.I.C.A. par six responsables est bonne, introduisant implicitement l’idée d’une sorte de comité central formé des délégués de chaque section. […]
Venons-en à l’essentiel : l’action contre les critiques.
Il sera peut-être gênant que Korun n’ait pas été admis, mais c’est pour un motif très honorable, et le fait de n’avoir rien de commun avec cette organisation ajoutera à la pureté du geste.
L’idée de la distribution du tract par les jolies filles est excellente mais :
1°) Tenez compte du fait que même si ce tract est remis sous enveloppe, les résultats se feront sentir en peu de temps. Tout porte à croire que l’on priera gentiment les jolies filles de quitter la maison de la presse. Et à moins que vous n’en ayez une trentaine pour constituer des équipes de rechange, qu’est-ce qui vous garantit de pouvoir effectuer cette distribution toute la journée de dimanche ? Pourtant les critiques arriveront échelonnés sur toute la journée.
2°) Ceci ne peut en aucun cas remplacer l’intervention publique. Car notre but n’est pas tant de troubler personnellement les critiques — qui ensuite feront le silence sur cette affaire. C’est de réussir un geste de propagande devant la presse internationale qui, chaque jour, enverra aux journaux du monde entier un récit de la journée à Bruxelles. Il faut être le sujet d’une de ces chroniques. Ce qu’il faut faire absolument, au minimum, c’est le lancer de tracts sur l’assemblée. Vous réussirez toujours à introduire quelqu’un — au besoin déguisé en plombier ? Il n’y aura aucune raison, pour la police, de protéger particulièrement cette assemblée. Nous n’avons pas à faire un scandale, au sens surréaliste. Nous devons simplement faire connaître notre position dans une réunion où nous ne sommes pas invités à parler. C’est tout au plus une impolitesse. Mais elle doit être remarquée.
Si vous faites le coup des “hôtesses situationnistes” qui est en lui-même très bon — mais partiel —, il semble que vous devez adopter ce calendrier :
Samedi soir tard : poster les tracts en imprimés (pour lesquels nous avons envoyé hier une liste d’adresses, que vous devez compléter surtout largement pour la presse bruxelloise. Préparez immédiatement les enveloppes timbrées).
Dimanche toute la journée : distribution — ou essai de distribution à la maison de la presse.
Nuit de dimanche à lundi : collage sur les murs de cent tracts de face et de cent tracts au verso, collés deux par deux côte à côte + collage d’une cinquantaine de tracts évoquant des aspects plus constructifs (Nouveau Théâtre d’opérations dans la culture et Aux producteurs de l’art moderne) qu’Asger vous portera également — mais qui ne doivent pas être jetés en même temps que l’Adresse.
Enfin, lundi ou à défaut mardi au moment qui vous paraîtra le plus favorable, lancer de l’Adresse dans une réunion où la presse est présente — et, si possible, tentative pour en lire le texte, même sans micro et sans grande possibilité d’être entendu.
Cette succession d’opérations plus limitées enlève tout risque d’échec. Mais si vous pouviez être sûrs que l’intervention par surprise — lecture et lancer dans l’assemblée — réussira, vous devriez vous abstenir de la distribution de dimanche, et même peut-être du collage.
Enfin, écrivez vite ici tous les résultats, et envoyez le plus possible de coupures de presse relatant vos exploits : j’en ai besoin pour les commentaires de l’expédition qui seront en bonne place dans Internationale Situationniste.
Si, à la suite du scandale, vous avez l’occasion de répondre à des journaux pour y rectifier quelque chose, faites-le toujours — au nom de la section belge — dans le sens d’une violence aggravée, mais en vous référant aux perspectives constructives que vous représentez (mais que vous n’avez pas à développer dans ce cadre).
À vous de jouer. Bonne chance à tous. »

Lettre de Guy Debord à Walter Korun, 8 avril 1958.

 

« Je quitte Paris jeudi, et Asger part vendredi pour Bruxelles afin de porter les tracts qui doivent servir contre les critiques d’art.
[…] Je vais t’apporter un certain nombre d’exemplaires de l’Adresse de l’I.S. à l’assemblée générale de l’Association Internationale des critiques d’art au bas de laquelle ta signature comme représentant de l’Italie doit te donner une autorité plus officielle dans les discussions avec Pistoi et les autres. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 9 avril 1958.

 

« Nous sommes depuis deux jours à Bruxelles, Asger et moi, et nous avons mis au point le scandale contre les critiques d’art.
On t’a expédié ce soir 30 tracts : fais le plus de bruit possible autour de cette affaire en Italie (IMMÉDIATEMENT). »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 12 avril 1958.

 

« À Bruxelles les critiques d’art ont organisé une conspiration du silence de la presse. Certains critiques ramassaient nos tracts dans la rue, par terre, pour que le public n’en ait pas connaissance !
Korun est poursuivi en justice, par suite d’une plainte de l’A.I.C.A., ou du moins de ses responsables belges. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 15 avril 1958.

 

« Après la bataille de Bruxelles, je suis en route pour venir te voir. »

Lettre de Guy Debord à Pinot Gallizio, 19 avril 1958.

 

« Les Belges ont réussi à lancer 1000 tracts d’un cinquième étage. Ils sont contents. »

Lettre de Guy Debord à Asger Jorn, 27 avril 1958.

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