« Déclaration » des Éditions Champ libre (mars 1979)

 

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Déclaration

Les auteurs publiés par les Éditions Champ libre s’étonnent de constater que, parfois, un journaliste prétend encore « rendre compte » d’un de leurs livres ; ou même, ce qui est pire, ose lui décerner une sorte d’approbation arbitraire, comme pour afficher là un air glorieux de familiarité, qui pourtant n’aura pu être simulé que par la médiation d’une pseudo-lecture. Les auteurs actuels des Éditions Champ libre, bien évidemment, regardent les « travailleurs intellectuels » de la presse d’aujourd’hui, sans aucune exception, comme étant notoirement dépourvus de l’intelligence et de la présomption de véracité qui seraient requises pour donner un avis sur leurs écrits. Les professionnels de la falsification et de la jobardise semblent oublier qu’ils se sont, par leur fonction, privés du droit de faire, même sur un seul détail, l’éloge de quelque chose de vrai. De telles illusions devront cesser ; et donc ces gens-là devront se taire.

Les Éditions Champ libre déclarent qu’elles ne peuvent être tenues à aucun degré pour responsables de ces pratiques, dans les cas où il en faut déplorer la persistance. En effet, les Éditions Champ libre ont cessé d’adresser des « services de presse » à quelque journal ou journaliste que ce soit : considérant que cette tradition de l’information objective n’avait plus de raison d’être maintenue, survivant à toute signification, dans un temps où il n’existe même plus l’apparence d’une presse libre ; c’est-à-dire qui s’abstiendrait de se soumettre à une seule des impostures dominantes. Les Éditions Champ libre ont donc cessé de reconnaître l’existence de la presse. Ceux qui, déjà,  n’avaient pas d’« interviews », ont été en outre privés des textes.

Par conséquent, tout journaliste qui, dans cette période, a continué à dire son mot sur un livre édité par Champ libre, ou qui le ferait encore à l’avenir, aura nécessairement dû se procurer par lui-même un exemplaire, en tant que personne privée. Ainsi donc, sa qualité de critique professionnel n’étant plus reconnue par l’éditeur, alors qu’elle était déjà méprisée par les auteurs, son intervention devra être considérée comme pleinement abusive.

C’est l’occasion pour les Éditions Champ libre de dire qu’elles reconnaissent tous leurs principes résumés dans cette prise de position qu’un de leurs auteurs anciens, Clausewitz, publiait à l’heure où son pays cherchait le confort dans la servitude, et deux ans avant l’écroulement de la domination qui paraissait alors si bien établie : « Je déclare et j’affirme à la face du monde et des générations à venir que je tiens la fausse prudence, par laquelle les esprits bornés prétendent se soustraire au danger, pour la chose la plus pernicieuse qu’aient pu nous inspirer la crainte et la terreur ; (…) que le vertige de peur de notre temps ne me fait pas oublier les avertissements du passé lointain et proche, les leçons de sagesse de siècles entiers, les nobles exemples de peuples célèbres, et que je ne vais pas renoncer à l’histoire universelle pour quelque feuille d’un journal mensonger. »

 

Cette Déclaration écrite par Guy Debord et publiée par Gérard Lebovici dans le catalogue des Éditions Champ libre en 1979 paraîtra dans chaque nouveau catalogue de ces éditions jusqu’à l’assassinat de son fondateur en mars 1984 ; puis elle figurera dans les catalogues des Éditions Gérard Lebovici jusqu’à la mort de Floriana Lebovici en février 1990 et la liquidation de ces éditions en 1991, après la rupture de Guy Debord avec les héritiers Lebovici.

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